Les mots de l’année 2025 : trois analystes décryptent les tendances numériques
Mathieu Gagnon - 2025-12-28 10:13
credit : lemorning.ca (image IA)
Les Décrypteurs et l’année 2025

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Chaque fin d’année, il est de tradition de choisir un mot qui résume l’époque. Mais pour les journalistes de l’émission Décrypteurs, qui scrutent les rouages du numérique, un seul mot ne suffisait pas. En cette fin d’année 2025, trois membres de l’équipe ont donc sélectionné chacun le terme qui, selon eux, incarne le mieux les tendances et les dérives observées au cours des douze derniers mois.
Leur mission quotidienne ? Démêler les stratégies des géants de la tech et naviguer dans les méandres souvent troubles des réseaux sociaux. Leurs choix reflètent des phénomènes que nous vivons tous, parfois sans même nous en rendre compte. Alors que l’intelligence artificielle continue d’évoluer à une vitesse folle, qu’est-ce qui a marqué l’année 2025 ? Voici le regard de trois spécialistes.
Le mot de Jeff Yates : La ‘normalisation’ des extrêmes et du contenu artificiel

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Pour Jeff Yates, le mot de l’année 2024 était déjà un signal d’alarme : AI slop, qu’on pourrait traduire par « contenu dégénératif ». L’idée, c’était de décrire cette production de masse, générée par l’IA, de mauvaise qualité qui encombre nos fils d’actualité. Eh bien, figurez-vous que le dictionnaire Oxford a d’ailleurs choisi slop comme mot de l’année 2025. L’Office québécois de la langue française, l’OQLF, a même proposé une traduction officielle cette année : contenu dégénératif. Et c’est justement l’évolution de ce contenu qui explique le choix de Jeff pour 2025 : normalisation.
Le problème, ce n’est plus seulement que ce contenu est omniprésent. C’est qu’il nous est littéralement imposé par les grandes plateformes. Il donne quelques exemples qui font froid dans le dos : Spotify qui intègre des artistes créés par l’IA dans ses listes de lecture ; Meta (la maison mère de Facebook) qui lance un fil d’actualité algorithmique entièrement généré par l’IA ; OpenAI qui a créé une sorte de réseau social où seules circulent des vidéos générées par l’IA. Sans oublier les grandes marques comme Coca-Cola ou McDonald’s qui n’hésitent plus à diffuser ouvertement des publicités faites par l’IA, ou encore des médias d’information qui lancent des outils d’IA en prétextant l’innovation.
Mais le plus troublant, selon Yates, c’est que la normalisation ne s’arrête pas au domaine technologique. Il pointe du doigt l’explosion des paris en ligne, souvent propulsés par les cryptomonnaies. On peut désormais parier sur tout, même sur des conflits en temps réel, comme la guerre. Il prédit même que l’année prochaine, on verra des bulletins de nouvelles diffusés sur CNN en partenariat avec la plateforme de paris en ligne Kalshi. Dans le sport, cette pratique est déjà banale, remarque-t-il.
Et puis, il y a un autre phénomène plus sombre de normalisation, celui du discours Groyper. Ce mouvement d’extrême droite, fondé par le prédicateur nationaliste blanc Nick Fuentes, était autrefois confiné aux recoins les plus sombres du web. Aujourd’hui, Fuentes est devenu une figure établie, bien que controversée, au sein du Parti républicain. Yates souligne que même si certains cadres du parti s’en inquiètent, des comptes X officiels de l’administration Trump relayent maintenant des mèmes qui, il y a à peine un an, n’auraient circulé que dans des salles de clavardage privées du mouvement Groyper. Le fait que le compte X du département de la Sécurité intérieure américaine parle ouvertement de « remigration » (un terme associé à ces idéologies) montre à quel point ces idées ont été normalisées.
Jeff Yates conclut sur une pensée qui mérite réflexion : Quand on normalise, on choisit l’avenir qu’on bâtit. Son conseil pour 2026 ? Soyons judicieux.
Le mot de Nicholas De Rosa : L’ère de l’ ‘indiscernable’

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Nicholas De Rosa, lui, a choisi le mot indiscernable. Son raisonnement est simple : depuis l’arrivée de l’IA générative il y a plus de trois ans, une inquiétude majeure a émergé dans le public : comment distinguer le vrai du faux sur internet ? Le clonage vocal a été maîtrisé rapidement, mais ce n’est qu’en 2025 que la création d’images et de vidéos impossibles à distinguer de la réalité est devenue accessible à tous. C’est un vrai saut.
Il pointe deux avancées majeures de la fin d’année. D’abord, en septembre 2025, OpenAI a lancé Sora 2, un générateur de vidéos capable de reproduire de manière réaliste la gravité, les collisions entre objets, et même d’ajouter une ambiance sonore crédible. Sur un grand écran, on peut encore voir quelques flous sur les contours, mais sur un écran de téléphone, le résultat est souvent confondant.
Ensuite, en novembre 2025, Google a commercialisé Nano Banana Pro. Finis les personnages à la peau de plastique et les traits déformés qui trahissaient l’IA. Dans des conditions optimales, les images produites par cet outil sont vraiment impossibles à distinguer de la réalité. Pire, il possède très peu de garde-fous pour empêcher la création d’images de personnalités publiques.
De Rosa tempère cependant le discours alarmiste. Il rappelle qu’à ce jour, rares sont les canulars à l’IA qui ont eu un impact notable sur les processus démocratiques ou la cohésion sociale. Lors de la dernière campagne électorale canadienne, l’IA a surtout été utilisée pour de la satire ou de la communication partisane. Mais il met en garde : 2026 pourrait bien être l’année des premiers cas marquants. Il donne l’exemple de l’escalade des hostilités entre Israël et l’Iran à l’été 2025, où de fausses vidéos de missiles et de bâtiments détruits ont été vues des dizaines de millions de fois.
Il note une différence intéressante : les outils de Google intègrent un filigrane invisible permettant d’identifier les images qu’ils produisent, mais ce n’est pas le cas de tous leurs concurrents. Malgré tout, la conséquence la plus immédiate et peut-être la plus insidieuse, selon lui, est la dilution du contenu authentique sur les réseaux. Le vrai est noyé sous une masse de contenu génératif, ce qui mine encore un peu plus la confiance du public, déjà fragile, envers l’information en ligne. C’est un enjeu fondamental pour notre démocratie numérique.
Le mot d’Alexis de Lancer : Le piège des relations ‘parasociales’ à l’ère de l’IA

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Le choix d’Alexis de Lancer s’est finalement porté sur un mot qui n’est pas nouveau, mais dont la portée a explosé avec les nouvelles technologies : parasocial. Il se rallie d’ailleurs au choix du dictionnaire Cambridge pour cette année. Pour bien comprendre, il faut remonter aux origines du terme, élaboré dans les années 1950 par les chercheurs américains Donald Horton et R. Richard Wohl. À l’époque, ils observaient comment la télévision créait chez les téléspectateurs une illusion d’intimité avec les personnages à l’écran.
Ces relations, qu’ils ont nommées parasociales, sont par définition asymétriques et à sens unique. Une personne ressent un lien avec une figure médiatique, malgré l’absence totale d’interactions réelles. Une relation purement imaginaire, mais qui paraît bien réelle pour celui qui la vit. Avant internet, cela pouvait passer par la radio, le cinéma, les magazines.
Le premier grand tournant, explique de Lancer, est arrivé avec les réseaux sociaux. Leur pouvoir de résonance a décuplé le potentiel de ces liens parasociaux. Les influenceurs, en partageant les moindres détails de leur vie, entretiennent ce faux sentiment de proximité. Et comme tout se monnaie, la monétisation de ces relations est devenue un jeu d’enfant, ce qui renforce encore l’asymétrie et le potentiel d’abus.
Mais le sommet, le point de non-retour selon lui, a été atteint avec l’avènement des robots conversationnels propulsés par l’IA. Pour le dictionnaire Cambridge, 2025 est un moment pivot : le débat sur l’impact psychologique des relations parasociales, autrefois centré sur les célébrités, s’est étendu aux avantages et aux dangers de ces chatbots. L’équipe des Décrypteurs a souvent évoqué les effets néfastes d’une utilisation prolongée sur la santé mentale.
La prise de conscience est telle qu’une quarantaine de procureurs généraux américains ont cosigné une lettre bipartisane adressée aux entreprises créant ces robots. Ils les avertissent qu’elles seront tenues responsables si elles ne protègent pas les mineurs contre des relations parasociales nuisibles avec leurs produits.
De Lancer insiste : la vigilance doit être collective et s’étendre à tous les âges. Il cite l’éthicien Patrick Lee Plaisance qui parle d’anthropomorphisme malhonnête. En dotant les chatbots de traits psychologiques, d’émotions et de comportements humains, on exploite nos faiblesses cognitives les plus profondes pour créer des liens illusoires.
Les chercheurs canadiens Takuya Maeda et Anabel Quan-Haase de l’Université Western en Ontario anticipent d’ailleurs que ces fonctionnalités anthropomorphiques vont se généraliser et s’exacerber dans les prochaines années, multipliant les relations parasociales inadaptées au détriment des véritables relations sociales.
Pour conclure, Alexis de Lancer cite une expression qui figure dans le palmarès du dictionnaire Merriam-Webster : touch grass (toucher l’herbe). Une façon imagée de dire : sors de ta bulle, déconnecte-toi, prends l’air. Son laïus se termine par un rappel essentiel : n’oublions jamais la valeur inégalée des relations humaines authentiques. C’est peut-être le conseil le plus sage de tous.
Conclusion : Un monde numérique à décrypter avec vigilance

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Les trois mots choisis par les journalistes des Décrypteurs – normalisation, indiscernable, et parasocial – dessinent ensemble un portrait préoccupant de notre paysage numérique en 2025. Ils pointent vers un avenir où la frontière entre le réel et le fabriqué, entre le sain et le toxique, devient de plus en plus floue et difficile à naviguer.
La normalisation nous montre comment nous nous habituons, parfois sans broncher, à l’intrusion de contenus artificiels et d’idéologies extrêmes dans notre quotidien numérique. L’indiscernable souligne le défi technique et éthique colossal que pose une technologie capable de créer des réalités alternatives convaincantes. Enfin, le parasocial nous alerte sur les risques psychologiques profonds des relations que nous tissons avec des entités non humaines, mais conçues pour imiter l’humain à la perfection.
Ces analyses, publiées initialement le 27 décembre dans leur infolettre, ne sont pas des prédictions apocalyptiques, mais des cartes pour nous aider à nous orienter. Elles nous rappellent que chaque choix technologique que nous faisons, collectivement ou individuellement, a des conséquences. Que ce soit en acceptant un fil d’actualité entièrement généré par l’IA, en partageant une vidéo trop parfaite pour être vraie, ou en cherchant de la compagnie auprès d’un chatbot, nous participons à construire le monde numérique de demain.
Le mot de la fin revient peut-être à cette expression citée par Alexis de Lancer : touch grass. Parfois, la meilleure façon de décrypter le monde, c’est encore de lever les yeux des écrans et de renouer avec le contact humain, imparfait, mais véritable.
Selon la source : ici.radio-canada.ca
Ce contenu a été créé avec l’aide de l’IA.