Le cri du cœur des travailleurs de la Côte-Nord : entre tempête sociale et forêt résiliente

Le cri du cœur des travailleurs de la Côte-Nord : entre tempête sociale et forêt résiliente credit : lemorning.ca (image IA)

Quand le recul politique laisse place à l’incertitude locale

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L’annonce de l’abandon de la réforme du régime forestier par Québec, en cette fin de septembre, fut accueillie par une véritable trombe d’applaudissements. Les communautés autochtones, notamment, étaient vertement opposées au projet et ont salué cette décision. Mais, si le gouvernement a fait marche arrière, cela ne signifie pas la fin des problèmes, bien au contraire. Pour les communautés forestières de la Côte-Nord, ce recul s’est traduit par une seule chose : l’incertitude, qui perdure dans une industrie déjà fragile.

Pour comprendre cette réalité complexe, nous avons pris la route de la Côte-Nord, là où le bois est plus qu’un métier; c’est une vie. Le reste de la province s’est déchiré sur l’avenir de cette industrie pendant des mois, et il était crucial d’aller écouter ceux qui la font vivre au quotidien, loin des débats sur les réseaux sociaux.

Cinq heures du matin, au milieu des épinettes noires

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Imaginez. Il est 5 h du matin. Nous sommes sur une route forestière, quelque part à 100 kilomètres au nord de Forestville. Cela fait plus de trois heures que nous roulons dans une obscurité presque totale, cherchant un groupe de travailleurs qui bûchent un flanc de montagne pour l’entreprise Boisaco, dont la scierie se trouve à Sacré-Cœur.

Par la fenêtre de la camionnette, le spectacle est lent mais magnifique : les silhouettes des épinettes noires se dessinent doucement sur un ciel qui commence à bleuir. Puis, au détour d’un chemin, les phares aveuglants des abatteuses apparaissent, preuves qu’elles ont bossé toute la nuit. L’odeur de sapinage, puissante et entêtante, nous frappe immédiatement en sortant du véhicule. Elle témoigne, sans équivoque, du travail accompli.

Joyce Dionne, propriétaire et homme de terrain

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Nous sommes accueillis par Joyce Dionne, un homme dans la quarantaine qui est tombé dans le bois à 18 ans. Il est aujourd’hui propriétaire de BRM Dionne, une entreprise qu’il a reprise de son père. Figurez-vous que c’est son propre fils qui manœuvre l’une des machines sur le site. Une véritable histoire de famille, vous savez.

Son entreprise, c’est trois abatteuses et trois transporteurs – des engins qui coûtent près d’un million de dollars l’unité. C’est la haute technologie! Joyce nous fait monter à bord et on réalise la facilité déconcertante avec laquelle ces chenilles avancent sur ce qui était encore récemment une forêt vierge. J’ai été stupéfié : la tête de l’abatteuse empoigne, coupe, ébranche et tronçonne un arbre en trois billots en moins de 15 secondes.

Pour que ce soit rentable, Joyce explique qu’il faut que chaque machine fonctionne en permanence, ne s’arrêtant que pour son entretien quotidien. Il souligne, en coupant sans relâche, que la régénération de ce secteur prouve la résilience et la capacité de la forêt à se rétablir après une coupe.

La violence des réseaux sociaux : être traité de « saccageur »

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C’est là que le ton change. Joyce nous parle sans détour de la violence et de la haine qu’il reçoit sur les réseaux sociaux. Lui et ses collègues publient des photos de leurs opérations, par fierté peut-être, mais depuis les débats houleux autour de la réforme forestière, certains messages sont allés jusqu’aux menaces de mort. Je n’arrivais pas à y croire.

Téléphone à la main, il nous lit quelques commentaires récents, crus et insultants : « Dans pas long tu vas tomber en vacances indéterminées… Du ravage ils en font, c’est laissé en cochon… Ce tabarnak-là qui détruit la forêt. »

« Ils nous perçoivent comme des débâtisseurs de forêt, des saccageurs », nous dit-il. C’est vrai que, juste après la récolte, quand les branches ont jauni, ce n’est pas le paysage le plus idyllique. « Mais quand tu reviens au bout de sept ou huit ans, ça commence à être pas mal beau. C’est ça que le monde ne perçoivent pas, ils voient juste le négatif », déplore-t-il. On sent une profonde injustice dans ses propos.

Pris en otage par le conflit

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Si l’entreprise Boisaco n’a pas été directement visée par des blocus cet été, d’autres régions comme la Mauricie et le Saguenay–Lac-Saint-Jean ont vu des dizaines d’entrepreneurs contraints de cesser leurs activités. Des membres des Premières Nations bloquaient l’accès aux territoires de coupes et aux usines.

Le nœud du problème était le projet de loi 97, qui prévoyait de donner à l’industrie un pouvoir accru pour permettre une exploitation plus intensive sur certaines parties des forêts publiques. Joyce considère que les entrepreneurs comme lui ont été, disons, *pris en otages* dans ce conflit, utilisés comme un levier pour mettre la pression sur le gouvernement.

Il garde espoir. Il souhaite sincèrement une reprise rapide des discussions entre tous les acteurs. « Je pense qu’il y a moyen de s’harmoniser tout le monde ensemble, j’y crois. Je vais tout le temps y croire. […] Si tout le monde travaille de la même façon, tu peux revirer le monde de bord, puis quand le monde se chicane, tu fais juste reculer dans la vie. » C’est simple, mais tellement vrai.

Sacré-Cœur : un village qui vit grâce au bois

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À Sacré-Cœur, ce petit village de 1700 âmes, l’importance de l’industrie forestière n’est pas une question, mais une évidence, selon la mairesse Lise Boulianne. Elle est sans équivoque : l’industrie représente 70 % des emplois. L’économie de la municipalité repose principalement sur elle.

Elle déplore évidemment que le gouvernement ait abandonné sa réforme. Cette réforme devait, semble-t-il, solutionner bon nombre des irritants actuels. Sans nouveau régime, les vieux problèmes persistent. Mais, pour être honnête, les ennuis ici, c’est presque de la routine. Aujourd’hui, ce sont les tarifs douaniers américains. Cet été, c’était les blocus. Et il y a un an, c’était la possibilité d’un décret fédéral pour protéger le caribou qui menaçait l’approvisionnement. C’est un cycle sans fin, dirait-on.

Boisaco, née d’une crise et d’un blocus historique

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Fait intéressant : la scierie locale, Boisaco, n’est pas n’importe quelle entreprise. Elle est née, il y a un peu plus de 40 ans, d’une crise forestière elle-même. À l’époque, après l’annonce de la fermeture de l’usine par l’ancien propriétaire, les travailleurs se sont regroupés, ils ont bloqué la route de la Côte-Nord et ont réussi à former une coopérative qui est devenue propriétaire des installations. C’est ça, la résilience nord-côtière.

Aujourd’hui, Boisaco génère près de 600 emplois, sans compter tous ceux qui en découlent. C’est pour cela que la mairesse s’inquiète. Si la scierie venait à disparaître, Sacré-Cœur devrait se trouver une autre vocation, mais, comme elle le dit : « Ce n’est pas facile. Ici, la forêt, c’est notre vie. »

Le besoin pressant d’une vision collective

Nous avons finalement rencontré Steeve St-Gelais, le président de Boisaco, au milieu des piles impressionnantes de billots. Il se dit soulagé de l’abandon du projet de loi, car il était clair qu’il n’arrivait pas à mobiliser d’autres acteurs que ceux de l’industrie.

Selon lui, l’erreur de départ fut de faire signer des ententes de confidentialité aux industriels lors des consultations. C’était « peut-être justement illusoire de penser qu’il va y avoir des ententes de confidentialité, qu’on pouvait faire un processus comme ça de manière très hermétique au lieu de faire ça de manière plus ouverte. »

Ce dont le Québec a besoin, c’est d’une vision collective, insiste M. St-Gelais. Il souhaite de nouvelles discussions pour mettre en place une réforme de la foresterie qui soutiendra toutes ces municipalités qui dépendent de la forêt. « Pour nous, ce qu’on espère, c’est qu’on va réussir à développer un projet de société autour de la forêt », conclut-il, soulignant que ce projet doit nécessairement passer par un réel dialogue à l’échelle de toute la province et de tous les acteurs impliqués.

Conclusion : Dialogue et résilience sont les clés de l’avenir

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Ce que nous retenons de ce voyage en Côte-Nord, c’est que les enjeux de la forêt dépassent largement les considérations politiques et touchent directement le cœur des communautés. L’abandon de la réforme forestière, bien que salué par certains, maintient l’épée de Damoclès au-dessus de villages comme Sacré-Cœur, dont 70 % de l’économie dépend du bois.

Entre les menaces sur les réseaux sociaux subies par des travailleurs acharnés comme Joyce Dionne et l’appel du président de Boisaco à une discussion franche et ouverte, le message est clair : la forêt est un bien commun qui exige un projet de société global. L’industrie est prête à tendre la main, mais cela ne fonctionnera que si tous les acteurs — Premières Nations, industriels, citoyens et gouvernement — acceptent de mettre de côté la chicane pour avancer ensemble. L’avenir de dizaines de municipalités québécoises en dépend.

Selon la source : ici.radio-canada.ca

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