Le homard des Maritimes pris dans les filets du marché noir : un fléau qui menace l’avenir de la pêche

Le homard des Maritimes pris dans les filets du marché noir : un fléau qui menace l’avenir de la pêche credit : lemorning.ca (image IA)

Le rêve lucratif gâché par la contrebande

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C’est une image que connaissent bien ceux qui vivent près de la mer : le lever du soleil sur l’horizon infini, au large de la Péninsule acadienne. Pour les homardiers, c’est souvent le moment préféré, juste avant que la routine infernale ne reprenne : tirer des centaines de cages, attacher les pinces, transborder les caisses. C’est un travail exténuant, certes, mais qui, ces dernières années, a généré des sommes vraiment impressionnantes.Imaginez : dans la Péninsule acadienne, certains bateaux atteignent presque 100 000 livres de prises par saison. Une saison ne dure que deux mois, et à 7 $ la livre, la pêche au homard est devenue incroyablement lucrative. Mais lorsque l’argent coule à flots, il attire, fatalement, ceux qui ne jouent pas selon les règles. C’est exactement ce qui se passe aujourd’hui : des tonnes de homards sont détournées, nourrissant un marché noir féroce.

La question qui hante les esprits, c’est celle-ci : en permettant ce pillage, sommes-nous en train de sacrifier l’avenir d’une de nos pêches les plus rentables au Canada?

L’ampleur du marché noir : le blanchiment d’argent et les stocks non déclarés

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Nathanaël Richard, le directeur général de l’Association des transformateurs de homard des Maritimes, se réjouit du succès des pêcheurs, mais il se retrouve face à un mur. Ses membres, les transformateurs, se heurtent de plein fouet à ce compétiteur illicite qu’est le marché noir. Et ce qui est le plus inquiétant, c’est que cette activité illicite dépasse la simple contrebande pour devenir un outil de criminalité.

« La pêche est devenue tellement lucrative, » explique M. Richard, « qu’elle est utilisée carrément comme un mécanisme pour blanchir de l’argent sale. » Cela veut dire que des fonds provenant de l’extérieur de la région, possiblement liés au crime organisé, sont réintégrés dans l’économie via le homard non déclaré. C’est sérieux, non?

L’Association de M. Richard a été la première à alerter le gouvernement. Et les documents internes du ministère des Pêches et des Océans (MPO) confirment l’étendue du problème : le MPO reconnaît que jusqu’à un tiers des stocks pourraient ne pas être déclarés. Même si ces prises ne sont pas toutes aux mains du grand banditisme, le chiffre reste ahurissant et montre une faille béante dans notre système.

Le journal de bord électronique : une solution trop lente?

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Face à ce fléau, le MPO a réagi, même si cela semble tardif, en introduisant un journal de bord électronique. L’idée est louable : surveiller la pêche en temps réel pour mieux gérer la ressource. Mais, enfin… non, attendez, ce n’est pas encore obligatoire pour tout le monde! Certains continuent d’utiliser les bons vieux carnets de bord en papier.

Le capitaine Marc-André Guignard, qui pêche à Miscou, utilise l’outil électronique sur son cellulaire pour déclarer ses prises directement au MPO. Pour lui, c’est clairement un effort pour « essayer de contrôler le marché noir dans le homard ». Il fait sa part pour assurer la pérennité de la ressource, mais d’autres sont beaucoup plus sceptiques.

Pour Nathanaël Richard, cet outil ne règle rien du tout. « Tout ce que ça fait, c’est qu’on continue d’avoir des données qui sont fausses, incomplètes, beaucoup plus rapidement, » lance-t-il, un brin exaspéré. Le fond du problème, on dirait, n’est pas l’outil, mais la volonté de tricher.

Comment fonctionne la fraude : l’art de la sous-déclaration

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Alors, concrètement, comment on détourne le homard vers le marché noir? C’est assez simple, dans le principe : on trafique les relevés de captures. Dans leur journal de bord (surtout papier, je suppose), les contrevenants déclarent seulement une partie de ce qu’ils ont vraiment pêché. Et le stratagème se poursuit sur leurs déclarations de revenus.

Gilles Thériault, qui a une demi-siècle d’expérience dans l’industrie, confirme cette technique. Il donne un exemple très parlant : « Prenons l’exemple d’un pêcheur qui va pêcher pour une valeur de 300 000 $. Il déclare qu’il a pris du homard pour 200 000 $. Alors, il y a 100 000 $ de revenus non déclarés. C’est payant! »

Mais, qui a les moyens de payer 100 000 $ de homards en argent comptant, comme ça? C’est là que M. Richard soupçonne fortement l’intervention du crime organisé, qui cherche justement à se débarrasser de ses « sources de cash ». Heureusement, tous les pêcheurs ne sont pas de cet avis. Marc-André Guignard, en rigolant, assure qu’il préfère rester loin de ce monde clandestin : « Je suis assez *bad lucky* : si je me prends du cash, je vais me faire pogner tout de suite. Ha! Ha! »

Le conflit des priorités : pêche autochtone versus fraude commerciale

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Martin Mallet, biologiste et directeur général de l’Union des pêcheurs des Maritimes (UPM), qui représente plus de 1300 pêcheurs, exerce de fortes pressions sur Ottawa. Mais leur priorité, ce n’est pas le marché noir de leurs membres. L’enjeu qui trône au sommet de leur liste de revendications, c’est le « dossier de réconciliation dans les pêches avec les Premières Nations ».

Plusieurs membres de l’UPM s’inquiètent que des pêcheurs autochtones vendent des prises effectuées en dehors des saisons commerciales, craignant que cela nuise au futur de la ressource. Notre équipe a même confirmé qu’il y a effectivement vente de homards durant la pêche dite alimentaire, grâce à un complice, un faux acheteur nommé Tommy, qui a infiltré le marché noir. Ce genre de découverte, pour l’UPM, « prouve justement qu’il y a une surpêche qui est en train de se faire, il faut arrêter l’abus ».

Mais cette focalisation met en colère d’autres acteurs clés. Nathanaël Richard trouve la démarche de l’UPM « vraiment hypocrite » : selon lui, on n’a pas besoin de « discuter des pêcheurs autochtones » quand on a un problème structurel si grave du côté des pêcheurs commerciaux.

Qui ose pointer du doigt le vrai problème?

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Les critiques de M. Richard trouvent un écho puissant chez Gilles Thériault, l’ancien directeur de l’UPM lui-même! M. Thériault s’exclame, frustré : la quantité de pêche autochtone non déclarée est minuscule, carrément « infime », par rapport aux 30 % non déclarés par les non-Autochtones.

Il va même plus loin en attaquant directement l’Union des pêcheurs : « Ils n’osent pas se prononcer sur le plus gros problème parce que ce sont leurs membres qui font ça. » Ouch. C’est une accusation très sérieuse, qui met en lumière un conflit d’intérêts majeur au sein de l’industrie.

Interrogé sur cette critique, Martin Mallet de l’UPM répond qu’il demande simplement au gouvernement fédéral de faire respecter les règles déjà en place, qu’elles concernent les Autochtones ou les non-Autochtones. Une réponse qui peut sembler éluder le fond du problème soulevé par ses détracteurs.

Un problème systémique et l’inaction du gouvernement

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Peu importe les conflits internes, tous les experts s’accordent sur un point : ce problème est trop gros pour être ignoré. Nathanaël Richard le qualifie de « problème systémique », de nature « structurelle ». Ce n’est pas juste un petit coin des Maritimes, c’est partout : au Québec, à Terre-Neuve. Et le pire, c’est qu’on ne fait rien. S’il n’y a pas de changement, M. Richard est certain que cela va « continuer à empirer ».

Gilles Thériault, lui aussi, interpelle directement le pouvoir en place. Selon lui, le problème vient du « gouvernement canadien qui ne met pas ses culottes ». Cette inaction crée un effet boule de neige. Puisque personne ne fait respecter les règles, d’autres pêcheurs, pourtant honnêtes au départ, finissent par s’embarquer dans ces pratiques illicites. C’est devenu un véritable fléau, paraît-il.

Et comme pour confirmer l’inaction reprochée, la ministre des Pêches et des Océans, Joanne Thompson, en visite au Nouveau-Brunswick, a carrément refusé de nous accorder une entrevue. Son équipe a même demandé à l’UPM de nous faire quitter le stationnement où elle était attendue, menaçant d’annuler une rencontre. Une ministre en cavale, on pourrait dire.

Conclusion : la traçabilité comme bouée de sauvetage

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Rappelons que le Bureau du vérificateur général du Canada a conclu, en 2023, que le ministère de Pêches et Océans n’avait tout simplement pas de données fiables pour assurer la gestion durable des pêches. Nous sommes donc exposés à un risque réel de surexploitation. Comment avoir confiance dans l’avenir quand les fondations s’écroulent?

Au quai de Stonehaven, le pêcheur Marc Thériault n’y va pas par quatre chemins : « J’ai zéro confiance en la ministre des Pêches, soupire-t-il. Comment veux-tu qu’un ministre fasse sa job comme il faut et connaisse l’industrie quand c’est un différent ministre tous les ans? » Mme Thompson est, après tout, la septième ministre à ce poste en dix ans. Il y a de quoi douter de la constance politique.

Pour les experts, la solution est claire et urgente : l’instauration d’un système complet de traçabilité, allant du bateau jusqu’à l’assiette. Les libéraux s’y étaient engagés en 2019, mais cinq ans plus tard, le programme pour contrer la pêche illicite et non déclarée n’est toujours pas là. Si rien ne bouge, M. Thériault craint que ses deux jeunes fils, qu’il aimerait voir reprendre le flambeau de ce « très bon métier », n’héritent d’un océan vidé de son précieux homard.

Selon la source : ici.radio-canada.ca

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