« Maman et papa » d’une centaine d’enfants : une famille qui s’agrandit par l’amour

« Maman et papa » d’une centaine d’enfants : une famille qui s’agrandit par l’amour credit : lemorning.ca (image IA)

Une maison, un cœur immense

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Imaginez un peu : quatre congélateurs qui débordent, une dizaine de brosses à dents alignées près du lavabo, dix lits souvent défaits, et des piles de linge qui semblent se multiplier toutes seules. Pour la plupart d’entre nous, ce serait le chaos. Mais pas pour Joëlle Durette. Avec un grand sourire, elle le dit simplement : Le cœur, c’est élastique !. Voilà près de trois décennies que cette femme, aux côtés de son conjoint Denis Pigeon, ouvre sa porte et son cœur à des enfants qui en ont besoin.

Aujourd’hui, leur foyer au Bas-Saint-Laurent abrite dix enfants, âgés de 2 à 17 ans, certains placés sous la Loi sur la protection de la jeunesse. Mais c’est juste le dernier chapitre. Depuis qu’ils ont eu leurs trois enfants biologiques dans la jeune vingtaine, Joëlle et Denis ont accueilli plus d’une centaine de jeunes. Oui, vous avez bien lu : plus d’une centaine.

Certains sont là temporairement, d’autres y posent leurs valises jusqu’à leur majorité, voire au-delà. Certains placements mènent à une tutelle, ou même à une adoption. Chaque histoire est unique, et chaque enfant, sans exception, a taillé sa propre place dans leur cœur. Leur rencontre a changé la vie de la journaliste Caroline Cyr et de son conjoint Maxence, devenus parents d’accueil eux-mêmes. C’est pour faire entendre ces mots, cette philosophie de vie, qu’elle partage aujourd’hui leur récit.

Un mode de vie, pas un travail : la microsociété du bord du lac

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Il faut être organisé, c’est le moins qu’on puisse dire. Dans la maison construite sur mesure pour cette famille hors norme, qui surplombe un lac au bleu profond, la routine est reine. Tout est planifié au quart de tour. C’est très stable, les enfants savent ce qui s’en vient, explique Joëlle. Cette stabilité, c’est la clé pour sécuriser des jeunes qui en ont parfois tant besoin. Ici, Joëlle et Denis sont maman et papa pour la plupart. Ils sont même devenus mamie et papi pour les plus jeunes qu’ils accueillent, parfois plus jeunes que leurs propres petits-enfants. On est parents toute notre vie, lance Denis, le sourire aux lèvres.

Ginette Guay, travailleuse sociale au service ressources jeunesse et adoption de la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ), les connaît depuis plus de vingt ans. Elle ne tarit pas d’éloges : Ce sont des gens de cœur. Et elle précise : Ce qui est clair, pour eux, c’est que leur mandat de famille d’accueil, ce n’est pas un travail. C’est un mode de vie. La maison est remplie d’instruments de musique. Les enfants font de l’équitation, de la natation, ont accès à toutes sortes de loisirs. On est une microsociété, ici, s’exclame Joëlle en riant, en évoquant les aménagements successifs : le chalet devenu maison principale, les caravanes le long du lac pour les jeunes devenus adultes, un espace pour ses propres parents.

La complicité du couple est palpable. Denis, le manuel, s’occupe des déplacements. Joëlle, elle, fait les interventions. C’est elle qui, selon l’intervenant Jean-Philippe Rioux, pousse la machine pour obtenir les services dont les enfants ont besoin. Je suis très tannante. On ne m’aime pas toujours, admet-elle sans détour. Je veux le meilleur pour ces enfants-là… Et souvent, quand ça prend un pédopsy, il faut pousser la machine. Elle déplore un système de santé très, très malade au Québec, où il faut parfois payer de sa poche pour des services essentiels.

La plus grande leçon : accepter, adapter, et ne jamais abandonner

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Pourquoi faire tout ça ? La réponse de Joëlle fuse, naturelle : Moi, j’ai toujours protégé les plus vulnérables. Déjà au secondaire, elle défendait les victimes d’intimidation. Après toutes ces années, son plus grand apprentissage, c’est d’accepter la différence. Tu n’as pas besoin d’un diagnostic, chacun arrive avec son bagage, dit-elle. Denis renchérit : il faut d’abord comprendre ce dont chaque enfant a besoin. Je n’ai pas les mêmes attentes pour chacun d’eux. Parce que je respecte leur rythme, précise Joëlle. Parfois, cette approche individualisée est difficile à faire comprendre aux autres jeunes de la maison, mais elle y tient.

Laura, 18 ans, arrivée à 5 ans, témoigne de cette philosophie. Je fais partie des meubles, dit-elle avec fierté. À mes yeux, je fais partie de la famille. De savoir qu’ils me perçoivent comme ça, ben moi, dans ma tête, j’ai beaucoup plus de facilité à me dire : ‘Eille, je ne suis pas une enfant de la DPJ, je fais partie à part entière de la famille’. Laura, qui vient de fêter ses 18 ans, parle avec assurance de son projet d’études en santé animale au cégep. Pour Jean-Philippe Rioux, intervenant à la DPJ depuis 2020, c’est cette implication totale qui fait la différence. Cette famille d’accueil-là, ils dépassent leur mandat. Ils vont au-delà de ça, pour le bien des enfants.

Mais ce dévouement a un prix. Les fins heureuses ne sont pas systématiques. Joëlle se remémore des départs douloureux, des décisions de justice difficiles à accepter. Des fois, ça fait mal. Les dernières années, j’ai eu des situations où ça m’a fait vraiment mal, confie-t-elle, la voix empreinte d’émotion. On voudrait que ça se finisse toujours comme un conte de fées, mais on fait ce qu’on peut, on ne fait pas ce qu’on veut, philosophe Denis. Joëlle ajoute, humblement : On n’est pas parfaits, vraiment pas. Pour certains enfants, on sera d’excellents parents d’accueil, pour d’autres, on aura beau tout donner…. Le défi, c’est d’apprendre à se distancer sans se sentir coupable, une leçon qu’elle apprend encore, après toutes ces années.

Des animaux qui soignent l’âme et des liens pour la vie

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Dans cette grande famille, il y a aussi une trentaine de compagnons poilus : chiens, chats, chèvres, et une écurie à proximité. Les animaux jouent un rôle thérapeutique immense. Nous autres, on arrive tous ici avec un gros boulet qui nous suit tout le temps. Les animaux, c’est en quelque sorte la clé qui déverrouille le cadenas, explique Laura. Pour Josée, une adolescente au parcours particulièrement difficile, c’est le chien saint-bernard Pirate qui a d’abord ouvert la porte de la confiance. Ça lui a sauvé la vie, affirme Joëlle. Aujourd’hui, Josée a un lien spécial avec le grand cheval percheron noir, Tom.

Pour Joëlle, l’engagement ne s’arrête pas à la majorité. Elle s’inquiète du manque de services pour les jeunes de la DPJ qui atteignent 18 ans. Je veux rester dans leur vie, parce qu’après, ils n’ont rien. C’est triste, c’est un des plus gros enjeux, présentement. Ils tombent dans le vide après. Plusieurs reviennent pour des visites, des weekends. Ce n’est pas parce que tu vieillis, que tu deviens adulte, que tu n’as pas besoin de parents. Tout le monde a besoin de parents, appuie Laura avec conviction. Ginette Guay le constate : ils gardent le contact avec ceux qui sont devenus adultes, et même parents à leur tour. Ils l’ont fait pour beaucoup de jeunes, mais ils l’ont fait aussi pour les parents de ces jeunes-là.

La transmission se fait aussi en famille. La fille aînée de Joëlle, Geneviève, a fondé sa propre famille d’accueil après avoir travaillé à la DPJ. Elle pointe le manque de soutien pour ces familles. Les familles d’accueil ne sont pas formées comme moi au cégep en travail social… Ça devient souffrant parce qu’on accueille des enfants avec des blessures immenses et des traumas complexes. Joëlle dénonce aussi le manque de reconnaissance : C’est sous-valorisé. On fait un changement dans la vie de plusieurs familles au Québec.

Conclusion : Un héritage d’amour qui ne s’arrête jamais

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À 59 ans, Joëlle ne voit pas la retraite. Je ne suis pas capable d’arrêter !, lance-t-elle en riant, entourée des jeunes filles revenues de promenade à cheval. Elle cite l’exemple d’une petite de 2 ans pour qui le tribunal pourrait bientôt statuer sur un placement jusqu’à sa majorité. J’ai levé ma main ! Ça m’amène à 73 ans, je l’ai calculé. Et après ? Elle souhaite appuyer des mères dans le besoin. Denis, lui, est convaincu que beaucoup pourraient suivre leur exemple. L’humain est capable de régler les problèmes bien souvent par l’affection et par la présence. […] Il y en a plusieurs qui pourraient le faire.

L’histoire personnelle de la journaliste qui les a rencontrés vient boucler la boucle. La première fois qu’elle a vu Joëlle, celle-ci tenait dans ses bras la petite fille qui allait devenir la sienne. Elle a trouvé sa maman, avait murmuré Joëlle, les yeux pleins d’eau. C’est peut-être là l’essence même de leur engagement : offrir à chaque enfant cette chance de trouver un port d’attache, un endroit où il est choisi, aimé, et où on ne l’abandonnera jamais. Tu pars, mais on ne t’abandonne pas. On va être avec toi pareil, répète Joëlle à chacun de ceux qui doivent quitter le nid. Une promesse qui, pour plus d’une centaine d’enfants, a changé une vie.

Selon la source : ici.radio-canada.ca

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