Après El Mencho, le chaos : la guerre de succession qui embrase le Mexique

Après El Mencho, le chaos : la guerre de succession qui embrase le Mexique credit : Photo fournie par le département d'état des États-Unis

Un chef tombe, un pays s’embrase

La nouvelle a secoué le Mexique un dimanche : Nemesio Oseguera, plus connu sous le nom d’El Mencho, a été tué par l’armée. Mais la chute du chef du Cartel Jalisco Nueva Generacion (CJNG) n’a pas signé la fin des violences. Au contraire. Une impressionnante démonstration de force s’est immédiatement déchaînée à travers le pays, faisant craindre une nouvelle spirale de chaos.

Pour le gouvernement de la présidente Claudia Sheinbaum, la neutralisation d’El Mencho pourrait n’être qu’un succès éphémère. Car la véritable épreuve commence maintenant. La riposte du cartel a été aussi vaste que brutale : affrontements armés, barrages routiers, incendies de voitures, de commerces et même de banques. Ces scènes de guérilla urbaine ont touché pas moins de 20 des 32 États que compte le Mexique.

Selon les experts, le défi ne sera pas seulement de contenir cette riposte, mais aussi d’anticiper la suite. Car avec la mort de son leader historique, le CJNG entre inévitablement dans une phase critique : une lutte interne pour le pouvoir, dont l’issue déterminera l’avenir de la sécurité dans le pays.

Un message de sang et de feu

La violence qui a suivi la mort d’El Mencho n’est pas qu’une simple vengeance. Les analystes y voient une communication stratégique, un message clair envoyé à la fois aux autorités et aux organisations criminelles rivales. Le message est double : montrer sa force et marquer son territoire.

Mike Vigil, ancien agent de l’Agence anti-drogue américaine (DEA), décrypte cette stratégie. « Il s’agissait d’envoyer un message au gouvernement mexicain et aux cartels rivaux en disant : ‘nous sommes puissants, nous sommes toujours forts' », explique-t-il. En semant la terreur de manière coordonnée, le CJNG signale que la perte de son chef ne l’a pas affaibli et qu’il reste une force avec laquelle il faut compter.

L’objectif est aussi dissuasif. Cette démonstration de force vise à menacer les ennemis qui seraient tentés de profiter du vide apparent pour s’emparer des marchés ou des territoires contrôlés par le cartel. Le message est passé : toute tentative d’incursion se heurtera à une réponse implacable.

Le dilemme de la succession

Qui pourra combler le vide laissé par El Mencho ? La question est au cœur de toutes les inquiétudes. Le défunt chef dirigeait d’une main de fer une organisation très verticale, comptant plus de 30 000 membres. Son autorité était absolue. Sa disparition ouvre une période d’incertitude majeure pour la structure interne du cartel.

Pour Raul Benitez Manaut, expert mexicain en sécurité nationale, deux scénarios se dessinent. Y aura-t-il une transition négociée entre les lieutenants du cartel pour éviter l’effusion de sang, ou le CJNG va-t-il sombrer dans une violente guerre intestine ? Ce dernier scénario est le plus redouté. M. Benitez Manaut décrit une dynamique classique au sein de ces organisations, qui sont souvent composées d’un financier et d’un chef des exécutants, les « sicarios ».

Il illustre la tension inévitable : « Les sicarios vont vouloir l’argent du financier » et tenteront de s’en emparer par la force. Mais le financier, de son côté, « le gardera bien caché » et opposera une logique de survie mutuelle : « si tu me tues, tu n’auras pas un sou, mieux vaut qu’on s’entende », analyse-t-il. L’équilibre entre ces deux pôles du pouvoir sera déterminant.

Qui sont les prétendants au trône ?

L’omnipotence d’Oseguera était telle que beaucoup estiment qu’il a pu anticiper sa succession pour garantir la cohésion du cartel. Un nom revient avec insistance : celui de Julio Alberto Castillo Rodriguez, son propre gendre. Dès 2025, le département du Trésor américain l’avait identifié comme un « possible successeur ». Son rôle est stratégique. Il faciliterait, via le port de Manzanillo sur la côte pacifique, l’entrée des précurseurs chimiques utilisés par le cartel pour fabriquer du fentanyl et d’autres drogues destinées au marché américain. Il ne serait cependant pas le seul sur la liste et devrait faire face à deux ou trois autres prétendants.

D’autres membres de la famille ont été évoqués. Après la condamnation à la prison à perpétuité aux États-Unis en 2025 du fils aîné de Nemesio Oseguera, connu sous le nom d’El Menchito, les regards se sont tournés vers l’ex-épouse du chef, Rosalia Gonzalez Valencia, et leurs deux filles. Elles pourraient apparaître comme des héritières potentielles.

Cependant, cette hypothèse est balayée par l’ancien agent de la DEA, Mike Vigil. Selon lui, la culture interne du cartel représente un obstacle insurmontable. Il assure qu’une organisation comme le CJNG n’acceptera pas de « recevoir des ordres d’une femme, parce qu’ils sont très attachés au machisme ».

Un enjeu national aux portes du Mondial 2026

Cette crise de succession intervient à un moment particulièrement sensible pour le Mexique, qui se prépare à accueillir la Coupe du monde de football en 2026. L’expert Raul Benitez Manaut souligne que le gouvernement devra impérativement agir avant l’événement, prévu du 11 juin au 19 juillet. L’État de Jalisco, dont la capitale Guadalajara sera l’une des trois villes hôtes mexicaines, est le fief historique du CJNG. La pression est donc maximale.

Le gouvernement a affirmé avoir « pris des précautions » en déployant des milliers de militaires dans le Jalisco et d’autres États clés. Mike Vigil estime que l’armée a la capacité de contrôler la situation. Mais le défi est immense. Le CJNG est une organisation « très centralisée, avec une grande capacité à semer la terreur », qui génère « une sorte de terrorisme tactique », rappelle M. Manaut. Il insiste sur la nécessité pour l’armée de contrôler non seulement la côte pacifique, mais aussi la « partie centrale » du pays, traversée par deux autoroutes stratégiques qui irriguent plusieurs États de l’ouest et du nord.

Si l’organisation criminelle renouvelle des actions « de façon synchrone » comme celles de dimanche, elle mettra « le gouvernement mexicain et les forces de sécurité dans un sérieux embarras ». En définitive, l’opération qui a coûté la vie à El Mencho est, selon Raul Benitez Manaut, « une victoire de l’armée et de la présidente, à court terme ». Mais il prévient : « s’ils ne parviennent pas à en contrôler les conséquences, cela peut se retourner contre eux ».

Selon la source : tvanouvelles.ca