La semaine dernière, les mots du premier ministre du Québec, François Legault, ont traversé les forêts de la province comme un coup de tonnerre inattendu. Ces propos, évoquant la possible disparition de la moitié des emplois de l’industrie forestière – soit 30 000 postes sur 60 000 – ont non seulement semé l’inquiétude mais ont carrément été perçus comme une trahison, particulièrement dans les régions où la foresterie est, disons-le, la seule bouée de sauvetage économique.Pour des communautés comme La Tuque, cette annonce est plus qu’une statistique : c’est une menace directe à leur survie, une réalité que les travailleurs sur le terrain ont du mal à accepter. « C’est une bombe un peu qu’il a lâchée! » résume Francis Minier, un entrepreneur forestier visiblement secoué par la sortie du chef du gouvernement. On comprend bien leur désarroi, surtout quand l’industrie encaisse déjà des coups terribles depuis des mois.
La tuque, au cœur de la détresse forestière
credit : lemorning.ca (image IA)Imaginez-vous au beau milieu du bois, à une trentaine de kilomètres de La Tuque, un endroit où l’odeur de la sève et le bruit des scies font partie du quotidien. C’est là que travaillent des hommes et des femmes qui voient leur avenir s’assombrir. Rémi Bronsard, surintendant à la Coopérative forestière du Haut-St-Maurice, exprime parfaitement ce sentiment d’abandon : « La crise que l’on vit présentement, ce n’est déjà pas évident pour les forestiers. Là, on est laissés à nous autres. » C’est une parole brute, qui sonne juste.Francis Minier, copropriétaire des Forestiers MF Minier, insiste sur la pression financière monumentale qui pèse déjà sur leurs épaules. Payer les dettes de machinerie coûte des dizaines de milliers de dollars chaque mois. Ajouter à ça l’incertitude gouvernementale et la menace des tarifs, c’est intenable. « Je ne suis pas quelqu’un qui panique pour rien, mais ça ajoute au stress », admet-il. C’est ça, la réalité humaine derrière les grands chiffres.
Un cocktail de crises : tarifs, usines et barrages autochtones
credit : lemorning.ca (image IA)Ce n’est pas comme si l’industrie était en pleine forme avant cette fameuse sortie de Legault. Non, ça fait des mois, voire des années, que la foresterie accumule les difficultés. Tout d’abord, il y a les fameuses fermetures d’usines, supposément temporaires, mais qui s’éternisent un peu partout. On parle ici de l’épée de Damoclès des droits de douane imposés par l’administration Trump qui continuent de plomber l’exportation vers les États-Unis.Ajoutez à cela un autre problème très local : les barrages autochtones, notamment en Mauricie et au Saguenay–Lac-Saint-Jean, qui, même s’ils visaient à protester contre le controversé projet de loi 97 (qui a d’ailleurs été abandonné, tiens donc), ont forcé l’arrêt de la récolte de bois. C’est un engrenage complexe, où chaque crise vient en amplifier une autre. Le directeur général de la Coopérative du Haut-St-Maurice, Marc-André Despins, ne mâche pas ses mots, accusant le gouvernement d’abandonner l’industrie. « Comment on peut dire ça, sur le coin d’une table, que 50 % des emplois vont disparaître? C’est incompréhensible! » lance-t-il, refusant de croire à ce chiffre sorti, selon lui, d’un « lapin sorti du chapeau » de la CAQ.
La solution de la « requalification » vue du terrain
credit : lemorning.ca (image IA)Face à cette menace de pertes massives, le premier ministre a vite proposé une porte de sortie : la requalification. Il suggère aux forestiers de se tourner vers l’hydroélectricité ou les mines. C’est vrai qu’Hydro-Québec prévoit d’investir 200 milliards de dollars sur dix ans et dit avoir besoin de 35 000 travailleurs. Sur papier, ça semble être une solution.Mais demandez aux forestiers de La Tuque ce qu’ils en pensent. Rémi Bronsard est catégorique : ce sont des « jobs éphémères ». Il rappelle que travailler sur un barrage ou dans une mine, ce n’est pas la même chose que diriger une équipe de coupe en forêt. On parle de génie civil, de construction spécialisée. Il y a un monde entre les deux, n’est-ce pas? Un forestier ne devient pas automatiquement ingénieur civil en claquant des doigts. C’est une réalité que les décideurs semblent parfois oublier. Le forestier, lui, s’accroche à son métier : « Moi, je ne lâcherai pas. Si je suis obligé de faire autre chose, je vais faire autre chose, mais tant qu’il va y avoir de la foresterie au Québec, je vais m’accrocher. »
Le casse-tête de la planification et le projet de loi 97
credit : lemorning.ca (image IA)L’incertitude ne vient pas seulement des tarifs ou des promesses de requalification; elle est profondément ancrée dans l’organisation même du travail. L’abandon, l’an dernier, de la réforme du régime forestier (le fameux projet de loi 97) a créé un vide terrible. Pourquoi? Parce que sans nouveau régime, il n’y a aucune prévisibilité.Marc-André Despins le dit clairement : en Ontario, les entreprises peuvent planifier jusqu’à dix ans à l’avance. Chez nous, au Québec, « on a de la difficulté à savoir un mois d’avance où on s’en va ». C’est ça le vrai problème. Sans savoir où le gouvernement autorisera la récolte, comment planifier l’infrastructure essentielle? La construction des chemins forestiers n’est pas une mince affaire; c’est extrêmement coûteux : environ « une dizaine de milliers de dollars du kilomètre », explique Rémi Bronsard. On ne peut pas investir de telles sommes si l’on n’a aucune garantie de récolte à moyen ou long terme. L’incertitude tue l’investissement.
Les tarifs américains : le mur des 45 %
credit : lemorning.ca (image IA)Concernant le plus grand danger économique immédiat, les tarifs américains, le premier ministre Legault dit espérer que Donald Trump revienne sur cette décision d’imposer un droit de douane de 45 % sur le bois d’œuvre québécois. Mais il ajoute, réaliste, qu’il faut envisager d’autres options. Sauf que les acteurs de l’industrie, eux, n’y croient plus du tout.Marc-André Despins estime que les tarifs sont là pour rester. Reste à voir leur ampleur, car, pour lui, un taux de « 45 %, ce n’est pas viable ». C’est une évidence simple, mais implacable. Bien que le gouvernement encourage la diversification des produits, n’oublions pas un détail colossal : la moitié du bois d’œuvre produit au Québec est traditionnellement exportée vers les États-Unis. Réussir une diversification suffisante pour compenser un tel marché, c’est demander des efforts colossaux pour une industrie aussi profondément enracinée dans la culture et l’économie locale. Cela va prendre du temps, beaucoup de temps, et un soutien gouvernemental bien plus tangible qu’une simple suggestion de « requalification ».
Diversification et plan de sortie de crise
credit : lemorning.ca (image IA)Face à la détresse, le nouveau ministre des Ressources naturelles, Jean-François Simard, essaie de rassurer. Il a évoqué le fait que le gouvernement Legault travaillerait activement sur un scénario de sortie de crise. Ce scénario passerait, dit-on, par la diversification des produits forestiers. C’est une bonne idée, bien sûr, mais encore faut-il que ce ne soit pas un autre lapin sorti du chapeau!Il faut des mesures concrètes, des investissements massifs dans la transformation secondaire et tertiaire, pour utiliser notre bois autrement que pour les charpentes de maison vendues aux voisins du Sud. Car n’oublions pas que plus de 900 municipalités au Québec dépendent directement de cette industrie. Si l’on perd 30 000 emplois, ce n’est pas juste l’économie qui souffre, c’est le tissu social de ces villes et villages qui se déchire. C’est un défi de taille, et l’approche doit être à la hauteur de l’enjeu.
Besoin de prévisibilité et d’un soutien réaliste
credit : lemorning.ca (image IA)Ce qui ressort de cette crise, c’est un sentiment d’abandon et, surtout, un manque criant de prévisibilité. Les propos de François Legault ont eu l’effet d’une bombe parce qu’ils ont rappelé aux travailleurs à quel point leur industrie est vulnérable et peu supportée par une vision à long terme. Les forestiers ne demandent pas l’aumône; ils réclament la possibilité de planifier, d’investir dans leur machinerie et leurs chemins forestiers sans vivre dans la peur constante du lendemain.Pour sortir du bourbier, il faudra non seulement affronter la question des tarifs américains avec réalisme, mais aussi et surtout fournir un régime forestier stable qui permette aux entreprises de voir au-delà du prochain mois. La requalification n’est pas une réponse miracle à l’effondrement d’un secteur névralgique. Le gouvernement doit proposer un plan de diversification crédible et s’assurer que les 900 communautés qui vivent de la forêt ne soient pas laissées à elles-mêmes. L’avenir de régions entières du Québec dépend de la rapidité et du sérieux avec lesquels cette crise sera gérée.