Chrystia Freeland : Une page se tourne à Ottawa, entre héritage marquant et départ fracassant

Chrystia Freeland : Une page se tourne à Ottawa, entre héritage marquant et départ fracassant credit : lemorning.ca (image IA)

La fin d’un chapitre marquant

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C’est une nouvelle qui a fait l’effet d’une bombe, même si on la sentait peut-être venir. Après près de 13 ans à représenter les libéraux à Toronto, Chrystia Freeland a cédé son siège à la Chambre des communes. De journaliste à députée, puis ministre et vice-première ministre, elle aura tout fait, ou presque. Aujourd’hui, elle part servir l’Ukraine, son pays d’origine, pour aider à sa reconstruction. Qu’on l’apprécie ou non, il faut admettre que son départ marque la fin d’une époque dans la politique fédérale.

Mais que laisse-t-elle vraiment derrière elle ? Pour comprendre, il faut peut-être commencer par regarder les murs du ministère des Finances à Ottawa. Là-bas, il y a une galerie de portraits en noir et blanc des anciens ministres. Et au milieu de cette marée d’hommes en cravate, sa photo saute aux yeux : c’est la seule femme. Une ancienne employée, qui a travaillé avec elle pendant plus de cinq ans, raconte d’ailleurs en riant que Mme Freeland est probablement la ministre des Finances qui a « fait le plus de vaisselle et de lavage dans sa vie ». C’est un détail amusant, mais qui en dit long.

Cette ex-collaboratrice, qui préfère rester anonyme, confie que Freeland ne voulait pas simplement être la « première femme » à ce poste. Elle voulait être la meilleure, point final. Pour une jeune femme dans la vingtaine, voir une patronne avec trois enfants gérer les plus hautes sphères du gouvernement, c’était inspirant. « Voir quelqu’un qui est capable de tout faire, il n’y a pas eu un plus beau modèle pour ma vingtaine », nous a-t-elle confié.

Négociatrice de choc et fibre sociale

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Si on regarde son bilan, François-Philippe Champagne, l’actuel ministre des Finances, est catégorique : elle a marqué son époque. Il a d’ailleurs pris sa suite aux Affaires étrangères et au Commerce international. Selon lui, c’est un peu grâce à elle si le Canada est l’un des rares pays du G7 à avoir un accord de libre-échange avec… eh bien, tous les autres membres du G7. C’est quand même pas rien.

On se souvient tous de la période tendue avec Donald Trump. Freeland était au front pour la renégociation de l’ALENA, devenu l’ACEUM (Accord Canada–États-Unis–Mexique) en novembre 2018. Trump, fidèle à lui-même, continue de l’insulter — la traitant de « mauvaise » ou de « foireuse » depuis son retour — mais pour les experts, c’est plutôt bon signe. Brooke Jeffrey, de l’Université Concordia, pense que si Trump est si amer, c’est justement parce qu’elle a gagné plus de points qu’il ne l’aurait voulu. Dominique Arel, de l’Université d’Ottawa, confirme : c’était une « femme forte autour de la table » et le Canada s’en est bien tiré.

Mais son héritage n’est pas qu’économique, il est aussi social. On parle ici du fameux programme national de garderies à 10 dollars par jour. C’était son grand projet, inspiré du modèle québécois. « Elle y tenait beaucoup », explique son ancienne employée, soulignant qu’elle comprenait la réalité des jeunes mères. Pour la ministre de la Santé, Marjorie Michel, c’est la preuve concrète que Freeland était une figure à la fois féminine et féministe. C’est un legs qui restera pour les générations futures.

La rupture brutale avec Justin Trudeau

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Malheureusement, en politique, les histoires finissent rarement bien. Et celle-ci ne fait pas exception. La fin a été, disons-le, assez moche. Marjorie Michel, qui était cheffe adjointe du cabinet de Justin Trudeau, se souvient de cette période difficile. Tout a basculé le 16 décembre 2024.

Ce jour-là, Chrystia Freeland a claqué la porte quelques heures seulement avant le dépôt de l’énoncé économique. Pourquoi ? Parce que Justin Trudeau, politiquement affaibli, lui avait annoncé deux jours plus tôt qu’il comptait la remplacer par Mark Carney. « Comment pouvait-elle présenter l’énoncé économique tout en sachant qu’elle ne serait plus ministre des Finances le lendemain ? », demande son ancienne collaboratrice. Ce n’était pas un calcul froid de sa part ; elle était, paraît-il, « vraiment triste » et déçue. Justin Trudeau finira par jeter l’éponge moins d’un mois plus tard, le 6 janvier 2025.

Le problème, c’est que les libéraux ne lui ont jamais vraiment pardonné ce coup d’éclat qui a visé la « jugulaire » du premier ministre. Marjorie Michel explique que Freeland a mal lu la situation : elle pensait pouvoir lui succéder. Mais les résultats de la course à la chefferie en mars dernier ont été cruels. Mark Carney l’a emporté haut la main avec 85,9 % des voix. Freeland ? Seulement 8 %. Une véritable claque qui montre à quel point le parti lui en a voulu de « laver son linge sale en public », comme le note la professeure Jeffrey.

Vers l’Ukraine et de nouveaux horizons

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Et maintenant ? Eh bien, l’histoire semble se répéter. Vendredi dernier, elle a démissionné de son poste d’envoyée spéciale pour l’Ukraine et de son siège de députée d’University-Rosedale. C’était sous la pression des conservateurs, car elle avait accepté un poste bénévole de conseillère auprès du président ukrainien Volodymyr Zelensky. Même si elle avait consulté le commissaire à l’éthique, son jugement politique a été critiqué. « C’est une femme exceptionnelle, mais son jugement démontre qu’elle n’a pas un bon sens politique », analyse Brooke Jeffrey. Il semble qu’elle n’était plus heureuse dans le cabinet Carney depuis qu’elle avait quitté les Transports en septembre.

Sur le plan comptable à Ottawa, ce départ complique un peu les choses pour le premier ministre Carney. Il se retrouve à deux sièges de la majorité, alors qu’il n’en manquait qu’un. Steven MacKinnon, le leader du gouvernement, relativise : « Nous étions minoritaires avant, nous sommes minoritaires après ». Il rappelle d’ailleurs que Freeland avait gagné ce siège en 2013 alors que le Parti libéral était au plus bas, une victoire spectaculaire à l’époque.

L’avenir de Chrystia Freeland se dessine désormais ailleurs. Elle devrait déménager au Royaume-Uni en juillet pour diriger la Fondation Rhodes à Oxford. Mais avant cela, un défi colossal l’attend en Ukraine. La guerre est loin d’être finie. Dominique Arel souligne la difficulté de la tâche : comment convaincre des investisseurs de mettre de l’argent dans un pays ravagé par la guerre et toujours aux prises avec la corruption ? C’est tout un défi. Mais ses anciens collègues, comme François-Philippe Champagne, restent confiants. Selon lui, se réinventer fait partie de son ADN. « Je sais qu’on n’a pas fini d’entendre parler de Chrystia Freeland », conclut Steven MacKinnon.

Selon la source : ici.radio-canada.ca

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