Que deviennent les tableaux et les statues lorsque les églises ferment ?

Que deviennent les tableaux et les statues lorsque les églises ferment ? credit : lemorning.ca (image IA)

Un trésor caché et une dispersion inquiétante

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C’est un phénomène qui touche de nombreuses communautés et qui, avouons-le, nous attriste souvent sans qu’on sache vraiment quoi en penser : la fermeture des églises. On les voit parfois se vider, être reconverties, voire démolies. Mais qu’advient-il de tous ces objets – statues, tableaux, croix – qui les peuplaient et qui, pour beaucoup, ont une valeur bien au-delà du simple objet de culte ? C’est la question que pose un reportage fascinant de Radio-Canada, inspiré d’une BD reportage intitulée Chasseurs de trésors, enquête sur la dissémination du patrimoine religieux au Québec, d’Isabelle Lareau et Francis Desharnais.

Le reportage nous emmène dans un lieu secret, derrière des portes barrées au fond d’un corridor de l’oratoire Saint-Joseph du Mont-Royal. Un endroit nommé sobrement « la réserve blanche ». Imaginez une grande salle où sont conservés plus de 20 000 œuvres d’art et objets du patrimoine religieux. C’est un peu le grenier de la mémoire collective québécoise, mais un grenier organisé et précieux.

Émie Morneau-Viel, la registraire des collections du Musée de l’Oratoire Saint-Joseph, nous explique que ces objets viennent de dons de congrégations religieuses ou d’églises qui ont tout simplement fermé leurs portes. C’est là que commence l’histoire, mais aussi là que se posent les grandes questions : où vont tous ces trésors quand une église disparaît ? Qui les protège ? Et surtout, avons-nous une idée de leur vraie valeur ?

La réserve blanche et la valeur méconnue des objets

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Dans cette réserve, chaque pièce raconte une histoire. « Soit c’est une valeur patrimoniale, soit c’est une valeur artistique », explique Émie Morneau-Viel. Parfois les deux. Elle cite par exemple des sculptures de Sylvia Daoust, qui fut l’une des premières femmes à gagner sa vie comme sculptrice au Québec. Ces œuvres ne sont pas que des objets de dévotion ; ce sont des témoins de l’évolution de la société, des pièces d’étude, des jalons de notre histoire artistique.

Et puis, il y a ces statues en plâtre qui nous parlent d’une autre facette de notre passé : l’histoire de l’immigration italienne au Québec. Saviez-vous qu’au milieu du 19e siècle et pendant plus de cent ans, des familles italiennes venues avec leur savoir-faire ont fabriqué ici des milliers de ces statues ? Des noms comme Bernardi, Rigali, ou les fameux Carli et Petrucci sont devenus célèbres pour la qualité de leur travail. Leur atelier, T. Carli-Petrucci, a fonctionné de 1867 à 1965 ! Leurs origines remontent à Coreglia Antelminelli, un petit village près de Lucca en Italie, considéré comme le berceau de cette statuaire religieuse en plâtre.

Ces œuvres-là, ce n’est pas juste du plâtre, c’est de la mémoire façonnée à la main par des générations d’artisans. La journaliste Isabelle Lareau, auteure de la BD enquête, souligne un point crucial : beaucoup de ces trésors ne finissent pas dans des réserves protégées. Elles peuvent atterrir dans des réserves diocésaines, ce qui est normal puisque c’est la responsabilité des diocèses, mais aussi, plus inquiétant, chez des antiquaires, des collectionneurs privés, sur des sites de revente en ligne, aux enchères… et même, parfois, à la poubelle. Oui, à la poubelle.

Le marché parallèle, la loi et le grand désarroi

Isabelle Lareau a découvert l’existence d’un marché parfois très lucratif autour de ce patrimoine dispersé. Elle parle de « pickers » – un mot anglais qui désigne des chineurs professionnels. Ces personnes surveillent les fermetures d’églises, négocient avec les paroisses, achètent des objets pour les revendre avec profit à des antiquaires ou à des collectionneurs. Une statue signée par un atelier renommé peut valoir beaucoup d’argent. La journaliste précise cependant qu’il n’est pas illégal de vendre ces objets, à condition de respecter des règles strictes : il faut d’abord les désacraliser (on ne vend pas un objet sacré), puis obtenir l’approbation de l’évêque du diocèse pour les biens ayant un intérêt historique, et enfin se plier aux lois gouvernementales.

Mais justement, la loi, est-elle suffisante ? Le ministère de la Culture et des Communications du Québec indique que les biens mobiliers religieux peuvent être encadrés par la Loi sur le patrimoine culturel, s’ils bénéficient d’un statut de protection délivré par une municipalité, une MRC, une communauté autochtone ou le ministre lui-même. Les éléments protégés sont inscrits dans le Registre du patrimoine culturel du Québec, et la loi a même été mise à jour en 2021 pour mieux gérer et valoriser ce patrimoine.

Sur le papier, c’est bien. Dans la réalité, c’est une autre histoire, nous dit Chantal Turbide, directrice du musée et conservatrice du patrimoine artistique de l’Oratoire Saint-Joseph. « Il y a une loi sur le patrimoine, mais dans la pratique, elle ne permet pas de protéger complètement, elle n’est pas coercitive. Ça n’empêche pas la destruction de bâtiments historiques extrêmement importants. Si un propriétaire ne s’occupe pas d’un bien historique, qu’est-ce qu’on fait ? », s’interroge-t-elle. Son constat est sévère : il n’y a pas de réflexion d’ensemble sur ce qu’il faut garder. « Qu’est-ce qui est important pour nous ? Il faut être vigilants et il faut une concertation nationale plus importante. Ça ne peut pas tenir qu’entre les mains de quelques institutions. » Pourtant, elle le martèle : « Il faut comprendre que le patrimoine religieux, c’est tout simplement notre patrimoine artistique au Québec ! »

La suspension des aides et l’avenir incertain

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Le problème, c’est que les moyens manquent cruellement. Pendant plus de trente ans, le Conseil du patrimoine religieux du Québec, un organisme à but non lucratif, gérait les aides financières du gouvernement pour la protection des biens immobiliers (les églises) et mobiliers (les œuvres). Or, ces aides ont été suspendues en juin dernier. Frank Calard, historien de l’art et conseiller au Conseil, ne cache pas son inquiétude. « Avant la suspension, j’avais des demandes, ces objets-là ne seront pas restaurés. Pour ce faire, il faudrait, je ne dirais pas un miracle, mais parfois on peut faire appel à des mécènes, mais c’est extrêmement rare, parce que le patrimoine mobilier des œuvres d’art, on est la dernière roue du carrosse ! »

Il témoigne d’un intérêt constant du public : « Il n’y a pas une semaine où je ne reçois pas un courriel ou un appel pour une œuvre d’art, parce qu’il y a une demande de la population et ce n’est pas seulement des communautés religieuses ou des fabriques. Il y a une volonté de conserver ce patrimoine. » Mais sans soutien financier, cette volonté se heurte à un mur.

Le ministère justifie cette suspension pour l’année 2025-2026 par des budgets limités. Il précise que, dans l’intervalle, les projets seront jugés selon « l’urgence d’intervenir et du caractère exceptionnel du bien ». Surtout, il a été décidé de concentrer les efforts à court terme sur la gestion du patrimoine religieux immobilier (les bâtiments), car les enjeux y sont « plus importants ». Le ministère assure vouloir moderniser la gestion de ce patrimoine et impliquer le Conseil du patrimoine religieux dans ces travaux. Mais pour l’instant, pour les statues, les tableaux, les objets qui dorment dans des greniers ou qui s’échangent sur Internet, l’horizon est très incertain.

On ne pourra évidemment pas tout garder. Mais comme le dit si bien Chantal Turbide, il faudrait « au moins tenter de conserver les objets importants pour notre histoire ». L’enjeu dépasse la foi ou la pratique religieuse. C’est notre mémoire collective, notre histoire artistique et l’héritage tangible de vagues successives d’immigration et de savoir-faire qui sont en jeu. La fermeture d’une église ne devrait pas signifier la dispersion irrémédiable des trésors qu’elle contient. Mais sans volonté politique claire et sans moyens, c’est pourtant ce qui risque de se passer. C’est un peu comme voir des pages de notre livre d’histoire s’envoler au vent, une à une.

Selon la source : ici.radio-canada.ca

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