Bilan d’une décennie : dans quel état Nicolas Maduro laisse-t-il vraiment le Venezuela ?
Mathieu Gagnon - 2026-01-11 10:59
credit : lemorning.ca (image IA)
Une succession lourde de conséquences

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C’est une histoire qui commence, comme souvent en politique, par un passage de flambeau. Nicolas Maduro est arrivé au pouvoir en 2013, mais il ne s’est pas hissé seul au sommet : il a bénéficié de la « bénédiction » de son prédécesseur, l’emblématique Hugo Chavez. Je me souviens encore de ce dernier discours à la nation, juste avant sa mort, où le père de la révolution bolivarienne désignait clairement M. Maduro — alors son ministre des Affaires étrangères — comme son héritier naturel. Il avait demandé à ses partisans, avec la ferveur qu’on lui connaissait, de voter pour lui.
Pourtant, la transition n’a pas été aussi fluide qu’espéré. L’ancien chauffeur d’autobus et dirigeant syndical qu’était Maduro a certes profité de l’énorme capital électoral de Chavez, mais sa victoire en avril 2013 a été obtenue sur le fil du rasoir. On parle d’un écart infime : 50,6 % des voix contre 49,1 % pour son adversaire Henrique Capriles. Dès le départ, il était clair que Maduro ne jouissait pas de cette dévotion quasi religieuse que le peuple vouait à son mentor.
Mais le plus dur restait à venir. Donald Kingsbury, professeur à l’Université de Toronto, nous rappelle que Maduro a hérité d’une situation économique déjà très fragile. Chavez avait surfé sur un « supercycle » des matières premières, une époque bénie où le pétrole et l’aluminium battaient des records grâce à l’appétit insatiable de la Chine, qui investissait massivement au Venezuela. Ce cycle s’est essoufflé à la fin des années 2000. Quand Maduro a pris les rênes, les cours ont commencé leur dégringolade, entraînant avec eux toute l’économie du pays, totalement dépendante de l’or noir.
L’effondrement économique et la gestion du pétrole

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Ce n’est pas seulement la faute à la malchance ou aux marchés mondiaux. Il faut bien admettre qu’à la baisse du prix du baril s’est ajoutée une gestion pour le moins catastrophique de PDVSA, la société pétrolière nationale. C’est un véritable gâchis. D’anciens dirigeants ont même parlé de « saccage » par incompétence et corruption.
Pour comprendre l’ampleur du désastre, il faut remonter un peu en arrière. Thomas Posado, de l’Université de Rouen, rappelle un épisode marquant : en 2002, après une grève massive pour protester contre la mainmise du gouvernement, Chavez a licencié 18 000 employés, dont 80 % des cadres. Imaginez un instant une entreprise perdant la quasi-totalité de son cerveau dirigeant ! Le personnel qualifié a été réduit au minimum. L’État a préféré capter les recettes pour financer ses missions sociales — santé, éducation, alimentation subventionnée — plutôt que de réinvestir dans les installations. Résultat ? La production s’est effondrée. On est passé d’un sommet de 3,7 millions de barils par jour en 1970 à moins d’un million ces dernières années.
Bien sûr, il y a la question des sanctions. On estime que la moitié de cette chute brutale est due aux sanctions imposées par Donald Trump lors de son premier mandat. C’est un facteur majeur, certes, mais comme le précise M. Posado, ce n’est pas l’origine de la crise. Pour couronner le tout, en essayant de maintenir les programmes d’aide en faisant tourner la planche à billets, le gouvernement a déclenché une spirale inflationniste infernale. Les chiffres donnent le vertige : la richesse du Venezuela s’est contractée de 75 % entre 2014 et 2020. Aujourd’hui, c’est une tragédie humaine : 86 % de la population vit sous le seuil de pauvreté, subissant pénuries de médicaments et pannes d’électricité chroniques.
Dérive autoritaire et crise démocratique

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Face à ce désastre, le régime s’est durci. Si Hugo Chavez avait une légitimité électorale incontestable — malgré l’utilisation des ressources de l’État pour ses campagnes — Nicolas Maduro, lui, a emprunté un chemin bien plus sombre. Dès sa première élection en 2013, des irrégularités ont été pointées du doigt. Puis est venue la présidentielle de 2018, boycottée par l’opposition et qualifiée de frauduleuse par le Canada, les États-Unis et l’Union européenne. Mais Maduro s’est maintenu.
L’élection de 2024 marque sans doute le point de non-retour. Les opposants n’hésitent plus à dire qu’elle a été « carrément volée ». Le candidat Edmundo Gonzalez, soutenu par la figure de proue Maria Corina Machado (elle-même interdite de se présenter), affirme, procès-verbaux à l’appui, avoir obtenu environ 67 % des voix. Pourtant, les institutions judiciaires, sans fournir la moindre preuve, ont certifié la victoire de Maduro avec 52 %. C’est un dialogue de sourds.
La suite est glaçante. Selon le gouvernement lui-même, quelque 2400 personnes ont été emprisonnées juste après le scrutin pour avoir contesté les résultats. L’ONG Foro Penal recensait plus de 800 prisonniers politiques avant quelques libérations récentes. La répression est devenue le mode de gouvernance par défaut. Freedom House, l’ONG américaine, attribue désormais au Venezuela un score démocratique catastrophique de 13 sur 100, le classant comme « non libre ». Pour tenir, Maduro s’appuie de plus en plus sur l’armée, n’hésitant pas à criminaliser sa propre base : syndicalistes et paysans sont harcelés, et des partis sont exclus du PSUV. La conséquence directe de ce chaos ? L’exode. Environ 8 millions de Vénézuéliens ont fui leur pays en dix ans, soit près d’un quart de la population.
L’héritage actuel : Libéralisation, succession et criminalité

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Alors, quel héritage laisse-t-il vraiment ? C’est paradoxal. La situation économique s’est légèrement améliorée récemment, mais à quel prix ? Sous la houlette de Delcy Rodriguez, ancienne vice-présidente et désormais présidente par intérim, on assiste à un redémarrage timide depuis 2020. Cela est dû à un assouplissement des sanctions sous Joe Biden et à une libéralisation économique qui a, hélas, creusé les inégalités.
Donald Kingsbury note un changement profond : on est loin de l’État-providence de Chavez. Maduro a supervisé la fin de certaines missions bolivariennes et réintroduit des capitaux étrangers dans les mines et le pétrole. C’est une politique qui divise profondément la base chaviste, qui ne tient plus que par le rejet de l’interventionnisme américain.
Mais il y a une ombre plus menaçante encore au tableau : la criminalité. L’affaiblissement de l’État a bouleversé la dynamique des groupes armés. L’organisation Insight Crime souligne que des entités comme le « Cartel des Soleils », l’ELN, les dissidents des FARC ou le redoutable Tren de Aragua profitaient d’une certaine complicité de l’État. C’est une tâche titanesque qui attend Mme Rodriguez. Elle va devoir jouer aux équilibristes : tenter d’assainir le gouvernement sous la pression des États-Unis, tout en conservant la loyauté de ceux qui tiennent les armes, comme le ministre de l’Intérieur Diosdado Cabello ou celui de la Défense, Vladimir Padrino. Un héritage, disons-le, empoisonné.
Selon la source : ici.radio-canada.ca
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