Waseskun : un havre de guérison autochtone où les détenus retrouvent leur humanité

Waseskun : un havre de guérison autochtone où les détenus retrouvent leur humanité credit : lemorning.ca (image IA)

Le cercle de partage, coeur battant de Waseskun

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À moins de 100 kilomètres de Montréal, dans la région de Lanaudière, se trouve un lieu à part. À Saint-Alphonse-Rodriguez, le Centre de guérison Waseskun accueille une trentaine de détenus autochtones depuis 1988. Loin des grilles et des miradors, c’est un endroit où la confiance et la communauté remplacent la surveillance et la punition. Pourtant, ce modèle alternatif, pourtant fortement encouragé par les experts, souffre d’un sous-financement chronique. Et ça, c’est un problème d’autant plus criant que le nombre de détenus autochtones dans le système carcéral canadien, lui, ne cesse d’augmenter. Imaginez un peu.

Chaque matin, à 8h30, la journée commence par un rituel profond. Les hommes, qu’on appelle ici des résidents, se réunissent en cercle. La sauge brûle, dégageant un voile laiteux et une odeur apaisante. Un homme se lève, prend une plume d’aigle des mains de l’aînée Kahienes Sky. Sa voix tremble un peu. Il dit que la seule bonne chose qui existe, c’est cet endroit, ce cercle. Il partage sa colère contre le système carcéral, et parfois, il pleure. Et ici, c’est permis. Ici, on peut pleurer.

Le mot « Waseskun » est un mot cri. Il évoque le moment juste après l’orage, quand le soleil perce à nouveau les nuages et que le ciel redevient bleu. C’est tout un programme, n’est-ce pas ? Un programme de renaissance. Fondé en 1988 à Montréal, le centre a déménagé à Saint-Alphonse-Rodriguez dix ans plus tard. C’est l’un des six établissements du genre gérés par des Autochtones au pays, et le seul à l’est du Manitoba. Malgré les appels répétés, comme ceux de la Commission de vérité et réconciliation en 2015 pour créer plus de centres de ce type, le dernier à avoir ouvert ses portes, Eagle Women à Winnipeg, date de 2019. La route est longue.

Un petit village, une vie communautaire

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Kahienes Sky l’affirme : ce dont les gens ont besoin, c’est d’une communauté. Et Waseskun, au fil des ans, est devenu exactement cela : un petit village. Il y a même un magasin général tenu par un résident. On y trouve des chips, de la lessive, des suçons colorés. L’homme qui le gère dit aimer être là. C’est calme, et la hauteur du comptoir est parfaite pour faire du perlage, confie-t-il en tapotant le bois. Sur le comptoir, on voit une demi-douzaine de paires de boucles d’oreilles en cours de fabrication. Le travail manuel, comme le perlage ou la sculpture, l’aide à faire le vide, dit-il. Ça demande une concentration qui chasse les mauvaises pensées.

Les activités ne manquent pas. Il y a un atelier dédié à la sculpture sur pierre de savon, un autre pour le tannage des peaux et la couture, et un pour le travail du bois. Sur les murs de l’atelier d’ébénisterie, des petits portraits de joueurs du Canadien ou des Bruins de Boston rappellent un peu le monde extérieur. Les résidents ont aussi accès à une grande tente de sudation et à un chalet en bois pour les cérémonies. C’est un cadre radicalement différent de ce qu’on imagine d’une prison.

Notre guide, qu’on appellera John, a presque 60 ans et vient de l’Ontario. Il a passé plus de temps derrière les barreaux qu’à l’extérieur. En marchant dans la neige, il explique le système de privilèges. Selon leur comportement, les résidents peuvent avoir jusqu’à 50 dollars sur eux, passer des appels téléphoniques, et certains peuvent même traverser la route pour aller à l’épicerie. Car oui, il n’y a ni grille, ni barbelés, ni mirador. Juste un couvre-feu et une petite clôture en bois. On marche à la confiance. Il y a bien eu une évasion en 2012, mais ici, on en parle comme d’une anecdote. On nous montre comment vivre en société. Ils nous donnent une raison de vouloir rester libres, confie John.

Il nous montre sa chambre : un lit, une commode, un bureau, quelques cintres. Puis la petite bibliothèque au sous-sol, et la salle de sport. L’équipement est vieillissant, le bâtiment mériterait un rafraîchissement. Le visage de John est marqué, mais quand il parle des cercles du matin, il n’a pas honte d’avoir pleuré. Dans les autres prisons, quand on pleure, on se moque de toi. On est des hommes, on n’est pas censés pleurer dans ces endroits. Mais ici, on peut pleurer et personne ne se moque de nous. Kahienes Sky acquiesce. Les normes de bien-être, dit-elle, sont différentes. Pour nous, les larmes sont une forme de guérison. On expulse des choses toxiques. Ici, ils se sentent en sécurité pour être eux-mêmes.

Guérir loin du « système » traditionnel

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Pour beaucoup, c’est à Waseskun qu’ils parviennent enfin à partager leur histoire. Kamille Pineault, une gestionnaire de cas, explique que cela leur permet d’atteindre un niveau de réinsertion impossible ailleurs. Les chiffres lui donnent raison. En 2016, le Bureau du vérificateur général a constaté que 78% des délinquants autochtones libérés d’un pavillon de ressourcement réussissaient leur période de surveillance, contre seulement 63% pour ceux sortis d’autres établissements à sécurité minimale. Les progrès dans les relations familiales, la consommation et l’intégration communautaire sont aussi bien meilleurs.

Prenons Marc, par exemple. Il dit être « dans le système » depuis 44 ans, des pensionnats à la protection de l’enfance, puis la prison. Il réside ailleurs, mais vient à Waseskun plusieurs jours par semaine pour « respirer ». Il tient une plume d’aigle contre lui. C’est un endroit où on vous redonne une chance, dit-il. Il assume ses actes, mais reconnaît le poids de son passé. Après un séjour en « prison de Blancs », il est retombé dans la consommation, un risque qui plane sur beaucoup à leur sortie.

L’accompagnement après la libération est crucial, et difficile. Certains retournent dans des communautés éloignées ou problématiques. Normand Guilbeault, un aîné, explique qu’on les encourage à rester en contact avec les aînés, les centres d’amitié, avec Waseskun. Ils peuvent toujours appeler s’ils ont un problème. Au moment de la visite, les 38 résidents (la capacité maximale) venaient du Nunavik, des Maritimes, de l’Ontario… Tous sont d’abord passés par une prison classique. La différence est frappante.

Laurent Beaulieu, assistant aux programmes, donne un exemple simple mais puissant : Ici, on ne réprimande pas l’honnêteté. Si un homme avoue être allé à l’épicerie parce qu’il avait envie de boire, on l’écoute, on cherche une solution avec lui. On ne le punit pas. Un autre résident résume : Service correctionnel Canada nous brise, nous pénalise. Ils veulent avant tout nous punir. Ici, on comprend mieux mes traumatismes. Cet endroit parle à l’enfant de cinq ans que j’étais. On nous apprend à grandir.

L’enquêteur correctionnel fédéral, Ivan Zinger, visite souvent ces lieux. Il plaide depuis des années pour développer des structures comme Waseskun. Les Autochtones ont une meilleure chance de rebondir ici, car c’est plus adapté à leur culture et à leur vie spirituelle. Le climat y est plus thérapeutique, affirme-t-il.

Un accès difficile et un financement inéquitable

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Malheureusement, obtenir une place à Waseskun est un parcours du combattant. Les détenus doivent écrire une lettre d’intention, mais c’est leur agent de libération conditionnelle qui remplit la demande. Kamille Pineault et la directrice adjointe, Dominique Tremblay, dénoncent une lourdeur bureaucratique et un manque de connaissance des agents sur la philosophie de Waseskun. Certains résidents attendent deux ou trois ans pour pouvoir candidater, parfois parce qu’ils changent d’agent tous les six mois.

Ivan Zinger confirme ce goulot d’étranglement. Malgré la forte demande, Service correctionnel Canada (SCC) ne réfère pas assez de gens, et les délais sont énormes. Pire, l’équipe de Waseskun soupçonne la prison d’Archambault de ne pas avoir d’intérêt financier à transférer des détenus. L’argent est alloué à Waseskun selon son taux d’occupation. Pour chaque lit vacant, le pénitencier d’origine (Nunavik, Maritimes, Ontario) garde une partie du budget. C’est un système pervers.

Le cadre légal existe : l’article 81 de la Loi sur le système correctionnel permet au ministère de la Sécurité publique de financer des services correctionnels autogérés. Il y a six ententes de ce type pour 139 lits au pays. Waseskun en fait partie, est dirigé par des Autochtones, mais peine à recruter du personnel, même si tous les aînés sont autochtones.

Le vrai problème, c’est l’argent. Ivan Zinger donne les chiffres crus : Pour chaque dollar investi dans un établissement de SCC, les centres de guérison comme Waseskun ne reçoivent que 62 cents. « SCC a les mêmes attentes, mais avec des moyens financiers moindres », dit-il. Il dénonce une relation inégale : SCC ne traite pas les organismes autochtones comme des partenaires à parts égales, mais comme des ONG. Ce financement précaire est un problème discriminatoire et un manque de respect.

La situation globale est alarmante. En 2015, la Commission de vérité et réconciliation avait fixé un objectif : éliminer la surreprésentation des Autochtones en détention d’ici 2025. On est loin du compte. Il y a 30 ans, ils représentaient 13-14% de la population carcérale. En 2015, 25%. Aujourd’hui, c’est 33%, tonne Zinger. Chez les femmes, c’est la moitié. Aucun gouvernement n’a réussi à inverser la tendance. C’est une tragédie, un indicateur criant des inégalités persistantes. Car, comme le savent tous les acteurs de Waseskun, on n’atterrit pas en prison par hasard.

Conclusion : Un modèle qui marche, mais qui étouffe

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Alors voilà. À Waseskun, on trouve un cercle matinal, des larmes qui libèrent, des mains qui sculptent la pierre ou tressent des perles. On y trouve John, Marc, Alex et les autres, qui retrouvent, parfois pour la première fois, un sentiment d’appartenance et de dignité. C’est un lieu où la guérison passe par la culture et la communauté, loin de l’approche punitive traditionnelle. Les résultats sont là, tangibles, avec des taux de réussite en libération conditionnelle bien supérieurs.

Pourtant, ce havre est menacé. Menacé par une bureaucratie kafkaïenne qui bloque l’accès à ceux qui en ont le plus besoin. Étouffé par un financement inéquitable qui oblige à faire plus avec moins. Et, en toile de fond, la terrible réalité statistique d’un système carcéral canadien qui continue de broyer les Autochtones de façon disproportionnée.

Le centre Waseskun, avec ses quatre aînés et sa vingtaine d’employés, représente une lueur d’espoir, une preuve qu’un autre chemin est possible. Mais comme le dit si bien l’aînée Kahienes Sky, pour aider vraiment leurs gens, il faut comprendre ce dont ils ont besoin. Aujourd’hui, le besoin criant, c’est que ce modèle de guérison, qui a fait ses preuves depuis 1988, ne survive pas seulement, mais qu’il se multiplie. Parce que derrière les chiffres et les rapports, il y a des hommes qui, pour la première fois depuis longtemps, osent pleurer sans honte et commencent à croire qu’un ciel bleu est possible après l’orage.

Selon la source : ici.radio-canada.ca

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