Une étude révèle pourquoi les familles restent nombreuses en Tanzanie rurale, malgré la planification familiale

Une étude révèle pourquoi les familles restent nombreuses en Tanzanie rurale, malgré la planification familiale credit : lemorning.ca (image IA)

Un paradoxe africain

C’est un phénomène qui intrigue les démographes et les décideurs politiques depuis des années. Alors que la mortalité infantile baisse et que l’accès à la contraception s’améliore dans de nombreuses régions d’Afrique subsaharienne, les taux de fécondité, eux, restent obstinément élevés.

Une étude récente de l’Université de l’Illinois à Urbana-Champaign s’est penchée sur ce paradoxe en zone rurale, en Tanzanie plus précisément. Les chercheurs ont cherché à comprendre non seulement combien d’enfants les hommes et les femmes souhaitent avoir, mais aussi quels facteurs influencent ces désirs profonds, souvent non-dits.

Les résultats, publiés dans le Journal of Population Economics, bousculent certaines idées reçues. Ils montrent que dans ces communautés agricoles, avoir une famille nombreuse reste souvent un choix conscient, voire stratégique, et que les préférences des maris pèsent d’un poids considérable.

Le programme qui a fait parler les couples

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Pour mener à bien leur enquête, Catalina Herrera Almanza, professeure assistante en économie agricole, et sa co-autrice Aine Seitz McCarthy, ont évalué les effets d’un programme de planification familiale de 15 mois. Ce programme, mené en partenariat avec le Ministère de la Santé tanzanien et l’hôpital du district de Meatu, était assez innovant.

Des femmes locales ont été formées pour éduquer les foyers sur l’espacement des naissances, la sûreté des contraceptifs et les options gratuites disponibles dans les dispensaires publics. L’étude a suivi 515 ménages répartis dans 12 villages, assignés au hasard à trois groupes : des consultations conjointes pour les couples, des consultations individuelles pour les femmes seulement, et un groupe témoin sans intervention spécifique.

Avant et après le programme, on a demandé discrètement à chaque conjoint, interrogé séparément par une personne de son propre genre, combien d’enfants supplémentaires ils souhaitaient. Le portrait des participants est éloquent : les hommes avaient en moyenne 37 ans, les femmes 30 ans, et ils avaient déjà cinq enfants. Avant l’intervention, 89% des femmes n’utilisaient pas de contraception.

Le plus frappant, c’est peut-être que ce programme a simplement créé l’occasion de parler. Catalina Herrera Almanza l’explique : « La plupart d’entre eux n’en avaient jamais discuté auparavant—environ deux tiers des couples n’avaient jamais parlé du nombre d’enfants qu’ils voulaient. » Imaginez, vivre ensemble, avoir déjà cinq enfants, et ne jamais avoir abordé ce sujet fondamental.

Des résultats surprenants : le désir augmente après en avoir parlé

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Les chiffres de départ sont déjà édifiants. En moyenne, les hommes déclaraient vouloir 4,0 enfants de plus, tandis que les femmes en souhaitaient 2,4 de plus. Mais c’est après les consultations que les choses deviennent vraiment intéressantes, et même contre-intuitives.

Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, la participation aux consultations conjointes a fait *augmenter* les préférences en matière de fécondité chez les deux époux. Après ces séances de conseil en couple, les maris désiraient en moyenne 0,77 enfant supplémentaire par rapport à avant. Aucun changement similaire n’a été observé chez les hommes n’ayant pas reçu de conseil.

Chez les femmes, l’effet est encore plus marqué. Celles du groupe « couples » ont augmenté leur désir de fécondité de 1,6 enfant. En revanche, et c’est crucial, les femmes du groupe « individuel » (consultées seules) ont, elles, réduit le nombre d’enfants supplémentaires souhaités après le programme.

Autre élément clé : après les consultations, les femmes du groupe conjugal surestimaient le désir de leur mari d’avoir encore plus d’enfants. Un biais de perception qui n’existait pas dans le groupe individuel. Cela soulève beaucoup de questions sur la dynamique de couple et la pression sociale invisible.

Polygamie, stratégie et vrai désir des femmes

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En creusant les données, les chercheurs ont découvert que ces résultats étaient principalement portés par un sous-groupe : les femmes dans des mariages polygames, qui représentaient près d’un tiers de l’échantillon. Dans ce contexte, le désir d’avoir plus d’enfants peut relever d’une stratégie économique et sociale pure et simple.

Catalina Herrera Almanza l’analyse ainsi : « Dans la polygamie, cela peut être un comportement stratégique où les femmes veulent des enfants parce qu’il n’y a pas de sécurité pour la vieillesse, et où l’héritage de la terre suit les fils. Une épouse avec plus d’enfants pourrait être en mesure de revendiquer plus de ressources. » Avoir beaucoup d’enfants, surtout des garçons, devient alors une forme d’assurance-vie et un moyen de sécuriser son avenir au sein d’une famille élargie complexe.

Les femmes plus âgées étaient aussi plus susceptibles d’augmenter leurs préférences, peut-être par une volonté stratégique d’avoir le plus d’enfants possible pendant qu’elles le peuvent encore.

On pourrait penser que cette augmentation déclarée n’est qu’un acquiescement de façade pour faire plaisir au mari, surtout dans un contexte de déséquilibre des pouvoirs. Les chercheurs ont donc vérifié cette hypothèse. Et contre toute attente, ils n’ont trouvé aucune preuve que les femmes qui subissaient des violences domestiques ou se sentaient menacées étaient celles qui augmentaient le plus leur désir. Au contraire, ce sont les femmes qui semblaient les plus autonomes et affirmées dans leur ménage qui ont le plus ajusté leurs préférences à la hausse. Cela suggère un choix réfléchi, pas une soumission.

Un autre enseignement majeur est que les participants ont été très réceptifs aux informations sur les contraceptifs, mais avec un objectif précis : espacer les naissances, pas en réduire le nombre final. Cette vision est d’ailleurs alignée sur la politique du Ministère de la Santé tanzanien, qui recommande un espacement de deux ans entre les enfants pour la santé de la mère et du bébé.

Conclusion : Repenser les politiques face à des choix complexes

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Cette étude met en lumière une dichotomie fondamentale que doivent comprendre les politiques de santé publique : on peut très bien observer une adoption des contraceptifs et en même temps une préférence persistante pour les familles nombreuses. Les outils sont utilisés pour mieux planifier la famille, pas pour la réduire.

Les implications sont importantes. Comme l’explique Aine Seitz McCarthy, si l’objectif politique est de respecter le désir des femmes et de promouvoir un espacement sain des naissances, alors les consultations familiales conjointes ont du sens. Mais peut-être faudrait-il éviter de poser frontalement la question du nombre d’enfants souhaité, et laisser ces discussions émerger plus naturellement, pour ne pas influencer les réponses.

L’étude ne mesurait que les préférences déclarées, mais les chercheurs sont en train de réaliser un suivi. Et leurs résultats préliminaires sont parlants : les femmes ont effectivement les enfants qu’elles avaient indiqué vouloir. Leur parole n’était pas du « cheap talk », du vent. C’était l’expression d’une stratégie de vie profondément ancrée dans leur réalité économique et sociale.

En Tanzanie rurale, comme dans beaucoup d’endroits où l’agriculture et les réseaux familiaux sont au cœur de la survie, le calcul est simple. Avoir des enfants, c’est peut-être bien plus qu’une question d’affection ; c’est une question de force de travail, de sécurité pour la vieillesse et de statut. Et tant que cette équation ne changera pas fondamentalement, le désir d’une famille nombreuse, lui, pourrait bien résister.

Selon la source : medicalxpress.com

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