Quand le petit frère canadien doit tenir la main du géant américain dans le Grand Nord
Simon Kabbaj - 2026-01-23 10:34
credit : lemorning.ca (image IA)
Une étrange dépendance dans les glaces

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C’est une situation qui prête un peu à sourire quand on connaît la puissance militaire de nos voisins du Sud, mais c’est la stricte réalité : sans nous, l’armée américaine aurait un mal fou à ravitailler sa base stratégique de Pituffik, perdue tout là-haut au Groenland. Cela fait près de 40 ans que ça dure. Nos brise-glaces de la Garde côtière canadienne, comme le fameux Louis St-Laurent, jouent les nounous pour escorter les pétroliers et les cargos de l’Oncle Sam à travers les eaux hostiles de l’Arctique.
Sans cette mission, qu’ils appellent « Pacer Goose », la base serait tout simplement coupée du monde, incapable de fonctionner. C’est du moins le cas pour l’instant, car les choses pourraient changer. Mais il faut bien comprendre que l’accès à cette base militaire — sans doute la plus isolée de la planète — est bloqué par les glaces neuf mois sur douze. C’est énorme. Du coup, tout se joue généralement en juillet, quand la banquise daigne fondre un peu.
Une logistique titanesque et une poignée de main historique

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L’opération est d’une complexité rare. Imaginez un peu le ballet : un pétrolier pour le carburant des avions, un cargo pour le matériel, et notre brise-glace canadien devant pour ouvrir la voie. D’après l’Agence de logistique de la défense américaine (DLA), c’est une véritable ville qu’on déménage : près de 2000 produits sont acheminés chaque année. On y trouve de tout, pêle-mêle : de la nourriture (sèche ou surgelée), des bouteilles d’eau, des sodas, mais aussi des produits d’entretien, des matériaux de construction, des électroménagers, des meubles, des matelas… et même des camions et des grues ! Le poids total de la cargaison peut dépasser les 400 mégatonnes, pour une valeur de plusieurs millions de dollars. Et le travail ne s’arrête pas là, car une fois vidé, le navire doit ramener aux États-Unis l’équivalent d’une année de déchets, y compris de la ferraille et des résidus toxiques.
Pour le Canada, c’est vu comme un service essentiel pour la sécurité nord-américaine, une façon de renforcer notre coopération, comme le souligne notre politique étrangère pour l’Arctique de 2024. Mais le plus drôle dans l’histoire, c’est que cette collaboration est née d’un coup de malchance pour les Américains. Peter Kikkert, un spécialiste de l’Arctique de l’Université Saint Francis Xavier, raconte que tout a commencé par des lacunes techniques chez nos voisins. En 1952, au début, ils se débrouillaient seuls. Mais à la fin des années 80, leur flotte vieillissante a flanché.
Kikkert explique qu’à l’été 1987, leur dernier brise-glace valide, un vieux rafiot de la Seconde Guerre mondiale, est tombé en panne. Le commandant américain de l’époque, un peu pris au dépourvu, a demandé de l’aide au Canada. C’était une demande de dernière minute, réglée par une simple poignée de main ! Le Canada a donc commencé à participer en 1989, et l’accord n’a été officialisé sur papier qu’en 1993, soit six ans plus tard. Depuis, l’armée américaine a d’autres navires, mais ils sont trop occupés en Alaska ou en Antarctique pour venir gérer ça.
Trump, le Groenland et la guerre des brise-glaces

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Mais voilà, la géopolitique s’en mêle et ça pourrait brouiller les cartes. Donald Trump, fidèle à lui-même, a menacé à plusieurs reprises de s’emparer du Groenland, affirmant que l’île est vitale pour la sécurité face à la Russie et la Chine. Mercredi dernier, il a semblé calmer le jeu après une rencontre avec Mark Rutte, le secrétaire général de l’OTAN, le 21 janvier 2026 à Davos, parlant d’un « cadre pour un futur accord ». Mais l’intention est là. Si le Groenland devenait américain, les besoins en brise-glaces exploseraient pour assurer la souveraineté et le sauvetage, une tâche actuellement gérée par le Danemark.
Le problème, c’est que l’Amérique est en retard, très en retard. Selon un rapport du GAO, ils n’ont pas construit de brise-glace lourd depuis près de 50 ans ! Leur dernier en service, le Polar Star (122 mètres), date de 1976. C’est une antiquité. À côté, la Russie possède 57 brise-glaces et le Canada en a 18, ce qui nous place au deuxième rang mondial. Trump le sait bien et il a décidé de réagir en octobre dernier en commandant onze brise-glaces… à la Finlande. Il a dû tordre le bras à la loi américaine qui exige que les navires soient construits aux USA, en invoquant la sécurité nationale face aux activités agressives des adversaires.
Conclusion : Une ironie industrielle

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L’histoire ne manque pas de sel. Même si les États-Unis veulent leur propre flotte, devinez qui va en profiter ? Le Canada, indirectement. Le géant naval canadien Davie a racheté le chantier finlandais Helsinki Shipyard Oy en 2023 et a été chargé de produire cinq des nouveaux navires américains. C’est assez incroyable quand on y pense. De plus, depuis novembre, un pacte de collaboration lie la Finlande, le Canada et les États-Unis pour construire ces navires.
Peter Kikkert conclut en disant qu’il serait dommage de voir la belle collaboration de terrain, comme celle de Pacer Goose, disparaître au profit de chacun pour soi. Mais avec les vents politiques actuels, « personne ne sait ce que nous réserve l’avenir », dit-il. Il faudra attendre pour voir si l’élève américain finit par dépasser le maître canadien dans les glaces.
Selon la source : ici.radio-canada.ca
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