Carney au Japon : ce que cache sa visite chez un allié crucial

Carney au Japon : ce que cache sa visite chez un allié crucial credit : Cabinet Secretariat, Wikimedia Commons (CC BY 4.0)

Dernière étape d’un voyage stratégique en Asie

C’est au Japon, l’un des partenaires les plus proches du Canada, que le premier ministre Mark Carney achève son périple dans la région indopacifique. Cette brève visite vient clore une tournée qui l’a déjà mené en Inde et en Australie. Elle marque également une étape symbolique : le Japon est le dernier des pays du G7 que Mark Carney visite depuis son entrée en fonction il y a près d’un an.

Le caractère attendu de ce déplacement est souligné par Vina Nadjibulla, vice-présidente de la Fondation Asie-Pacifique. Lors d’une récente entrevue, elle a insisté sur l’importance du Japon en tant que partenaire majeur pour le Canada dans cette partie du monde, rendant cette rencontre nécessaire et attendue depuis longtemps.

Le calendrier initial a d’ailleurs été bousculé. En octobre dernier, des responsables avaient confié aux journalistes que le premier ministre se serait très certainement rendu à Tokyo à ce moment-là, si le pays n’avait pas été en pleine période de transition politique.

Un agenda chargé entre diplomatie et économie

Dès son arrivée à Tokyo ce vendredi, Mark Carney doit rencontrer son homologue, la première ministre Sanae Takaichi. Une déclaration commune aux médias est prévue à l’issue de leur entretien. Si aucun autre événement officiel n’a été annoncé, les coulisses de la visite s’annoncent denses.

Des responsables ont en effet indiqué que le premier ministre canadien s’entretiendrait avec des chefs d’entreprise. L’objectif est clair : stimuler les échanges commerciaux dans des secteurs jugés prioritaires. Parmi eux figurent l’automobile, l’énergie, les minéraux essentiels et l’agroalimentaire. Un volet sécuritaire est également au programme.

Le ministre de la Défense, David McGuinty, se joint d’ailleurs à Mark Carney dans la capitale japonaise. Sa présence témoigne de la volonté du Canada de renforcer ses liens avec le Japon dans ce domaine. La collaboration porte notamment sur la cybersécurité, l’application de la loi, ainsi que sur l’équipement et les fournitures militaires.

Des liens économiques puissants et diversifiés

Ottawa ne cesse de le répéter : le Japon est un pays prioritaire pour le Canada. Cette relation de confiance se reflète dans l’opinion publique, comme le rappelle Vina Nadjibulla, qui note que les sondages désignent souvent le Japon comme le pays asiatique auquel les Canadiens font le plus confiance. Ce sentiment s’appuie sur un partenariat économique solide et de grande portée.

Ces dernières années, les deux pays ont signé ou renforcé de multiples accords, allant des investissements commerciaux aux partenariats énergétiques, en passant par le secteur stratégique des minéraux essentiels. Les chiffres d’Affaires mondiales Canada illustrent cette alliance. Le Japon est la quatrième source d’investissements directs étrangers au Canada, et son cinquième partenaire commercial bilatéral pour l’échange de marchandises.

Concrètement, les principales exportations du Canada vers le Japon incluent le charbon, le gaz, le porc et le cuivre. En retour, le Canada importe majoritairement des voitures, des machines et des instruments médicaux. Malgré l’excellence de ces relations, Vina Nadjibulla met en garde : « Les relations sont vraiment excellentes. Mais c’est justement pour cette raison qu’il est facile de les négliger et de ne pas leur accorder l’attention qu’elles méritent ».

Composer avec la nouvelle donne politique japonaise

Le Premier ministre canadien arrive dans un Japon politiquement transformé. La nouvelle Première ministre, Sanae Takaichi, a consolidé son pouvoir en convoquant des élections anticipées en février, desquelles elle est sortie avec une victoire écrasante. Ce succès s’inscrit dans un contexte de virage à droite de la politique japonaise.

Des analyses publiées par la Fondation Asie-Pacifique décrivent Mme Takaichi comme une « conservatrice intransigeante ». Son mandat est axé sur le renforcement de la stratégie de sécurité économique du Japon, visant à réduire la dépendance du pays envers des nations comme la Chine pour son approvisionnement en alimentation, énergie et minéraux essentiels. Cette orientation ouvre des portes pour le Canada, qui peut approfondir sa coopération dans les minéraux, la fabrication de pointe et le commerce fondé sur des règles, note le groupe de réflexion.

Cependant, ce durcissement de la position de Tokyo à l’égard de la Chine pourrait aussi poser des défis à la collaboration. Pékin a d’ailleurs déjà riposté aux propos tenus par Mme Takaichi en novembre dernier, lorsqu’elle avait affirmé qu’une attaque chinoise contre Taïwan pourrait déclencher une réponse militaire japonaise. Face à un boycottage chinois de quatre mois, elle n’a pas reculé, et son parti a même laissé entendre qu’il pourrait chercher à lever les contraintes constitutionnelles qui pèsent sur les activités militaires du pays.

Quel rôle pour le Canada dans la sécurité régionale ?

Dans ce contexte géopolitique tendu, le Japon attend de ses alliés un engagement clair. Stephen Nagy, un Canadien qui enseigne la politique à l’Université chrétienne internationale de Tokyo, estime que le Japon compte sur le Canada pour aider à maintenir l’implication de Washington en tant que partenaire de sécurité dans la région.

Dans un article d’opinion publié jeudi par le Japan Times, le professeur a avancé que le Canada pouvait être « un élément central de l’architecture économique et sécuritaire qui dissuade l’agression ». Pour y parvenir, M. Nagy suggère que Mark Carney devrait privilégier une approche pragmatique de la diplomatie.

Selon lui, cette approche devrait se concentrer sur des questions concrètes comme la résilience de la chaîne d’approvisionnement, plutôt que sur des politiques fondées sur des valeurs, à l’image de l’aide étrangère féministe. La visite de M. Carney, qui doit rentrer au Canada samedi, est donc scrutée de près, tant pour ses retombées économiques que pour les signaux qu’elle enverra sur le positionnement du Canada dans l’échiquier indopacifique.

Selon la source : lapresse.ca