Mark Carney à Pékin : entre malaise diplomatique et stratégie du compromis

Mark Carney à Pékin : entre malaise diplomatique et stratégie du compromis credit : lemorning.ca (image IA)

Une arrivée sous haute tension

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On pourrait presque croire à un scénario de film politique, mais c’est bien la réalité qui se joue actuellement. Alors que le premier ministre Mark Carney entame un périple de neuf jours qui le mènera en Chine, au Qatar et en Suisse, l’ambiance est, disons… électrique. Il faut remonter à décembre 2017, sous Justin Trudeau, pour retrouver la trace d’une visite d’un chef de gouvernement canadien à Pékin. C’est dire l’importance du moment. Mais voilà, pour que la rencontre avec Xi Jinping se passe sans accroc, il a fallu faire le ménage, et pas qu’un peu.

Imaginez la scène : deux députées libérales, Marie-France Lalonde et Helena Jaczek, se trouvaient à Taïwan avec une délégation parlementaire. Elles ont dû, sur les conseils insistants du gouvernement, plier bagage en urgence et quitter l’île avant jeudi. La raison officielle ? Éviter toute « confusion » avec la politique étrangère du Canada, surtout que leur présence chevauchait l’agenda de M. Carney, confirmé seulement la semaine dernière. Le Parti communiste chinois, qui n’a jamais dirigé Taïwan mais la considère comme une province rebelle, ne tolère pas ce genre de double jeu. Pour le professeur Stephen R. Nagy de l’Université chrétienne internationale à Tokyo, le message est limpide : ce rapatriement précipité est une condition, un compromis d’Ottawa pour s’assurer que Xi Jinping daigne recevoir Mark Carney jusqu’à samedi. C’est ce qu’on appelle, je suppose, mettre de l’eau dans son vin, même si le vin a un goût un peu amer pour certains.

Les critiques fusent : naïveté ou pragmatisme ?

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Cette façon de faire grincer des dents, et pas n’importe lesquelles. Prenez Michael Kovrig, par exemple. L’homme sait de quoi il parle : cet ex-diplomate a passé deux ans et demi en détention arbitraire en Chine avant sa libération à l’automne 2021. Il est sceptique, pour ne pas dire inquiet. Selon lui, croire que des « relations personnelles » peuvent régler des problèmes structurels est une illusion partagée par chaque nouveau leader occidental. Il appelle M. Carney à être « clair et ferme ». Car le signal envoyé récemment par le Canada est, disons-le, plutôt flou.

Rappelez-vous la fin décembre, quand la Chine a mené des exercices d’encerclement menaçants autour de Taïwan. La réaction d’Ottawa a été… tiède. Alors que la Grande-Bretagne, la France, le Japon et l’Australie dénonçaient fermement, le Canada a publié une déclaration qui ne blâmait pas directement la Chine, ni ne la nommait d’ailleurs. On y parlait de préserver le caractère pacifique du détroit de Taïwan, essentiel à la prospérité internationale, en s’opposant à toute modification unilatérale du statu quo. Pour Kovrig, c’est de l’« hésitation stratégique » pure et simple, qui risque de donner un feu vert tacite à Pékin. Stephen R. Nagy abonde dans ce sens : en allant à Pékin sans avoir d’abord solidifié des alliances régionales — comme signer des accords de sécurité économique à Tokyo ou Séoul — Mark Carney se prive de leviers. Il arrive les mains vides, laissant la Chine dicter les termes, que ce soit sur les produits agricoles ou l’accès aux véhicules électriques chinois.

L’économie et l’impasse taïwanaise

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Pendant ce temps, le dossier taïwanais semble prendre la poussière sur un bureau à Ottawa. C’est assez frappant quand on y pense. Le quotidien Nikkei Asia a révélé l’automne dernier qu’un accord commercial avec Taïwan, pourtant conclu avant les élections d’avril 2025, n’a toujours pas été signé. On parle ici du 6e partenaire du Canada en Asie et du 15e mondial ! Des secteurs clés comme les technologies, les énergies vertes et la santé sont en jeu. Ming-chi Chen, le ministre adjoint des Affaires étrangères de Taïwan, reste diplomate — « nous comprenons la prudence du Canada » — mais il ne cache pas son impatience. Il rappelle, avec une lucidité qui fait froid dans le dos, que la Chine est experte pour utiliser le commerce comme levier politique.

Et parlons-en, de l’économie chinoise. Est-elle vraiment l’Eldorado qu’on imagine ? Pas sûr. Le pays tourne au ralenti : consommation intérieure en berne, marché immobilier à plat, et un chômage des jeunes qui flirte avec les 20 %. La Chine produit trop et doit écouler ses marchandises. Stephen R. Nagy compare même la situation à la stagnation japonaise des 30 dernières années. Mark Carney cherche donc à vendre du canola et du boeuf de l’Ouest dans une économie qui s’essouffle, tout en mettant de côté, temporairement du moins, les relations avec Washington et les tarifs de Trump. C’est un pari risqué. L’empressement d’Ottawa pourrait, paradoxalement, fragiliser sa position face à une Chine qui a désespérément besoin de partenaires mais qui ne fait aucun cadeau.

Conclusion : Les droits humains au pied du mur

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Au-delà des dollars et des barils de canola, il y a des vies humaines. Michael Kovrig insiste : le premier ministre a le devoir moral de défendre les valeurs canadiennes. Il pointe le cas déchirant de Jimmy Lai, cet éditeur de Hong Kong et défenseur de la liberté d’expression, prisonnier politique depuis près de cinq ans. Il risque la prison à vie, et ses audiences de clémence tombent pile pendant la visite de Carney. C’est le moment ou jamais de demander sa libération pour raisons humanitaires, ainsi que celle d’autres résidents canadiens emprisonnés.

Mais, soyons réalistes, l’entourage de Mark Carney martèle le mot « pragmatisme ». Une source haut placée a glissé que si ces sujets délicats sont abordés, ce sera loin des caméras. Le succès du voyage ne se lira pas sur les sourires de façade ou dans les communiqués officiels, mais dans le comportement futur de Pékin. Comme le dit si bien Kovrig, le dialogue gère les différends, il ne les efface pas. Et on gardera en tête cet avertissement, souvent entendu à Taïwan, qui résonne comme une sentence : « La Chine ne déçoit jamais… dans sa capacité à décevoir. »

Selon la source : ici.radio-canada.ca

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