Washington impose des sanctions contre des Européens engagés dans la régulation du numérique
Simon Kabbaj - 2025-12-24 10:15
credit : Gage Skidmore from Surprise, AZ, United States of America, CC BY-SA 2.0, via Wikimedia Commons
L’administration Trump sanctionne des personnalités européennes

credit : lemorning.ca (image IA)
C’est un geste qui a fait l’effet d’un coup de tonnerre sur la scène internationale. Ce mardi, l’administration américaine de Donald Trump a formellement annoncé des sanctions contre cinq personnalités européennes. Et ce n’est pas pour des raisons de sécurité classiques ou d’espionnage, mais bien pour leur engagement en faveur d’une stricte régulation des plateformes technologiques et de la lutte contre la désinformation en ligne.
Ces personnes se voient carrément interdites de séjour aux États-Unis. Une mesure lourde de sens, surtout pour des citoyens européens qui, habituellement, voyagent assez librement outre-Atlantique avec une simple autorisation électronique de voyage (ESTA). Le département d’État américain a justifié cette décision en affirmant que leurs actions s’apparentaient à de la censure et portaient atteinte aux intérêts américains. Un peu comme s’ils voulaient mettre un coup d’arrêt à ce qu’ils considèrent comme une ingérence dans la liberté d’expression des Américains.
Le chef de la diplomatie américaine, Marco Rubio, a été très clair et plutôt virulent sur le réseau social X. Il a fustigé ce qu’il appelle les « idéologues européens » qui, selon lui, mènent « depuis trop longtemps » des actions concertées pour forcer les plateformes américaines à censurer des opinions américaines. C’est fort comme accusation. Il a même parlé d’un « complexe industriel mondial de la censure » et a juré que l’administration Trump ne tolérerait plus ces « actes flagrants de censure extraterritoriale ».
Les personnalités sanctionnées et leurs réactions

credit : lemorning.ca (image IA)
Mais qui sont donc les personnes visées par ces sanctions ? Eh bien, la liste est assez révélatrice. La figure la plus connue est sans doute le Français Thierry Breton. Ancien ministre, ancien commissaire européen au Marché intérieur de 2019 à 2024, c’est lui qui a été l’un des principaux artisans de la fameuse directive européenne sur les services numériques (le DSA), cette législation qui vise à réguler le contenu en ligne. On ne peut pas dire qu’il soit tombé des nues.
En réponse à la nouvelle, M. Breton a réagi sur X en dénonçant un « vent de maccarthysme » aux États-Unis. C’est une référence très forte à la chasse aux sorcières anticommuniste orchestrée par le sénateur Joseph McCarthy dans les années 1950. Pour se défendre, il a rappelé une chose importante : le DSA a été voté démocratiquement, avec le soutien de 90% du Parlement européen et l’unanimité des 27 États membres. Il a même ajouté une petite pique, disant aux Américains : « La censure n’est pas là où vous le pensez. » C’est dire.
Un autre Français est aussi dans le collimateur : Jean-Noël Barrot, le ministre de l’Europe et des Affaires étrangères. Il a, lui aussi, pris la parole sur X pour défendre la souveraineté européenne. Selon lui, « les peuples de l’Europe sont libres et souverains et ne sauraient se faire imposer par d’autres les règles s’appliquant à leur espace numérique. » La réponse est ferme, presque un rappel à l’ordre.
Et puis, il y a les représentants d’organisations non-gouvernementales. Washington vise des têtes de la lutte contre la haine en ligne et la désinformation. Sont concernés Imran Ahmed, qui dirige le Center for Countering Digital Hate (CCDH), et Clare Melford, à la tête d’un index de la désinformation (GDI), tous deux basés au Royaume-Uni. Du côté de l’Allemagne, ce sont Anna-Lena von Hodenberg, fondatrice de l’ONG HateAid, et Josephine Ballon, une autre membre de la même association, qui sont sanctionnées.
Un conflit plus large sur la régulation du numérique

credit : lemorning.ca (image IA)
Cette affaire de sanctions n’est pas un simple incident diplomatique. Elle s’inscrit dans un conflit de fond, de plus en plus tendu, entre les États-Unis et l’Union européenne sur la manière de gérer le monde numérique. Le président Donald Trump mène une « offensive d’envergure », comme le dit l’article, contre les règles européennes.
Pourquoi ? Parce que l’Europe s’est dotée, en l’espace de quelques années, de ce qui est considéré comme l’arsenal juridique « le plus puissant au monde » pour réguler le numérique. Des lois comme le Digital Services Act (DSA) imposent aux grandes plateformes, souvent américaines, des obligations strictes : retrait de contenus illégaux, signalement de contenus problématiques, transparence des algorithmes, etc. Washington voit dans ces réglementations une menace pour la liberté d’expression et un protectionnisme déguisé.
Un point de friction très concret a été l’amende de 140 millions de dollars infligée par l’UE début décembre au réseau social X, propriété d’Elon Musk. Pour Marco Rubio, cette amende n’était rien de moins qu’une « attaque contre toutes les plateformes technologiques américaines et le peuple américain par des gouvernements étrangers. » On est loin d’un simple différend commercial.
Cette tension est alimentée par une rhétorique de plus en plus dure venant de Washington. Depuis son retour au pouvoir, Trump a « l’Europe dans le collimateur », lit-on. La nouvelle Stratégie de sécurité nationale américaine, publiée récemment, utilise même un vocabulaire très critique, parlant d’un « effacement civilisationnel de l’Europe » et visant pêle-mêle les instances européennes qui, selon elle, sapent la liberté politique, la souveraineté des États, ou critiquant les politiques migratoires et la baisse de la natalité.
Une escalade verbale et des précédents inquiétants

credit : lemorning.ca (image IA)
Cette hostilité ne date pas d’hier. Dès le mois de février dernier, le vice-président américain, J.D. Vance, avait déjà choqué beaucoup d’Européens lors d’un discours à Munich. Il y avait affirmé que la liberté d’expression « reculait sur le continent », reprenant presque mot pour mot les arguments des partis d’extrême droite comme l’AfD en Allemagne. Un alignement idéologique qui a laissé pantois.
En mai dernier, le Secrétaire d’État avait déjà annoncé des restrictions de visas pour les étrangers accusés de censurer les Américains. Et il semble que cette politique se renforce. Selon un mémo interne du département d’État, cité dans la presse américaine, le gouvernement Trump envisage de nouvelles consignes pour restreindre les fameux visas H-1B, notamment pour les personnes spécialisées dans la modération de contenu en ligne. On vise donc directement ceux qui travaillent à nettoyer les réseaux sociaux.
Ces mesures inquiètent au-delà du cercle politique. Le Réseau international de vérification des faits (IFCN), qui chapeaute plus de 170 organisations dans le monde, dont l’Agence France-Presse (AFP) pour ses activités de fact-checking, a exprimé sa « profonde préoccupation ». Ils voient là une menace directe contre le travail essentiel de lutte contre la désinformation. C’est un peu le monde à l’envers : ceux qui luttent contre les fausses nouvelles sont présentés comme des censeurs.
Finalement, ce qui se joue ici, c’est plus qu’une querelle diplomatique. C’est une bataille idéologique fondamentale sur qui doit contrôler l’espace numérique mondial. D’un côté, une vision américaine qui prône une liberté d’expression quasi-absolue, où l’État intervient le moins possible. De l’autre, une approche européenne qui estime que la puissance des géants du web nécessite un cadre strict pour protéger les citoyens, la démocratie et les marchés. Les sanctions de mardi montrent que la confrontation est désormais frontale, avec des conséquences très concrètes pour les personnes impliquées.
Selon la source : ici.radio-canada.ca
Ce contenu a été créé avec l’aide de l’IA.