Sous le sable paradisiaque des îles Salomon, la guerre n’est pas finie

Sous le sable paradisiaque des îles Salomon, la guerre n’est pas finie credit : lemorning.ca (image IA)

Un paradis hanté par un passé explosif

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Plages désertes, eau d’un bleu incroyable, des coraux qui étincellent de mille couleurs… On n’hésite pas à parler de paradis sur Terre pour décrire les îles Salomon, cet archipel perdu au milieu du Pacifique Sud. Une image de carte postale, vous voyez ? Et pourtant. Ça me donne toujours un pincement au cœur, car sous cette beauté se cache un enfer. Un enfer qui a 80 ans, mais qui refuse de mourir.

Il y a huit décennies, pendant la Seconde Guerre mondiale, cet endroit a été le théâtre d’affrontements d’une violence inouïe entre les troupes américaines et japonaises. Vous avez peut-être entendu parler de la bataille de Guadalcanal ? C’est ici que ça s’est passé. Les épaves rouillées de navires de guerre gisent au fond de l’eau, attirant les plongeurs du monde entier, comme des tombes sous-marines. Mais le legs de cette guerre n’est pas qu’un souvenir pour les touristes. C’est une menace quotidienne, littéralement enfouie dans le sol, qui continue de mutiler et de tuer des habitants. C’est ça, le vrai drame.

Le calvaire de Maeverlyn : quand un barbecue tourne au cauchemar

Maeverlyn Pitanoe marche lentement, calmement. Elle porte une robe blanche et orange, avec une fleur dans les cheveux. Elle revient sur les lieux où sa vie a basculé, il y a quatre ans. C’était la fête des Mères. Elle préparait un barbecue sous un grand arbre pour une collecte de fonds, la cour était pleine d’invités. Et puis… le sol a explosé. Un obus d’artillerie de la Seconde Guerre mondiale, dormant là depuis des décennies, a décidé de se réveiller. « J’ai été soufflée », raconte-t-elle. Soufflée, projetée en arrière sur plus de cinq mètres.

Elle a essayé de se relever, mais est retombée après trois pas. Les secours sont arrivés. C’est là qu’on m’a prodigué les premiers soins, dit-elle. Le bilan est lourd. Miraculeusement survivante, Maeverlyn a perdu deux doigts et a passé 53 jours à l’hôpital. Deux de ses proches n’ont, eux, pas survécu. La douleur physique, elle est toujours là. Et les cicatrices psychologiques, en plus de celles sur ses jambes, son ventre et ses bras, sont tout aussi vives, si ce n’est plus.

Son histoire est horrible, mais elle n’est malheureusement pas unique. L’automne dernier, en plein centre-ville de la capitale Honiara, juste à côté du stade de rugby, un autre engin enfoui a explosé. C’est omniprésent. Au cours des 14 dernières années, plus de 50 000 bombes non explosées ont été retrouvées dans l’archipel. Un chiffre qui donne le vertige. Près de 80 % de ces engins provenaient des forces américaines. Et chaque année, ils tueraient une quinzaine de personnes. C’est comme si la guerre, officiellement terminée, continuait de faire des victimes en silence.

Bloody Ridge et le fardeau du développement

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Cette présence mortelle est un frein colossal au développement du pays. Imaginez : on veut construire une école, des logements abordables, même un parc national… mais le sol est miné, au sens propre. Le site de Bloody Ridge, par exemple. C’est un lieu historique majeur, où les marines américains ont repoussé les attaques japonaises du 12 au 14 septembre 1942, empêchant Tokyo de prendre le contrôle du Pacifique Sud. On voudrait en faire un parc national.

Mais avant, il a fallu le nettoyer. Bjorn Svensson, conseiller du ministère de la Culture et du Tourisme, explique le travail réalisé il y a quelques mois. « Le site de Bloody Ridge était jonché de vestiges de guerre. Nous avons nettoyé cette zone et nous avons trouvé beaucoup d’engins non explosés ». « Beaucoup », c’est un euphémisme. Ils ont ramassé 16 000 balles de petit calibre non tirées qui traînaient par terre. Et 53 grenades à main et grenades à fusil, juste là où les gens marchent tout le temps. C’est dire l’ampleur du problème.

En septembre dernier, lors de leur sommet annuel tenu justement aux îles Salomon, les dirigeants des îles du Pacifique Sud ont tous insisté sur le même point : ces munitions non explosées représentent une menace constante pour la population et un frein majeur au développement économique de toute la région. Ce n’est pas un détail, c’est une crise humanitaire et économique.

Le travail colossal du déminage et l’appel à l’aide

Alors, que faire ? Le déminage est une course contre la montre, et un travail d’une précision et d’un courage fous. L’organisation humanitaire britannique Halo Trust est sur le front. En deux ans, elle a cartographié 35 millions de mètres carrés de terrain et a aidé à neutraliser plus de 3000 engins non explosés. C’est énorme, mais ce n’est qu’une goutte d’eau dans l’océan.

Emily Davis, la présidente de Halo Trust, décrit une réalité qui touche tout le monde. « Ici, tout le monde connaît quelqu’un qui a été touché », dit-elle. Soit ils ont trouvé quelque chose dans leur jardin, soit leurs enfants l’ont trouvé, soit ils connaissent un blessé, ou un mort. Elle donne un exemple glaçant qui montre à quel point le danger est ancré dans la vie quotidienne : « On entend parler de la cuisine… Cuisiner à même le sol est une pratique courante, et si des objets non explosés se trouvent en dessous, les gens ne s’en rendent pas compte. Ils cuisinent et la chaleur aggrave l’état de l’objet, qui finit par exploser. »

Face à ce fléau, Maeverlyn Pitanoe, la survivante, ne reste pas les bras croisés. Elle a fondé Bomb Free Solomon Islands, un organisme d’aide psychologique et médicale pour les victimes comme elle. Et elle lance un appel, clair et direct : il faut plus d’aide internationale. Elle s’adresse notamment aux États-Unis et au Japon, les principaux acteurs de cette guerre dont les vestiges tuent encore. Il existe une coopération : huit pays – le Canada, le Japon, les États-Unis, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, la Corée du Sud, la Grande-Bretagne et les Salomon – sont partenaires du Service de police local pour la destruction des engins depuis 20 ans. Mais est-ce suffisant ?

La phrase de Maeverlyn reste en tête, elle résume tout : « On ne voit plus les avions de chasse ni les soldats s’affronter violemment, mais la Deuxième Guerre mondiale sévit encore. Elle est ici, enfouie dans le sol, elle n’est pas terminée. » Voilà la terrible vérité pour les habitants de ce paradis empoisonné.

Selon la source : ici.radio-canada.ca

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