Armée canadienne : pourquoi elle n’est pas prête pour un conflit majeur

Armée canadienne : pourquoi elle n’est pas prête pour un conflit majeur credit : lemorning.ca (image IA)

Un constat brutal : une force « à la limite de ses capacités »

Le diagnostic est sans appel et provient de l’intérieur même de l’institution. Dans un document de réflexion publié l’an dernier et passé relativement inaperçu, l’Armée canadienne dresse un portrait sévère de sa propre condition. Des décennies de sous-investissement ont laissé des traces profondes. Le rapport est direct : « Notre force est actuellement à la limite de ses capacités. »

Cette fragilité structurelle inquiète au plus haut point. Selon les conclusions des plus hauts officiers militaires, le manque chronique d’investissements a transformé l’Armée canadienne. Elle est devenue une force capable d’assurer une présence dans un contexte de rivalité, mais qui se retrouve « mise à rude épreuve en cas de crise ». Pire encore, elle ne serait tout simplement « pas préparée à affronter des conflits ». La phrase-choc du document résume le dilemme : « l’Armée dont nous disposons n’est pas celle dont nous avons besoin » face à un monde de plus en plus instable.

Dans ce contexte, toute extension du conflit au Moyen-Orient, provoqué par l’offensive militaire des États-Unis et d’Israël en Iran, place le Canada dans une position délicate. Des experts s’accordent à dire que si la crise devait s’étendre largement à d’autres pays du Golfe, les Forces armées canadiennes ne pourraient, au mieux, jouer qu’un rôle de soutien.

Les déclarations du Premier ministre qui sèment le doute

C’est depuis l’Australie que le premier ministre Mark Carney a ravivé le débat. Mercredi, durant la dernière partie de son séjour à Canberra, il a refusé d’exclure une participation militaire du Canada au conflit au Moyen-Orient, déclenchant une vague de réactions au pays. Interrogé lors d’une conférence de presse, sa réponse a été prudente mais lourde de sens.

« Hypothétiquement, dans un conflit qui peut s’étendre largement – et les évènements récents pointent vers cela –, on ne peut jamais écarter catégoriquement une participation [du Canada] », a-t-il déclaré. Il a toutefois pris soin de marquer une distance avec l’initiative américano-israélienne : « Les États-Unis et Israël ont décidé de mener des actions offensives sans consultation avec le Canada ou aucun autre allié, et ça, nous ne le soutenons pas. Mais nous défendrons toujours les Canadiens et soutiendrons nos alliés lorsqu’ils feront appel à nous ».

Ces propos surviennent alors que son gouvernement, depuis son arrivée au pouvoir, a promis une relance spectaculaire des dépenses militaires. Des investissements colossaux de quelque 500 milliards de dollars sur 10 ans sont annoncés pour la défense et la sécurité. Ce budget doit financer l’achat de sous-marins ultramodernes, d’avions de combat, de véhicules blindés, de drones, de brise-glaces et de munitions, tout en permettant la modernisation des infrastructures liées à la défense.

Vouloir contribuer ne signifie pas pouvoir le faire

Pour Justin Massie, professeur de science politique à l’UQAM et codirecteur du Réseau d’analyse stratégique, la sortie du Premier ministre trahit un certain manque de métier. « Il n’est pas un politicien d’expérience. Et donc il a répondu à une question hypothétique, ce qu’un politicien d’expérience ne fait jamais ! Cela illustre l’apprentissage qu’il doit encore faire », analyse-t-il d’emblée.

Sur le fond, l’expert reconnaît cependant qu’aucune option ne peut être totalement écartée. Il rappelle le contexte régional : « Il y a plein d’alliés actuellement qui ont envoyé des moyens militaires navals et aériens dans la région pour protéger les pays du Golfe contre des ripostes iraniennes et pour sécuriser aussi les voies maritimes, dont le détroit d’Ormuz ». Il évoque aussi le scénario où l’Iran intensifierait ses attaques contre la Turquie, un membre de l’OTAN, ce qui pourrait déclencher l’article 5 de l’alliance et obliger le Canada à intervenir.

Mais entre la volonté politique et la capacité militaire, le fossé est immense. « Si le Canada veut contribuer, cela ne veut pas dire qu’il peut contribuer », prévient Justin Massie. Il détaille les lacunes canadiennes : « Nos forces armées ont été négligées pendant plusieurs décennies. À ma connaissance, on n’a aucun navire dans la région et dérouter un navire pour se rendre dans cette région, ça prend du temps. Et on n’a pas de capacités antidrones, pas de capacités antimissiles balistiques. On n’a pas de grandes capacités à déployer, sauf des avions CF-18, si on voulait participer à des missions de surveillance aérienne. » Sa conclusion est cinglante : « On n’est pas dans la bonne décennie pour contribuer. Au milieu des années 2030, on aura une marine mieux dotée et une force aérienne mieux dotée, si on va de l’avant avec les investissements. »

Une ambiguïté calculée face à l’allié américain

Thomas Juneau, professeur à l’École supérieure d’affaires publiques et internationales de l’Université d’Ottawa et spécialiste du Proche-Orient, invite à une lecture plus diplomatique des propos de Mark Carney. Il souligne qu’une « certaine ambiguïté » entourait ses déclarations. « Il n’était pas question d’une participation du Canada aux frappes », nuance-t-il, avant de préciser qu’il n’y a « aucune indication que les États-Unis et Israël s’apprêtent à demander de l’aide des alliés à ce niveau-là ».

Selon lui, la posture du Premier ministre canadien est avant tout stratégique et vise à ménager son puissant voisin. Dans un contexte où le Canada peut se sentir vulnérable sur le plan commercial, la priorité est d’éviter un affrontement direct avec l’administration américaine. « Toutes ses déclarations, depuis le début, servent toujours à éviter de contredire publiquement Donald Trump », analyse Thomas Juneau.

L’opposition à Ottawa réclame la prudence

À Ottawa, les déclarations du Premier ministre ont logiquement soulevé de nombreuses questions au sein des partis de l’opposition. Le chef bloquiste, Yves-François Blanchet, a qualifié l’hypothèse d’une intervention de « prématurée et malavisée ». S’il convient que « le régime de Téhéran doit être neutralisé et son programme nucléaire interrompu », il insiste pour que cela se fasse « en conformité avec le droit international ».

Même son de cloche du côté du Nouveau Parti démocratique. Son chef adjoint, Alexandre Boulerice, met en garde : « On ne doit pas mettre le doigt dans l’engrenage de l’escalade guerrière ». Il ajoute que si « le régime des mollahs est abject », le Canada a un rôle spécifique à jouer. Le pays « doit être un garant du respect du droit international et devrait davantage se positionner avec les pays européens qu’avec les États-Unis de Donald ».

De son côté, le Parti conservateur a adopté une approche procédurale, réclamant qu’un débat se tienne au Parlement avant tout déploiement éventuel de soldats canadiens dans la région. Une manière de s’assurer que toute décision d’une telle gravité soit soumise au contrôle démocratique.

Selon la source : lapresse.ca