Merci, Jacques Nadeau!

Merci, Jacques Nadeau! credit : Lea-Kim, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

L’adieu à un géant du photojournalisme

Lea-Kim, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

Ça fait un drôle d’effet, vous savez. De devoir écrire sur quelqu’un qui n’est plus là, surtout quand cette personne a tant compté. Le photojournaliste Jacques Nadeau nous a quittés cette semaine à l’âge de 72 ans, après une carrière de 46 ans qui a marqué, et c’est peu de le dire, toute une génération. Parmi ceux qu’il a inspirés, il y a notre collègue Ivanoh Demers, qui nous livre ici un témoignage plein d’émotion et de reconnaissance.

Je me souviens très bien de Jacques. Pas personnellement, je dois l’avouer, mais à travers les récits de ceux qui l’ont côtoyé. On parle d’un homme qui avait une façon bien à lui de travailler. Il arpentait le terrain avec ses fameuses bottes de cowboy, et toujours avec ses deux appareils photo, qu’il appelait affectueusement ses « kodaks ». L’un, un grand-angle 16-35 mm f2.8, pendait à son épaule gauche. L’autre, un téléobjectif 70-200 mm f2.8, équilibrait la charge sur son épaule droite. La main sur le menton, le regard scrutateur, il observait la scène. On dit qu’il était heureux comme un poisson dans l’eau, toujours en train de réfléchir à sa prochaine image.

C’est une grande perte, vous vous en doutez. Parce que Jacques Nadeau, ce n’était pas seulement un excellent photographe. C’était un mentor, une pierre angulaire du métier au Québec. Son départ laisse un vide immense dans le cœur de ses collègues et dans la profession toute entière.

Un lion sur le terrain, malgré les apparences

Ivanoh raconte une anecdote qui en dit long. La première fois qu’on se retrouve à reculer frénétiquement devant une personne qui sort du palais de justice, c’est intimidant, très intimidant même. Une horde de photographes et de journalistes, c’est un monde à part, où chacun joue des coudes pour avoir le meilleur angle. Faire sa place dans cette mêlée, c’est tout un art. Et Jacques, lui, le maîtrisait à la perfection.

Pourtant, il n’avait pas le physique de l’emploi. Un peu frêle, diront certains. Mais il ne se laissait jamais impressionner. Il trouvait toujours un moyen, une astuce, pour se glisser devant, droit dans l’axe de la personne qui, le plus souvent, ne voulait surtout pas être photographiée. C’était un fin stratège. Déterminé, fougueux, il était toujours « sur » la nouvelle. Pas n’importe quelle nouvelle, hein. Pas la petite info. La grosse nouvelle. Celle du jour, de la semaine, voire de l’année. Il était comme propulsé par une passion qui ne faiblissait jamais, et il ne manquait rien.

Pour vous donner une idée, il y a cette photo iconique, prise par Ivanoh Demers lui-même, le 17 avril 2012. On y voit Jacques Nadeau, à droite, fixant l’homme d’affaires Tony Accurso qui quitte les bureaux de la Sûreté du Québec à Montréal. Malgré la foule et la tension, Jacques est là, au premier plan. C’était sa marque de fabrique.

Un mentor généreux au cœur des grands événements

lemorning.ca (image IA)

Au début des années 2000, quand Ivanoh Demers faisait ses premiers pas au journal La Presse, Jacques Nadeau était déjà une référence, une légende vivante du photojournalisme. Les jeunes de la nouvelle garde, comme Ivanoh, le regardaient travailler avec une admiration mêlée de respect, tout en essayant de se faire une place dans le milieu très concurrentiel des journaux. À force de se croiser sur le terrain, une relation s’est nouée.

Les conseils et les encouragements de Jacques ont beaucoup compté. Il soulignait les bons coups, mais aussi, avec gentillesse, les moins bons. Ivanoh se souvient de ses mots : « C’est pas ça, la shot, Ivanoh. » Une critique constructive qu’il a gardée en mémoire. Cette complicité, cette solidarité, n’était pas si banale. Dans un métier imprévisible où l’on se retrouve souvent dans des situations intenses – parfois dangereuses –, Jacques a enseigné une leçon fondamentale à beaucoup : il faut se soutenir et s’entraider, même quand on est en concurrence.

Cette leçon a été mise à l’épreuve de façon très concrète en 2012, lors des grandes manifestations étudiantes du « printemps érable ». Les « carrés rouges » étaient devenus un rendez-vous quotidien pour les photographes. Jacques était sur place, parfois sept jours sur sept. Il disait souvent : « La nouvelle, c’est pas toujours de 8 h à 17 h. Il faut montrer ce qui se passe et pas ce que les politiciens veulent nous faire croire. »

Les conditions étaient rudes. Action de jour comme de nuit, avec parfois des ingrédients explosifs comme du poivre de Cayenne, des gaz lacrymogènes, ou la présence de groupes comme le black bloc. Le 15 mai 2012, une photo poignante montre Jacques Nadeau, aux côtés d’Ivanoh Demers, d’Anik MH De Carufel et de Renaud Philippe, se faire asperger de poivre de Cayenne par des policiers à Montréal. C’était le terrain, dans toute sa crudité.

Mais Jacques connaissait cette « recette explosive ». Il savait s’approcher au bon moment, jauger la situation, composer avec les policiers et les manifestants. « Il faut savoir jauger, savoir quand intervenir et quand se faire discret », c’est la leçon la plus importante qu’Ivanoh dit avoir retenue de lui.

L’héritage : un homme qui partageait sa passion

Au-delà du photographe de terrain, Jacques Nadeau était un mentor d’une générosité rare. Son désir de partager ses connaissances était sa véritable marque de commerce. Les témoignages de reconnaissance sont légion. Prenons celui du photographe et cinéaste Pedro Ruiz. Il raconte qu’en mai 2004, il s’est pointé à la rédaction du journal Le Devoir sans rendez-vous pour montrer son portfolio à Jacques. Celui-ci l’a reçu, a feuilleté les pages, examiné les photos, puis a refermé le dossier. Dès ce jour-là, Pedro a commencé un stage avec lui.

Il passa un mois à ses côtés. Puis vint le jour où la rédaction a appelé Jacques pour une affectation. Ils étaient ensemble sur le bateau du cinéaste documentariste Jean Lemire, ancré dans le Vieux-Port de Montréal. Pedro se souvient : Jacques lui a fait un signe de l’œil et a dit, assez fort pour qu’il entende : « Non, je ne peux pas, je suis trop occupé. Appelez Pedro. » À partir de là, Pedro Ruiz a commencé à travailler comme pigiste au Devoir, une collaboration qui a duré près de 14 ans, grâce à ce coup de pouce décisif.

Ce qui ressort le plus de sa personnalité, et c’est un point sur lequel tous ses amis photojournalistes semblent s’accorder, ce n’était pas d’abord la technique photographique. C’était son intérêt profond, viscéral, pour la politique, les causes sociales, les gens, la vie tout simplement. Quand ils se rencontraient, ils ne parlaient pas de réglages ou d’objectifs. Jacques se questionnait à voix haute : « C’est quoi l’histoire aujourd’hui ? Qu’est-ce qu’on fait avec ça ? »

C’est cette curiosité insatiable, ce désir de comprendre le monde et de le raconter en images, qui a fait de Jacques Nadeau l’un des plus grands photographes que le Québec ait connu. Il a aidé toute une profession à mieux comprendre qui elle était et ce qu’elle voulait devenir.

Conclusion : Une gratitude et un héritage durable

Alors voilà. Le départ de Jacques Nadeau laisse un grand vide. Il laisse derrière lui des milliers de clichés, dont 30 000 ont même été volés un jour – une autre histoire qui montre l’importance de son travail. Mais surtout, il laisse des dizaines de photographes, de reporters et de caméramans qu’il a formés, conseillés, ou simplement inspirés par son exemple.

Son regard analytique, sa ténacité malgré un physique frêle, sa générosité de mentor et sa passion pour la « vraie » nouvelle resteront. Comme le dit si bien Ivanoh Demers en guise d’adieu : « Merci à toi, Jacques, de nous avoir aidés à mieux comprendre qui nous sommes et qui nous voulons devenir. » C’est peut-être le plus bel hommage qu’on puisse lui rendre.

Pour ceux qui voudraient en savoir plus sur cet artiste de la photo, Radio-Canada propose de lire « Dans l’œil d’Ivanoh : entre deux clics avec Jacques Nadeau », ou d’écouter le portrait audio intitulé « Jacques Nadeau, 1953-2025 : Un artiste de la photo ». Son histoire mérite d’être racontée, encore et encore.

Selon la source : ici.radio-canada.ca

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