Le raid américain au Venezuela est-il un modèle pour la Chine à Taïwan ? Une analyse des experts.
Simon Kabbaj - 2026-01-08 10:26
credit : lemorning.ca (image IA)
Une opération qui fait réagir Pékin et Taipei
Voilà une nouvelle qui secoue pas mal de gens dans les chancelleries et sur les réseaux sociaux, n’est-ce pas ? L’opération américaine qui a mené à la capture du président vénézuélien Nicolas Maduro – on appelle ça un raid ciblé – a fait plus que faire la une. Elle a immédiatement attiré l’attention de Pékin et de Taipei, qui surveillent la situation de très près.
En Chine, sur Weibo, le réseau social local, c’est carrément une tempête. Imaginez : les discussions autour de cette affaire ont généré plus de 650 millions de publications et d’interactions en moins de 48 heures ! Pas mal, hein ? Beaucoup de ces commentaires sont de nature nationaliste, et certains vont même jusqu’à voir dans l’action américaine une sorte de manuel d’instructions pour une éventuelle intervention chinoise à Taïwan.
Mais faut-il vraiment voir les choses comme ça ? C’est la question que tout le monde se pose. Le Parti communiste chinois considère Taïwan comme partie intégrante de son territoire, c’est sa ligne officielle depuis toujours, même si l’île est de fait une démocratie souveraine. Le président Xi Jinping a d’ailleurs martelé dans ses vœux du Nouvel An qu’une prise de contrôle de Taïwan était « inévitable » et « ne pourrait pas être arrêtée ».
Un précédent dangereux, mais une transposition irréaliste

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Alors, cette action américaine donne-t-elle des idées à la Chine ? Un expert comme Hal Brands, professeur à la Johns Hopkins University School of Advanced International Studies, le pense en partie. Il dit au Washington Post que ce geste établit un « précédent dangereux » qui pourrait encourager les grandes puissances à agir unilatéralement dans leur voisinage. « Si vous vous dirigez vers un monde où les grandes puissances peuvent utiliser la force et le pouvoir sans pitié dans leur voisinage, ce précédent n’est pas entièrement mauvais du point de vue de la Chine », a-t-il déclaré.
Mais voilà, la grande majorité des analystes, quand on y regarde de plus près, sont beaucoup plus nuancés. Ils estiment que ce qui a fonctionné à Caracas serait un cauchemar à Taïwan. Pourquoi ? La raison est simple, et elle est énorme : l’économie mondiale.
Stephen R. Nagy, professeur à l’Universié chrétienne internationale à Mitaka, au Japon, le résume bien dans le Japan Times : « Le scénario vénézuélien ne peut être transposé ailleurs. Ce qui a fonctionné à Caracas – une opération ciblée contre un régime isolé et peu intégré à l’économie mondiale – aurait des conséquences catastrophiques s’il était appliqué au détroit de Taïwan. »
L’argument est de poids. Taïwan n’est pas le Venezuela. C’est un rouage central de la production planétaire. L’île produit à elle seule 90 % des semi-conducteurs les plus avancés de la planète. Vous voyez ces petites puces qui font fonctionner nos téléphones, nos voitures, nos ordinateurs ? Elles viennent en immense majorité de là. Ensuite, il y a la géographie économique : environ la moitié du transport de marchandises par conteneur de la planète passe près du détroit de Taïwan, et certains des plus grands ports chinois sont juste à côté.
Le coût d’un conflit : des milliers de milliards et des vies en jeu

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Les coûts d’une telle aventure militaire seraient astronomiques, c’est ce que tout le monde redoute. Une étude publiée lundi dernier par le groupe de réflexion américain German Marshall Fund of the United States (GMF) a essayé de les chiffrer, et les résultats donnent le vertige.
Le rapport, intitulé « Si la Chine attaque Taïwan : les conséquences pour la Chine des scénarios de conflit mineur et de guerre majeure », estime que le choc serait « catastrophique à la grandeur de la planète », et ce même en cas d’opération militaire rapide de la Chine. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : les coûts oscilleraient entre 2000 milliards et près de 10 000 milliards de dollars américains. En dollars canadiens, ça fait entre 2800 et 13 900 milliards. Des sommes qui sont presque impossibles à imaginer.
« Si le monde se retourne contre la Chine, ne fait plus de commerce avec la Chine ou n’investit pas en Chine, ce sera catastrophique pour le rêve chinois [de Xi Jinping] », avance Bonnie Glaser, une des auteures du rapport. Elle ajoute, comme beaucoup d’autres experts, que les risques sont énormes pour l’économie chinoise, qui « tourne encore au ralenti » actuellement.
Et puis il y a le prix humain, le plus terrible. Le rapport du GMF estime à 100 000 les pertes de vie du côté chinois en cas de conflit armé avec Taïwan. Ça, c’est sans compter les pertes taïwanaises et les dégâts collatéraux.
Les capacités militaires, les vulnérabilités taïwanaises et la réaction sur place

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Bon, alors, la Chine en a-t-elle les moyens militaires, d’abord ? C’est une grande inconnue. Les experts, qu’ils soient Américains, Européens ou Taïwanais, reconnaissent qu’ils ne connaissent pas exactement l’état de préparation de l’Armée de libération populaire chinoise, même si elle se modernise à un rythme effréné depuis des années. Le consensus, pourtant, semble être qu’elle n’a pas les capacités en ce moment de mener une opération chirurgicale avec la coordination extrême qu’ont montrée les États-Unis.
« Pékin n’a pas les capacités militaires de Washington et a une vision à plus long terme pour Taïwan, comme mettre au pouvoir des candidats proches de la Chine au moyen d’élections locales », explique Ming-Shih Shen, du groupe de réflexion taïwanais DIME’s Center, dans le quotidien La Croix.
Par contre, l’opération au Venezuela donne un argument à Pékin sur un point : l’attention américaine est désormais focalisée sur l’Amérique du Sud, ce qui pourrait signifier que Washington ne serait pas prioritairement en mesure d’envoyer des troupes ou de l’aide en Asie rapidement.
Et à Taïwan, comment réagit-on ? L’opération américaine est survenue juste après la sixième ronde d’exercices militaires chinois d’encerclement et de blocus de Taïwan depuis 2022. La classe politique, qu’elle soit pro-souveraineté ou pro-Pékin, surveille évidemment, mais personne ne semble paniquer outre mesure pour l’instant.
Certains soulignent même un point embarrassant pour Pékin : ce sont des systèmes de détection radar chinois vendus à Caracas qui ont été brouillés par les Américains. « Comment l’armée américaine a-t-elle pu intervenir comme s’il n’y avait aucune résistance ? » s’interroge Lin Ying Yu, professeure à l’Université Tamkang de Taipei, dans The Guardian. Ça remet en question l’efficacité présumée de l’équipement militaire chinois.
Mais Taïwan a aussi ses propres faiblesses, et elles sont structurelles. Une analyse publiée en mai dernier dans l’Asian International Studies Review par les politologues Takashi Hosoda et Nuno Morgado pointe du doigt des lacunes alarmantes : une autosuffisance énergétique de seulement 2,7 %, des réserves de gaz limitées à 11 jours et une autonomie alimentaire en net recul.
Pour se défendre, le président Lai Ching-te veut un budget spécial de 40 milliards de dollars. Problème : l’Assemblée législative taïwanaise, contrôlée par le parti nationaliste pro-Pékin, le Kuomintang (KMT), le bloque. En face, les États-Unis viennent d’annoncer une vente d’armes à Taïwan d’une valeur de 11 milliards de dollars américains (soit plus de 15 milliards de dollars canadiens) et soutiennent publiquement le budget de défense proposé par le président Lai.
Conclusion : Un signal fort dans un monde où la force redevient une option

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Alors, est-ce que le raid au Venezuela change fondamentalement la donne dans le détroit de Taïwan ? Pas vraiment, si on écoute les experts. Les réalités économiques et militaires sont trop différentes. Mais ce qu’il faut retenir, c’est que cet événement s’inscrit dans une tendance plus large, et peut-être plus inquiétante.
Comme le souligne Steve Tsang, directeur du SOAS China Institute in London, « la légalité contestée de l’attaque américaine à Caracas vient miner la crédibilité du discours américain sur la défense de Taïwan ». C’est un coup psychologique et diplomatique.
Plus globalement, le signal envoyé par la Russie en Ukraine et maintenant par les États-Unis au Venezuela est clair : le recours aux options militaires pour parvenir à ses fins en politique étrangère est un scénario réel qu’on ne peut plus écarter. C’est un monde où la force redevient, hélas, une monnaie d’échange.
La leçon, c’est peut-être que si Taïwan semble protégée pour l’instant par son rôle économique vital et l’immense complexité d’une invasion, la fragilité de la paix dans cette région du monde n’a jamais été aussi évidente. Tout est une question d’équilibre, un équilibre de plus en plus précaire.
Selon la source : ici.radio-canada.ca
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