Le rêve floridien se fissure : les snowbirds canadiens pris entre rancœur politique et réalité économique
Mathieu Gagnon - 2026-01-04 10:33
credit : lemorning.ca (image IA)
Une ambiance qui se refroidit en Floride
C’est une tradition qui fait face à de sérieux vents contraires. Le tableau n’est plus aussi idyllique pour ces milliers de Canadiens qu’on appelle les « snowbirds » : des retraités, souvent, qui fuient les hivers rigoureux pour se réchauffer en Floride.
Aujourd’hui, cette habitude bien ancrée vacille. Le climat politique, disons-le franchement, pèse lourd. Sous le second mandat de Donald Trump, l’ambiance générale pour les étrangers, et particulièrement les Canadiens, s’est quelque peu alourdie. Beaucoup d’entre eux ressentent une véritable lassitude, une forme de rejet même. Mais voilà, le désir de partir se heurte à un mur : celui du marché immobilier complètement saturé et de l’explosion des coûts. Du coup, ce qui devait être une simple envie de changement se transforme en véritable casse-tête financier. Pas simple du tout.
Le ras-le-bol politique et un exode qui complique la vente

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Prenons l’exemple de Donna Lockhart. Cette résidente de Selwyn, en Ontario, possède un condo près de Punta Gorda, en Floride. Son sentiment est très clair : « Je n’aime pas la direction que prennent les États-Unis. S’ils ne veulent pas de nous, nous n’avons pas besoin d’être là. » Elle n’y va pas par quatre chemins. Ce qui la blesse ? Les commentaires du président Trump sur un hypothétique 51e État, la guerre commerciale en cours et, sans oublier, les propos assez hostiles du gouverneur de la Floride, Ron DeSantis, envers le Canada. « C’est comme une gifle », dénonce-t-elle. Elle a donc pris la décision de mettre son bien en vente.
Mais c’est là que les ennuis commencent. Parce qu’elle est loin d’être la seule dans ce cas. Ce sont des centaines, voire des milliers de Canadiens qui veulent vendre, et cela créé une situation assez kafkaïenne. « L’offre [de logements en Floride] est beaucoup trop élevée pour la demande en ce moment », déplore Donna Lockhart. En clair, il y a trop de maisons à vendre et pas assez d’acheteurs. Dans son propre quartier, on parle de près de 10% des propriétés actuellement sur le marché. Imaginez le tableau. Cette saturation pousse même les analystes à prédire des chutes de prix significatives pour 2026, notamment à Cape Coral (-10,2%) et à North Port (-8,9%), deux spots très prisés par les snowbirds.
Les chiffres donnent le tournis. Une étude de la firme Royal LePage indique que 54% des Canadiens possédant une propriété aux États-Unis envisagent de vendre dans la prochaine année. Et pour près des deux tiers d’entre eux, la principale raison tient aux préoccupations liées à l’administration américaine actuelle, explique Anne-Elise Cugliari Allegritti, vice-présidente de la recherche chez Royal LePage. L’économiste Joel Berner, de la plateforme Realtor.com, confirme cette baisse drastique du nombre d’acheteurs canadiens, créant un « surplus d’inventaire ». La conjoncture, vraiment, n’est pas favorable.
Le double coup de massue : l’assurance qui flambe et l’inertie du marché

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Et ce n’est pas tout. Parce qu’au malaise politique s’ajoute un choc financier très concret pour ceux qui restent. Les primes d’assurance habitation ont bondi de 40% depuis 2022, selon le Bureau de la réglementation des assurances de l’État. C’est colossal. Imaginez, vous avez un budget serré pour votre retraite, et d’un coup votre assurance vous coûte presque la moitié de plus. Pourquoi une telle hausse ? Eh bien, il y a une cause majeure : une série d’ouragans dévastateurs qui ont frappé le sud-ouest de la Floride au cours des cinq dernières années. Ajoutez à cela l’inflation galopante du coût des matériaux et de la main-d’œuvre pour les réparations, et vous obtenez une équation intenable pour les assureurs, qui répercutent forcément le coût sur les propriétaires.
Alors, avec un marché de vente bloqué et des frais fixes qui s’envolent, les propriétaires sont coincés. Beaucoup, comme Donna Lockhart, n’ont d’autre choix que d’attendre. Elle a reporté son projet de vente jusqu’en 2027, espérant une reprise du marché, et continue d’occuper son condo cet hiver pour éviter les frais supplémentaires liés à l’inoccupation. C’est une stratégie de repli, faute de mieux.
L’ancrage tenace des habitudes et les contre-arguments

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Cependant, et c’est là un point crucial, il ne faut pas voir qu’un exode massif et immédiat. La réalité est plus nuancée. Stephen Fine, le président de l’entreprise de services Snowbird Advisor, apporte un bémol important. Un sondage mené en octobre dernier auprès de ses 4000 membres révèle que moins de 10% d’entre eux avaient l’intention de vendre dans les 12 prochains mois. Ce n’est pas rien, mais c’est loin d’être une majorité. Autre chiffre parlant : 70% de ses membres prévoient tout de même venir en Floride cet hiver, contre 82% l’an dernier. Il y a donc un déclin, mais pas un effondrement.
D’après M. Fine, plusieurs raisons structurelles expliquent cet attachement persistant. D’abord, le lien de propriété. « Si vous possédez une propriété, vous allez vous y rendre; vous ne la laisserez pas vacante pour l’hiver », note-t-il, c’est un peu du bon sens. Ensuite, il y a l’aspect pratique du voyage. La majorité des snowbirds qui vont aux États-Unis y vont en voiture, voire en camping-car. Pouvoir emmener son véhicule est un énorme avantage, et pour cela, les États-Unis restent vraiment la seule option géographiquement viable. Ceux qui partent vers le Mexique ou les Caraïbes cette année le font souvent en avion, et c’est un changement de style de vie.
Fait intéressant, parmi les membres de Snowbird Advisor qui sont allés aux États-Unis l’an dernier mais n’y retournent pas cette année, 54% affirment qu’ils envisageraient d’y retourner dans le futur. « On ignore quand cela se produira ou ce qui devra changer pour qu’ils reviennent, mais ils sont manifestement ouverts à l’idée », nuance Stephen Fine. L’amour pour la Floride n’est peut-être pas mort, il est juste en hibernation forcée, un peu contrarié par la politique et le portefeuille.
Conclusion : Une tradition à un tournant

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Alors, les snowbirds canadiens tournent-ils définitivement le dos à la Floride ? La réponse n’est pas si tranchée. Ce qui est sûr, c’est que la période dorée, insouciante et peu coûteuse semble bel et bien révolue. Les motivations pour partir sont fortes : un climat politique parfois glacial envers le voisin du nord et des coûts d’assurance qui explosent. Mais les freins pour le faire sont tout aussi puissants : un marché immobilier engorgé où vendre signifie souvent perdre de l’argent, et des habitudes de vie profondément ancrées, comme la liberté d’aller et venir en voiture avec ses affaires.
Le dilemme de Donna Lockhart résume bien la situation. On a envie de claquer la porte, mais on ne peut pas se permettre de la laisser ouverte en perdant une fortune. Alors, pour elle et pour beaucoup d’autres, la solution est l’attente prudente. Ils continuent à occuper leur propriété, à payer leurs assurances gonflées, en espérant des jours meilleurs sur le plan politique et économique. Le rêve floridien n’a pas disparu, mais il est sérieusement écorné, pris en étau entre le cœur et le porte-monnaie.
Selon la source : ici.radio-canada.ca
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