Ingérence indienne : le silence du Premier ministre face à la controverse
Adam David - 2026-03-04 12:14
credit : lemorning.ca (image IA)
Un silence qui en dit long
Le Premier ministre Mark Carney entretient le flou. Interrogé sur une possible continuité des actes d’ingérence et de répression transnationale de l’Inde au Canada, il refuse de se prononcer. Cette position tranche radicalement avec les déclarations d’un haut fonctionnaire qui, six jours plus tôt, assurait à des journalistes que ces agissements avaient pris fin.
La question est simple : le gouvernement canadien est-il d’accord avec cette affirmation ? Mark Carney choisit de ne pas répondre directement. Il précise toutefois qu’aucune sanction ne sera prise à l’encontre du fonctionnaire à l’origine de cette déclaration qui a mis le feu aux poudres.
Les mots qui sèment le trouble
Tout a commencé lors d’une séance d’information organisée pour des journalistes, juste avant le départ du Premier ministre pour un voyage en Inde la semaine dernière. Un haut fonctionnaire du gouvernement y avait affirmé que le Canada était désormais convaincu de la cessation de l’ingérence indienne. Pour appuyer son propos, il avait ajouté que Mark Carney n’aurait tout simplement pas entrepris ce déplacement si Ottawa pensait que New Delhi continuait d’interférer dans sa démocratie.
Questionné sur ces commentaires lors d’une étape de sa tournée à Sydney, en Australie, Mark Carney a pris ses distances. Il a déclaré qu’il « n’utiliserait pas ces mots ». Il a ensuite refusé à plusieurs reprises de confirmer ou d’infirmer si l’Inde s’ingérait dans la démocratie canadienne ou réprimait les séparatistes sikhs présents sur le territoire. C’était la première fois que le Premier ministre s’adressait à la presse depuis le début de son voyage en Inde, en Australie et au Japon, entamé vendredi dernier.
Malgré son désaveu partiel, il a défendu les responsables de ce breffage. « Il n’y aura pas de conséquences pour ces responsables. […] Il y a des aspects de ces breffages que je ne peux pas partager en public, et je ne vais pas les trahir. Je peux vous dire qu’il y a des progrès sur ces questions », a-t-il précisé. Il a ensuite martelé la position officielle de son gouvernement : « C’est le résultat des ressources que nous investissons. C’est le résultat de la clarté de notre position. […] Nous ne tolérerons aucune ingérence étrangère, aucune répression transnationale, de la part de quiconque, et j’insiste, de la part de quiconque. De nombreux pays mènent de temps à autre ce type d’actions ».
L’ombre du meurtre de Hardeep Singh Nijjar
Cette tension diplomatique est ravivée par une affaire criminelle au lourd passif. Le gouvernement de Mark Carney subit une forte pression pour clarifier sa position depuis la publication, dimanche soir, d’un article du Globe and Mail. Ce dernier met en lumière le rôle présumé de personnel consulaire indien dans le meurtre d’un militant sikh canadien survenu il y a trois ans.
La victime, Hardeep Singh Nijjar, a été abattue en juin 2023 à Surrey, en Colombie-Britannique. Il était une figure connue, à la fois président du Guru Nanak Sikh Gurdwara et un ardent défenseur de la création d’une patrie sikhe indépendante.
L’article du Globe and Mail, citant deux sources anonymes, affirme que du personnel du consulat indien à Vancouver aurait fourni des informations dans le but de faciliter cet assassinat. De son côté, M. Carney a réitéré ses déclarations antérieures, évoquant une série de discussions fructueuses entre l’Inde et le Canada sur les questions de sécurité, notamment les efforts pour contrer les actes violents d’extorsion.
Une cacophonie au sein du parti au pouvoir
La position évasive du Premier ministre contraste avec celle de certains membres de son propre parti. La secrétaire d’État chargée de la lutte contre la criminalité, Ruby Sahota, s’est jointe à d’autres députés libéraux pour affirmer que New Delhi était toujours à l’origine de ces activités d’ingérence. Une affirmation qui contredit frontalement la déclaration du haut fonctionnaire et que l’Inde, de son côté, rejette en bloc, insistant n’avoir jamais pratiqué l’ingérence.
Le député libéral Sukh Dhaliwal a exprimé son désaccord de manière très claire la semaine dernière sur les réseaux sociaux. Il a indiqué qu’il dénonçait fermement les propos tenus par le responsable fédéral aux journalistes, estimant qu’ils sont en contradiction directe avec les évaluations des agences de sécurité canadiennes.
Entre pragmatisme économique et impératifs de sécurité
Face à cette situation complexe, le Canada navigue à vue. La ministre des Affaires étrangères, Anita Anand, a souligné mardi l’enjeu économique majeur que représente l’Inde. Le Canada ne peut « plus se permettre de mettre de côté une économie de 4000 milliards alors que nous cherchons à diversifier nos partenaires commerciaux et à développer l’économie nationale », a-t-elle déclaré.
Elle prône une approche réaliste : « Ce que nous devons faire, en étant réalistes et pragmatiques, c’est reconnaître qu’il existe des problèmes graves dans les relations bilatérales avec l’Inde et que nous devons les traiter du point de vue de la sécurité publique ». Pour y parvenir, le gouvernement entend renforcer les liens avec l’Inde en matière de sécurité et veiller à ce que « l’état de droit permette le déroulement d’un procès et d’une procédure judiciaire indépendamment des acteurs politiques ».
Interrogé la semaine dernière sur l’évaluation de la menace par le Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS), son porte-parole, Eric Balsam, a fait écho aux propos du ministre de la Sécurité publique, Gary Anandasangaree, selon qui « il reste encore du travail à faire ». M. Balsam a ensuite livré la position officielle de l’agence à La Presse Canadienne : « Pour sa part, le SCRS continue de prendre au sérieux toutes les allégations d’ingérence étrangère et de répression transnationale. Le SCRS reste vigilant face aux menaces d’ingérence étrangère et d’espionnage provenant de tous les pays. L’évaluation des menaces par le SCRS concernant les principaux auteurs d’ingérence étrangère et d’espionnage contre le Canada n’a pas changé ».
Selon la source : lapresse.ca