À Lamèque, une tourbière sacrifiée pour l’économie ? Un bras de fer historique divise la communauté

À Lamèque, une tourbière sacrifiée pour l’économie ? Un bras de fer historique divise la communauté credit : lemorning.ca (image IA)

Le dilemme de Cap-Bateau

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Imaginez-vous une grande éponge de mousse douce et fraîche, juste derrière votre maison. Un paysage unique, calme, qui a mis des millénaires à se former. C’est ce que voit Daniel Ferron depuis sa fenêtre, à Cap-Bateau, sur l’île de Lamèque. Mais aujourd’hui, cette vision est menacée. L’entreprise Scotts Canada souhaite exploiter la tourbe sur 34 hectares de ce site, un projet qui met en lumière un conflit devenu classique, mais toujours aussi douloureux : faut-il privilégier la protection d’un écosystème rare ou sauver des emplois essentiels pour une petite communauté ?

La situation est d’autant plus complexe qu’une grande partie de cette tourbière convoitée se trouve sur des terres de la Couronne, c’est-à-dire publiques, tandis que le reste appartient déjà à l’entreprise. C’est le cœur du débat qui agite la Péninsule acadienne. D’un côté, des citoyens comme Daniel Ferron, porte-parole du groupe Protégeons notre tourbière Cap-Bateau, se battent pour préserver l’une des dernières tourbières vierges de l’île. De l’autre, des employés et dirigeants de Scotts Canada affirment que la survie économique de leur usine locale, et donc d’une cinquantaine de familles, en dépend directement. Un véritable bras de fer, où chaque camp est convaincu de défendre l’avenir.

Le cri d’alarme des protecteurs de l’environnement

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Pour Daniel Ferron, la tourbière de Cap-Bateau est bien plus qu’un terrain. C’est un refuge, un écosystème précieux. Il s’y promène régulièrement et craint maintenant que ses pas sur cette mousse soient comptés. Si le projet de Scotts va de l’avant, la végétation sera rasée pour extraire la tourbe, transformant ce paysage vivant en une zone stérile. Et il n’est pas seul à s’inquiéter. Son groupe citoyen tire la sonnette d’alarme sur un fait marquant : entre 75 et 80 % des tourbières de l’île Lamèque ont déjà été exploitées. Les images aériennes sont, paraît-il, parlantes : un quart de l’île est recouvert de tourbières, mais les anciens sites d’extraction ressemblent à de grands déserts brun foncé, de véritables cicatrices sur le territoire.

Leur argument repose sur la rareté. « On est préoccupé parce que c’est une des dernières tourbières sur l’île Lamèque qui est naturelle, et on aimerait ça qu’elle soit protégée », explique-t-il simplement. Sachant que la plupart des tourbières exploitées au Nouveau-Brunswick le sont sur des terres de la Couronne, le groupe presse donc la province d’interdire l’exploitation sur la portion publique du site de Cap-Bateau. C’est leur principal levier pour sauver ce qu’ils considèrent comme un patrimoine naturel irremplaçable. Une demande qui résonne dans un contexte où la protection des milieux humides devient de plus en plus urgente.

L’impératif économique : 50 emplois en jeu à Coteau Road

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De l’autre côté de la tourbière, à quelques kilomètres à peine, le village de Coteau Road, qui compte à peine 400 habitants, voit les choses sous un angle radicalement différent. Ici, on ne parle pas de biodiversité, mais de pain sur la table. Michael Godin, directeur régional des opérations chez Scotts Canada à Lamèque, est catégorique : sans l’ouverture de ce nouveau site de Cap-Bateau, l’usine locale pourrait bien fermer ses portes. « On va arriver à un point de non-retour où on ne pourra plus justifier d’avoir une usine à Lamèque », avertit-il. Une fermeture qui serait, selon ses termes, « désastreuse » pour l’économie de la région.

Les chiffres qu’il avance sont lourds de sens pour une si petite communauté. L’usine représente une masse salariale annuelle d’environ trois millions de dollars. « C’est quand même énorme pour une petite place comme ici », souligne-t-il. Le projet ne viserait pas seulement à maintenir les 50 emplois actuels, mais aussi à en créer 6 à 8 nouveaux. Pour Stéphane Chiasson, superviseur de maintenance et fils du fondateur de l’entreprise originelle, La Mousse acadienne, l’enjeu est aussi identitaire. Fondée en 1965 et rachetée par Scotts en 2016, cette tourbière est le cœur battant de Coteau Road. « Il n’y a pas beaucoup de monde de Coteau Road qui n’a pas travaillé ici », raconte-t-il avec émotion. « Du point de vue identitaire, la tourbière au Coteau, c’est comme si ça leur appartient un peu. » C’est une histoire de famille, de fierté locale et de survie économique qui s’écrit sur soixante ans.

Le poids de l’industrie et les chiffres de la province

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Alors, quelle est la véritable ampleur de cette industrie dans la région ? Les données du ministère des Ressources naturelles du Nouveau-Brunswick donnent une perspective provinciale. En 2023, la production de tourbe a généré une valeur économique de 155 millions de dollars. Elle soutenait plus de 750 emplois permanents et environ 714 emplois saisonniers. Des chiffres qui montrent que ce n’est pas une activité marginale.

Focus sur la Péninsule acadienne : en 2024, 1718 hectares étaient en production active, ce qui représente 0,8 % du territoire de la région. Si l’on élargit le regard pour inclure toutes les zones touchées par l’extraction – les infrastructures, les zones de préparation, et les anciens sites – l’empreinte totale monte à un peu plus de 3300 hectares, soit 1,6 % de la région. Ces pourcentages, même s’ils peuvent sembler faibles, cristallisent le débat : pour l’industrie, c’est une exploitation limitée et maîtrisée ; pour les environnementalistes, chaque hectare de tourbière vierge perdu est une perte irrémédiable pour la biodiversité et le stockage du carbone.

Le projet de Cap-Bateau, avec ses 34 hectares, s’inscrit dans cette équation délicate. D’un côté, une extension nécessaire pour pérenniser une activité économique historique. De l’autre, la disparition potentielle d’un des derniers vestiges intacts d’un écosystème particulier. La décision finale, qui implique la province en tant que gestionnaire des terres de la Couronne, devra trancher ce nœud gordien entre préservation et développement.

Conclusion : Un choix de société pour l’Acadie

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Finalement, l’histoire qui se joue à Lamèque est un microcosme de tensions bien plus vastes. Comment concilier le besoin vital de travail et de stabilité économique dans des régions parfois fragiles, avec l’impérieuse nécessité de protéger les derniers écosystèmes naturels ? Chaque camp a ses vérités. Daniel Ferron et ses voisins voient un patrimoine naturel en voie de disparition, une « grande éponge » qui régule l’eau et abrite une vie unique. Michael Godin, Stéphane Chiasson et les employés de Coteau Road voient, eux, l’aboutissement de six décennies d’histoire industrielle et la peur concrète de voir leur village se vider.

La balle est maintenant dans le camp des autorités provinciales. Vont-ils accorder le permis d’exploitation sur les terres de la Couronne, permettant à Scotts de poursuivre son activité et de sécuriser les emplois ? Ou vont-ils, comme le demandent les citoyens, protéger cette dernière tourbière vierge de l’île, au nom de l’environnement et des générations futures ? Quel que soit le choix, il laissera des marques profondes, soit sur le paysage, soit dans le tissu social de la Péninsule acadienne. Une chose est sûre : ce débat dépasse largement les 34 hectares de Cap-Bateau.

Selon la source : ici.radio-canada.ca

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