Jean Talon : Quand un simple intendant devient une superstar, 400 ans plus tard

Jean Talon : Quand un simple intendant devient une superstar, 400 ans plus tard credit : Claude François, Public domain, via Wikimedia Commons

Du métro montréalais à la Champagne

On a tous déjà flâné, peut-être un peu distraitement, entre les étals colorés du marché Jean-Talon ou piétiné le quai de la station de métro du même nom en attendant la ligne bleue. C’est devenu si banal qu’on en oublie l’homme derrière le toponyme. Et pourtant… cela fait exactement 400 ans qu’il est né, et il reste, sans l’ombre d’un doute, l’intendant le plus célèbre de notre histoire. Un véritable « super-fonctionnaire » avant l’heure.

Revenons un peu en arrière, si vous le voulez bien. Le petit Jean voit le jour le 8 janvier 1626 à Châlons-sur-Marne, en Champagne. À cette époque, la Nouvelle-France ? C’est une colonie minuscule, fragile, qui compte à peine 100 habitants. Autant dire rien du tout. Personne, absolument personne, n’aurait pu deviner que ce fils d’administrateur allait devenir une telle figure de proue en Amérique du Nord. Après avoir fait ses classes chez les Jésuites à Paris, ses talents de gestionnaire sautent aux yeux du cardinal de Mazarin (rien que ça, le premier ministre de la France !).

Avant de traverser l’Atlantique, Talon se fait la main pendant une dizaine d’années comme intendant dans le Hainaut français — une zone frontalière un peu agitée, située entre la France et la Belgique actuelle. C’est seulement en 1665 qu’il est nommé intendant de la Nouvelle-France. Pour la petite anecdote, il est techniquement le deuxième à avoir ce poste… mais son prédécesseur, Louis Robert de Fortel, n’a jamais daigné mettre les pieds ici, préférant gérer le tout à distance. Un pionnier du télétravail, je suppose ? Talon, lui, a fait le voyage.

Un hyperactif aux commandes de la colonie

credit : lemorning.ca (image IA)

Il arrive ici avec tout son bagage du Hainaut, et croyez-moi, il ne vient pas pour chômer. Comme l’explique Catherine Ferland — qui, soit dit en passant, rédige une biographie à paraître chez Septentrion au printemps —, Jean Talon a acquis « tous les petits trucs du métier » et s’est fait remarquer par le ministre Jean-Baptiste Colbert. Le contexte est tendu : il y a la guerre contre les Iroquois, et il y a tout à bâtir. Talon forme un duo avec le gouverneur, mais c’est lui, l’intendant, qui gère la « boutique » : justice, police, finances… Le gouverneur, lui, joue aux petits soldats et fait de la diplomatie.

Dès qu’il pose ses valises, c’est l’effervescence. Son obsession ? Peupler ce vaste territoire vide. Il lance une politique nataliste assez agressive — on parle quand même d’allocations garanties pour les familles de dix enfants. Et tenez-vous bien : si vous aviez un 26e enfant (oui, vingt-six !), son éducation était gratuite. Encore fallait-il survivre jusque-là, on s’entend. Il favorise aussi l’arrivée des Filles du Roy et incite les soldats du Régiment Carignan-Salières à rester sur place en leur offrant des terres gratuites à défricher.

Côté économie, c’est un touche-à-tout. Il veut que la colonie soit autonome. Il encourage la plantation de lin, de chanvre, ouvre une brasserie (priorité, n’est-ce pas ?), un chantier naval, des tanneries, des cordonneries… Bref, il sème des graines industrielles un peu partout.

Bon, soyons honnêtes deux secondes. Est-ce que tout ça a marché ? Alain Laberge, prof d’histoire à l’Université Laval, nuance un peu l’enthousiasme de Talon qu’on lit dans ses propres écrits. Le succès était souvent « relatif » ou mitigé. Talon avait beaucoup d’idées, certes, mais les conditions matérielles de la colonie ne suivaient pas toujours. Mais ne soyons pas trop durs. Catherine Ferland rappelle qu’il a eu le mérite de « défricher le terrain » et de mettre la table pour la suite, malgré un manque de volonté politique venant parfois de France.

Pourquoi lui et pas les autres ? Une star de la toponymie

credit : lemorning.ca (image IA)

C’est curieux quand on y pense. D’autres intendants ont bossé dur, parfois plus longtemps que lui. Prenez Michel Bégon, en poste près de 14 ans. Ou Gilles Hocquart, un brave type qui a servi pendant 17 ans ! Pourtant, qui a une station de métro et un marché incontournable à Montréal ? C’est Jean.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes — je suis allé vérifier sur le site de la Commission de toponymie du Québec. Le nom « Hocquart » apparaît 17 fois. « Bégon » ? 16 fois (et encore, merci à sa femme Élisabeth, la célèbre épistolière, qui en récolte 4). Mais « Talon » ? On explose le compteur avec plus d’une cinquantaine de mentions, souvent pour des lieux majeurs. La rue Jean-Talon traverse Montréal d’est en ouest, c’est une artère vitale.

Marie-Ève Ouellet, qui a écrit Le métier d’intendant en Nouvelle-France, a une théorie là-dessus. C’est « l’aura des pionniers ». Comme il a été le premier à vraiment organiser les choses sur place, il a marqué l’imaginaire collectif, un peu comme les Filles du Roy. Les suivants, aussi compétents furent-ils, n’ont fait que gérer l’héritage.

Conclusion : Champagne et bière pour le 400e

Si Jean Talon est une star ici, qu’en est-il chez lui, en France ? Eh bien, à Châlons-en-Champagne, c’est aussi une vedette locale, même si c’est plus récent. Bruno Bourg-Broc, président de l’Association des amis de Jean Talon, explique qu’ils ont « réveillé sa mémoire » depuis une trentaine d’années. Il y a une statue, un lycée à son nom… C’est leur trait d’union avec le Québec.

Pour son 400e anniversaire, ils n’ont pas lésiné sur les moyens. Une « Année Jean Talon » a été lancée avec la Délégation générale du Québec à Paris. Le jour J de sa naissance, ils ont déposé une gerbe de fleurs sur sa tombe et visité sa maison natale. Et geste touchant : les Augustines de Québec ont prêté l’unique portrait de l’intendant pour une expo de deux mois au musée de Châlons.

Et pour finir sur une note festive (et un clin d’œil à sa brasserie d’antan), une cuvée de bière « Jean Talon » a même été lancée. 400 ans plus tard, on peut dire que son souvenir est bien vivant, mousseux même !

Selon la source : ici.radio-canada.ca

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