credit : lemorning.ca (image IA)Franchement, quand on voit ces douze petits bâtiments de bois posés là, le long de l’Île Verte, on dirait de minuscules chapelles. C’est poétique, n’est-ce pas? Mais jusqu’à très récemment, ils étaient à deux doigts de s’écrouler, vaincus par le temps qui passe et par les rudes vents du Saint-Laurent. Ces fumoirs familiaux, aussi appelés boucaneries, sont absolument uniques au Québec.Ils témoignent de l’ingéniosité et de la débrouillardise de nos anciens, ces pêcheurs insulaires. Heureusement, grâce à la volonté de quelques passionnés qui ont perçu l’urgence de la situation, la restauration a été lancée juste à temps, assurant la protection de ce patrimoine si précieux.
La pêche à la fascine : un savoir-faire oublié
credit : lemorning.ca (image IA)Ces structures, dont certaines remontent aux années 1920, représentent les derniers vestiges d’une pratique ancestrale : la pêche à la fascine. Une drôle de méthode, mais terriblement efficace! Les fascines, c’étaient de grandes structures faites de branchages tressés et de pieux qu’on installait patiemment dans le lit du fleuve lorsque la marée était basse.L’idée était simple : lorsque la marée remontait, le poisson qui s’y aventurait se retrouvait piégé. C’était une pêche de subsistance, transmise de génération en génération. L’ancien maire, Gilbert Delage, aujourd’hui responsable du projet de restauration, se souvient qu’entre les années 1930 et 1950, on pouvait compter une quarantaine de ces installations le long de la rive sud.
Malheureusement, l’Île Verte, qui compte aujourd’hui environ 70 résidents, a connu sa dernière pêche à la fascine il y a un peu plus de vingt ans.
L’urgence de la décrépitude et l’appel à l’aide
Dès les années 1980, lorsque cette pêche traditionnelle a commencé à décliner, la plupart des fumoirs se sont retrouvés à l’abandon. M. Delage l’a constaté : la plupart montraient des signes critiques de détérioration. Il fallait absolument bouger! Il a pris le dossier à bras-le-corps, persuadé que ces petits bâtiments avaient autant de valeur historique que les maisons centenaires ou le phare, le plus ancien du Saint-Laurent.Il fallait d’abord convaincre les propriétaires. Après tout, entretenir une vieille dépendance sans fonction, ça demande des sous, et les finances sont parfois « plus à fleur de peau », comme il le dit. Il a dû sensibiliser les gens, leur faire prendre conscience de la chance qu’ils avaient d’avoir ce témoin historique chez eux.
Sa conclusion était alarmante, mais honnête : « C’était une question de quelques années et on aurait eu plusieurs fumoirs irrécupérables. » C’est cette urgence qui a sonné l’heure de la mobilisation.
Le coup de cœur d’un architecte expert
credit : lemorning.ca (image IA)Ce projet a pu décoller grâce à l’appui précieux de l’architecte montréalais Pascal Létourneau, un amoureux inconditionnel de l’Île Verte. Cet homme, qui travaille pourtant sur des projets majeurs comme la restauration de la colline du Parlement à Ottawa, a décidé de s’investir personnellement. Il a effectué, bénévolement (pro bono) sur deux ans, un inventaire et une évaluation complète de tous les fumoirs ancestraux.Ce qui l’a vraiment fasciné, dit-il, c’est la diversité dans ces petites constructions, le génie créateur de ces agriculteurs-pêcheurs. Il a beaucoup voyagé au Québec et il l’a confirmé : la facture architecturale des fumoirs de l’île Verte est vraiment unique, bien différente des modèles industriels qu’on peut trouver ailleurs. « C’est un patrimoine vraiment unique », insiste M. Létourneau.
Financement et la poésie d’une « petite chapelle »
credit : lemorning.ca (image IA)Le rapport détaillé de l’architecte a permis à la Corporation des propriétaires de l’île pour la conservation (CPICIV) de monter un dossier solide auprès du ministère de la Culture pour obtenir le financement nécessaire, complété par plusieurs donateurs. C’était une aide financière critique, car, comme M. Létourneau l’a fait remarquer, le fumoir était souvent au bas de la liste des priorités des propriétaires qui ont déjà beaucoup de dépendances à entretenir.Pour inciter les résidents à se joindre à l’effort, un accord a été trouvé : les propriétaires pouvaient recevoir jusqu’à 75 % de la facture totale en subvention en échange de leur engagement à restaurer leur bâtiment.
Geneviève Boudreault, une propriétaire, témoigne de l’intérêt de ce rapport qui l’a guidée sur les travaux à prioriser, comme la fondation fissurée. Elle résume bien le sentiment général : « C’est très poétique, physiquement, d’avoir ça sur son terrain. C’est comme une petite chapelle où on peut aller se poser. »
L’héritage de la fumaison et les défis persistants
credit : lemorning.ca (image IA)Ces fumoirs étaient le cœur d’un commerce florissant. À l’époque, du hareng fumé de l’île Verte aurait été exporté loin, jusqu’à Montréal, et même jusqu’à Port-au-Prince, selon les recherches. Chaque famille avait sa propre recette, mais c’était un métier extrêmement dangereux. Gilbert Delage rappelle qu’avec l’huile de poisson qui tombait partout, un fumoir était « un nique à feu de premier ordre! ». Ce contrôle du feu était une tâche de tous les instants.Malheureusement, l’application des normes sanitaires dans les années 1980 a mis fin abruptement à cette activité commerciale. Aujourd’hui, le projet a sauvé la majorité des structures. Un des fumoirs a même été entièrement rénové et déménagé près de l’école Michaud, un centre d’interprétation, dans l’espoir de l’ouvrir au public.
Il ne resterait plus que trois fumoirs à restaurer, mais les défis demeurent, notamment celui de la sécurité. Le rêve initial de remettre un fumoir en fonction pour perpétuer le savoir-faire a été abandonné, car l’Île Verte est dénuée de service incendie. Toutefois, malgré les malheurs (comme le drame récent d’un propriétaire ayant perdu sa maison dans les flammes), M. Delage garde bon espoir de sauvegarder tous les bâtiments restants. La mairesse, Louise Newbury, se réjouit de voir que ces bâtiments, qui sont « des beautés dans le paysage », ne seront pas laissés à l’abandon.