Loi algérienne criminalise la colonisation française, un acte qualifié d’« hostile » par Paris
Adam David - 2025-12-28 10:30
credit : lemorning.ca (image IA)
Un vote historique et une réaction immédiate

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L’idée n’était pas nouvelle, loin de là. Elle planait depuis des décennies dans les couloirs du pouvoir algérien. Mais c’est la veille de Noël, un 24 décembre 2025, que le Parlement algérien, l’Assemblée Populaire Nationale, a décidé de passer aux actes. La criminalisation de la colonisation française de l’Algérie est maintenant inscrite noir sur blanc dans la loi. Un geste fort, symbolique, et terriblement significatif.
Le texte ne se contente pas de qualifier cette période de crime. Il va plus loin, bien plus loin. Il exige la restitution des biens confisqués par la France durant ce qu’il décrit comme 132 années d’occupation par la force. Et, pour la première fois, le mot « réparations », même s’il n’est pas clairement défini, fait son apparition dans le débat officiel. La réaction française, venant du ministère des Affaires étrangères, n’a pas tardé : Paris a immédiatement qualifié cette loi d’initiative « manifestement hostile », un coup dur porté, selon eux, à toute volonté de dialogue.
Je dois dire que ce timing, la veille de Noël, a quelque chose de très calculé, vous ne trouvez pas ? Comme un cadeau empoisonné, un vrai pavé dans la mare diplomatique. L’historien français Benjamin Stora, qui connaît bien le dossier pour avoir rédigé un rapport sur le sujet pour Emmanuel Macron en 2021, l’a dit à Radio-Canada : la notion de réparations financières est le seul vrai élément nouveau dans ce texte. Et il est sceptique : « Il faut que les deux parties soient d’accord. Je ne pense pas que la France l’acceptera. »
Alors, pourquoi maintenant ? Pourquoi cette loi est-elle sortie des cartons après tant d’années ? Et qu’est-ce que cela dit vraiment des relations entre ces deux pays, si proches et si éloignés à la fois ? Le sujet est épineux, sensible, et chargé d’une mémoire qui pèse lourd des deux côtés de la Méditerranée.
Le fond du texte et le poids du passé
Pour bien comprendre ce qui se joue aujourd’hui, il faut remonter un peu. En 2005, une loi française avait fait grand bruit. Elle vantait, vous vous en souvenez peut-être, le « rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord ». Oui, le fameux article 4. Ça avait provoqué un véritable tollé en Algérie. Le président Jacques Chirac avait fini par retirer cet article, mais la loi, elle, était restée. Abdelaziz Bouteflika, alors président algérien, avait laissé passer l’orage sans riposter par une loi.
Et c’est là que le bât blesse, selon certains en Algérie. La nouvelle loi, adoptée à l’unanimité, est clairement une réponse à celle de 2005. C’est une manière de corriger le tir, de dire « non, ce n’était pas positif ». Hadda Hazem, la directrice du quotidien Al Fadjr, est assez catégorique là-dessus. Elle dit : « Il aurait fallu se doter de cette loi au lendemain de l’indépendance [en 1962]. » Elle parle de solder le contentieux dès le départ, d’exiger des excuses et la reconnaissance des crimes.
Le texte algérien dresse d’ailleurs une liste glaçante de ces crimes. Il parle des « enfumades » (une méthode d’asphyxie dans des grottes utilisée par l’armée française notamment en 1844-1845), des essais nucléaires dans le Sud algérien dont les conséquences sanitaires persistent, des villages entiers rasés, de l’utilisation d’armes prohibées comme le napalm, et du pillage des biens. Mme Hazem fait un parallèle qui fait réfléchir : « Pourquoi pas l’Algérie, qui a subi ces torts de la part de la France pendant 132 ans ? » Elle cite l’exemple des compensations accordées par l’Allemagne après la Shoah. C’est dire le niveau de gravité qu’elle attribue à cette période.
Benjamin Stora, dans son entretien, rappelle que jusque-là, les demandes algériennes portaient surtout sur la reconnaissance et le respect. « Tout le reste, torture, essais nucléaires, massacres, exécutions sommaires… tout ça était dans mon rapport il y a cinq ans », explique-t-il. Cette loi introduit donc un nouveau chapitre : la possibilité, même floue, de réparations financières. Un sujet qui sera, on s’en doute, extrêmement difficile à aborder pour la France.
Contexte politique : La brouille du Sahara occidental et la montée des extrêmes

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Mais si cette loi émerge maintenant, en 2025, ce n’est pas un simple hasard. Le climat politique entre les deux capitales est exécrable. Benjamin Stora l’explique très bien : il y a une « brouille diplomatique très forte » depuis que Paris a décidé de se ranger du côté du Maroc dans le dossier du Sahara occidental.
Pour ceux qui ne suivent pas de près la région, c’est un territoire disputé depuis des décennies entre le Maroc et le mouvement indépendantiste sahraoui, le Polisario, qui est soutenu par l’Algérie. En prenant parti pour Rabat, la France a sérieusement froissé Alger. Ça a réveillé toutes les vieilles rancœurs. C’est dans ce contexte de tension que l’idée de criminaliser la colonisation a refait surface, comme une arme politique pour montrer les muscles.
Stora souligne aussi un autre phénomène inquiétant : la polarisation des discours en France même. L’extrême droite est montée en puissance et elle est, selon ses mots, engagée dans un « véritable bras de fer » avec Alger, continuant à insister sur les « bienfaits » de la colonisation. Lui-même, l’historien, dit avoir été attaqué par cette frange à chaque fois qu’il apportait des nuances historiques.
« Les Français ont découvert très récemment ce qu’a été la conquête coloniale au 19e siècle », explique-t-il. « On ne peut plus regarder la conquête coloniale comme avant, comme une promenade de santé. Ce n’était pas beau et cela choque les Français d’apprendre qu’il y a eu de la torture, des massacres et des exécutions sommaires. » Ça montre à quel point la perception de cette histoire est encore en travail, et à quel point elle est instrumentalisée des deux côtés de la Méditerranée.
Analyses et perspectives : Un cadeau empoisonné et un long chemin à venir

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Alors, que signifient réellement ces événements ? Pour Abed Charef, un journaliste algérien réputé, cette loi est surtout un « cadeau de Noël encombrant » pour Emmanuel Macron, offert par les parlementaires algériens. Dans son analyse, il y voit trois choses. D’abord, c’est peut-être la fin de l’idée d’une « gestion commune de la mémoire », qu’il qualifie lui-même d’illusion. Ensuite, c’est un signe qu’Alger a « tourné la page Macron », malgré les ouvertures qu’il avait tentées dès 2017. Enfin, et c’est peut-être le plus intéressant, il pense que c’est une préparation pour 2027, l’année de la prochaine élection présidentielle française. Alger se positionne déjà pour le futur locataire de l’Élysée.
Du côté de Benjamin Stora, l’analyse est plus nuancée, plus historique. Il met en garde contre un danger : « Il ne faut pas confondre le travail historique et les lois mémorielles ». Le risque, selon lui, c’est que ce genre de loi « figé l’écriture de l’histoire ». Il plaide pour la liberté d’enseignement et de recherche, indispensable selon lui pour que les historiens puissent travailler sereinement. Il estime que cette loi est un « marqueur important », oui, mais que ce n’est « pas la fin de l’histoire ». L’exercice critique, lui, doit continuer.
Le Quai d’Orsay, le ministère français des Affaires étrangères, a dénoncé une initiative qui nuit, selon lui, à un « travail serein sur les enjeux mémoriels ». C’est un peu le cœur du problème : peut-on légiférer sereinement sur une mémoire aussi douloureuse et conflictuelle ? La réponse est loin d’être évidente. Cette loi algérienne est un cri, un rappel à l’ordre historique. Elle a le mérite de poser clairement une question que beaucoup préfèrent éviter : comment solder un passé aussi lourd ? Avec des excuses ? Des réparations ? Une simple reconnaissance ? Le débat, lui, est loin d’être clos.
Une chose est sûre : les relations entre la France et l’Algérie viennent d’entrer dans une nouvelle phase, plus tendue, plus symbolique, et probablement plus difficile. Cette loi du 24 décembre 2025 est moins un point final qu’un nouveau point de départ pour des discussions qui promettent d’être houleuses. Elle place la balle dans le camp français, qui devra, tôt ou tard, y répondre, ne serait-ce que par un positionnement clair. L’histoire n’est jamais vraiment derrière nous, elle nous colle à la peau.
Selon la source : ici.radio-canada.ca
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