Iran : la cornemuse, la poésie et le portrait controversé des dirigeants

Iran : la cornemuse, la poésie et le portrait controversé des dirigeants credit : Khamenei.ir, Wikimedia Commons (CC BY 4.0)

Quand l’Histoire semble se répéter

En 1979, l’arrivée au pouvoir de l’ayatollah Khomeini en Iran a été saluée par certains cercles intellectuels comme un événement extraordinaire. Près d’un demi-siècle plus tard, à la suite de la mort d’Ali Khamenei, son successeur depuis 1989, abattu par des tirs américains, le traitement médiatique de la figure du guide suprême suscite des réactions similaires et des critiques virulentes.

Entre l’analyse de l’époque et les portraits d’aujourd’hui, un parallèle troublant se dessine. Il interroge sur la manière dont les personnalités politiques autoritaires sont parfois dépeintes, en se concentrant sur des détails personnels qui semblent déconnectés de leur action politique.

1979, la fascination pour un « saint » révolutionnaire

À l’époque, le philosophe Michel Foucault, alors une figure majeure des universités françaises et aujourd’hui encore très influent aux États-Unis, voyait en Khomeini une figure presque mystique. Il le décrivait comme « un saint », un « révolutionnaire adoré de son peuple », qui a pourtant dirigé l’Iran pendant dix ans d’une main de fer.

Foucault allait plus loin dans son analyse, cherchant à rassurer sur la nature du régime à venir. « Un fait doit être clair, écrivait-il : par “gouvernement islamique”, personne, en Iran, n’entend un régime politique dans lequel le clergé jouerait un rôle de direction et d’encadrement. » Une affirmation qui contrastait radicalement avec l’instauration d’une république islamique où le pouvoir religieux devint central.

Khamenei, l’homme qui aimait la poésie et la cornemuse

Plusieurs décennies plus tard, le traitement réservé à Ali Khamenei par certains médias européens a ravivé ce débat. La chaîne d’information française Euronews a par exemple rapporté des détails sur la vie privée du dirigeant : « Des proches et amis d’Ali Khamenei affirment qu’il s’intéressait à la poésie et qu’il jouait de la cornemuse. Ces caractéristiques ont créé une image différente de Khamenei par rapport aux autres religieux. »

L’Agence France-Presse (AFP), dont les dépêches sont reprises dans le monde entier, a également mis en avant la facette littéraire du personnage. « Féru de littérature, Ali Khamenei était un admirateur de Victor Hugo et de son roman Les misérables, un livre “prodigieux” sur “la bonté, l’affection et l’amour”, selon ses termes. » L’agence a aussi évoqué son goût pour la poésie, rappelant un épisode marquant de 2019. Une photo publiée par son bureau l’avait montré souriant à la Foire du livre de Téhéran, en train de parcourir un recueil d’Ahmad Shamlou, un poète iranien marxiste pourtant honni par la République islamique.

Ces portraits ont été vivement critiqués, notamment par un cinéaste qui, sur sa page Facebook, a fait un parallèle historique. Il a suggéré que cela revenait à décrire Hitler, à sa mort, comme « un homme discret, passionné de peinture, amoureux de la nature, des chiens et des enfants… » La question est alors posée : aimait-il aussi la harpe, le chocolat belge ou les tulipes jaunes ? L’histoire ne le dit pas.

Le rôle des « experts » et la controverse sur l’ONU

Au-delà des portraits médiatiques, les analyses d’experts sur les plateaux de télévision ont également nourri la polémique. Sur la chaîne d’information française LCI, alors que des scènes de liesse populaire étaient rapportées dans les rues iraniennes, certaines interventions ont pointé la responsabilité des États-Unis et d’Israël. Une « spécialiste » a ainsi affirmé : « Il n’est pas concevable que les États-Unis soient considérés comme les libérateurs du peuple iranien ». Une interrogation a été soulevée : qui d’autre, alors ? Les Suédois ou les Congolais ?

Une autre « experte » a défendu le rôle des institutions internationales, déclarant sans ironie : « Ce monde est un monde dangereux s’il n’est pas ordonné par des organismes comme l’ONU ». Cette défense de l’Organisation des Nations unies a été mise en perspective avec des décisions récentes et controversées de l’organisation.

En effet, il est rappelé que l’ONU a nommé l’Iran membre de la Commission de la condition de la femme en 2021. Puis, en 2023, la même République islamique a été désignée pour présider le Forum social du Conseil des droits de l’homme. Une situation qui a été comparée à la nomination de Dracula à la tête de la Croix-Rouge, soulevant des questions sur l’efficacité de telles instances pour garantir la paix et les droits humains.

Un fossé entre perception et réalité ?

L’ensemble de ces récits, qu’ils proviennent d’intellectuels, de grands médias ou d’experts, soulève une question fondamentale. Comment l’histoire retient-elle les dirigeants politiques et comment les contemporains choisissent-ils de les raconter ? La focalisation sur des aspects anecdotiques de leur personnalité, comme un hobby musical ou une passion littéraire, peut-elle occulter la nature de leurs régimes ?

Le décalage entre ces portraits et la liesse populaire observée dans les rues iraniennes après l’annonce de la mort du guide suprême alimente une critique plus large. Il met en lumière la difficulté, pour les observateurs extérieurs, de saisir la complexité d’une situation politique et le sentiment profond d’une population. Les nombreux commentaires entendus « ces derniers jours » sont ainsi qualifiés de « conneries » par certains critiques, illustrant un profond désaccord sur la lecture des événements.

Selon la source : journaldemontreal.com