Un documentaire sur #MoiAussi au Japon enfin projeté dans son pays, malgré les obstacles
Simon Kabbaj - 2025-12-16 10:25
credit : lemorning.ca (image IA)
Une première japonaise émouvante et difficile

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Ça fait réfléchir, vous ne trouvez pas ? Un film nommé aux Oscars, diffusé dans plus de 60 pays à travers le monde, et pourtant il n’avait jamais été montré dans le pays même de sa réalisatrice. C’est l’histoire étrange et pourtant bien réelle du documentaire « Black Box Diaries ». Ce film, qui retrace le douloureux parcours de la journaliste japonaise Shiori Ito, survivante d’une agression sexuelle et devenue figure du mouvement #MoiAussi au Japon, a enfin été projeté à Tokyo la semaine dernière. Une première.
Le documentaire a été nommé aux Oscars, une première historique pour le Japon dans cette catégorie. Mais jusque-là, il était resté invisible sur le sol nippon. La journaliste a confié, ce lundi, aux journalistes du Club des correspondants étrangers, que cette projection a suscité la réaction la plus forte du public depuis le début de la tournée internationale du film l’an dernier.
Et pour elle, ce fut un moment particulièrement chargé d’émotion. « Cette projection a été très difficile pour moi », a-t-elle raconté. Elle se souvient avoir vu, dans la salle, des visages familiers, des amis d’enfance, « dont l’une m’avait accompagnée à l’hôpital après l’agression ». Elle ajoute, avec une pointe de soulagement palpable : « Jusqu’à la dernière minute, je ne savais pas si mes parents viendraient. Ils avaient peur, après avoir vu l’ampleur des réactions et des menaces. Finalement, ils sont venus et m’ont écrit qu’ils étaient fiers de moi. » On imagine le poids que ça a dû être pour elle et sa famille.
Le combat d’une femme et les obstacles d’un système

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L’affaire de Shiori Ito n’est pas juste une histoire personnelle, elle est devenue le symbole de freins systémiques bien ancrés dans la société japonaise. Elle a éclaté en 2017, lorsque la journaliste a publié un récit autobiographique puis un documentaire où elle racontait son agression et son interminable combat judiciaire. Son agresseur présumé est Noriyuki Yamaguchi, un ancien journaliste de la chaîne TBS, qui était aussi l’ex-chef du bureau de Washington et, fait lourd de sens, le biographe de l’ancien premier ministre Shinzo Abe.
Le parcours judiciaire a été un chemin de croix. Après que les procureurs ont abandonné les poursuites criminelles contre Yamaguchi en 2017, Shiori Ito n’a pas baissé les bras. Elle s’est tournée vers les tribunaux civils, et là, elle a remporté sa cause. Une victoire symbolique immense, mais qui en dit long sur la difficulté d’obtenir justice dans ce type d’affaire au Japon.
Mais voilà, malgré la reconnaissance internationale, avec une nomination aux Oscars et une diffusion dans plus de 60 pays, le documentaire a mis des années à arriver au Japon. Pourquoi ce blocage ? La réponse est à la fois juridique et, disons-le, politique. Le film contenait des scènes tournées sans l’autorisation des personnes filmées, comme l’explique Yoko Nishihiro, l’avocate qui a défendu Shiori Ito pendant huit ans. Elle dénonce notamment l’utilisation d’une conversation téléphonique enregistrée en secret et de vidéos de surveillance d’hôtel présentées au tribunal. La version projetée à Tokyo a donc dû être modifiée, avec quatre scènes retouchées par rapport à la version internationale.
Le producteur du film, Eric Nyari, est assez clair sur les raisons de ce retard. Le film a été présenté en première mondiale au Festival de Sundance en 2024 et a vite trouvé preneur à l’étranger. Mais au Japon, rien. « Sa sortie s’est heurtée à des réticences dès le départ que j’attribue à une forme d’autocensure de la part de certains diffuseurs soucieux de préserver leurs relations avec les autorités et leurs partenaires commerciaux », analyse-t-il. Ça laisse songeur sur la liberté d’expression, vous ne pensez pas ?
L’emprise du pouvoir et le poids des traditions

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Pour comprendre cette résistance, il faut plonger dans les arcanes du pouvoir japonais. Le journaliste d’enquête américain Jake Adelstein, auteur du célèbre « Tokyo Vice », a été l’un des premiers à couvrir l’affaire en 2017. Il estime que le combat de Shiori Ito est révélateur des mentalités profondes du pays sur le rôle des femmes et la protection quasi sacrée accordée à certains cercles du pouvoir.
Selon lui, la couverture médiatique de l’affaire a été étouffée dès le départ par une « crainte d’ingérence et de représailles de la part de l’establishment politique ». L’agresseur présumé, proche biographe de l’ancien premier ministre Shinzo Abe, bénéficiait, c’est un fait, d’une protection de haut niveau. Adelstein va même plus loin, affirmant catégoriquement : « Fondamentalement, le premier ministre du Japon et ses subordonnés sont intervenus dans une enquête pour viol. » Une accusation grave.
Il s’appuie sur des sources au sein de l’Agence nationale de la police japonaise. Elles lui auraient confirmé que l’annulation du mandat d’arrêt contre Noriyuki Yamaguchi en 2017 avait été orchestrée par un bureaucrate de l’agence, qui a ensuite, fait troublant, servi de secrétaire à un proche de Shinzo Abe. Un mélange des genres qui interroge sur l’indépendance de la justice.
Pourtant, le mouvement porté par Shiori Ito et d’autres a forcé des changements. Il a contribué à d’importantes réformes législatives en 2017 et en 2023. La définition du viol a été élargie : on est passé de « relations sexuelles forcées » à « relations sexuelles non consenties ». Les hommes peuvent aussi désormais porter plainte, et l’âge du consentement est passé de 13 à 16 ans. Des progrès notables.
Les mentalités évoluent, mais avec une lenteur désespérante. Adelstein donne un exemple récent : un scandale d’agression sexuelle impliquant un présentateur star de la chaîne Fuji TV. Résultat ? Les commanditaires se sont retirés en masse et le directeur général de Fuji Media Holdings a démissionné. « En 2017, une affaire comme celle-là aurait été étouffée. Shiori Ito a ouvert une brèche », estime le journaliste. « Elle a montré que l’agression sexuelle est un crime, point. Ce n’est plus quelque chose qu’on peut simplement balayer sous le tapis. » Un changement de perception majeur.
Un long chemin vers l’égalité et l’espoir d’un débat national

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Malgré ces avancées, le Japon traîne encore une réputation peu enviable en matière d’égalité. Selon le classement 2025 du Forum économique mondial sur l’écart entre les sexes, le pays se classe au 118e rang sur 148. C’est tout simplement le pire score des pays du G7, à cause d’écarts énormes en matière de représentation politique et de participation économique des femmes. Les chiffres parlent d’eux-mêmes et montrent que les lois, si elles évoluent, ne suffisent pas à changer une culture.
Dans ce contexte, le documentaire « Black Box Diaries » est plus qu’un film, c’est un outil. Shiori Ito elle-même en a conscience. Elle espère maintenant que son œuvre pourra être projetée dans tout l’archipel japonais, pour provoquer une vraie discussion nationale.
« C’est aussi pour cela que ce film est important, à mon avis », a-t-elle déclaré. « Il pose la question de l’efficacité des lois actuelles sur le viol au Japon. Est-ce qu’elles fonctionnent réellement ? Et si ce n’est pas le cas, pourquoi ? » Son ambition est claire : ouvrir un vrai débat de société, « notamment sur la définition même du viol ».
Alors, finalement, cette projection à Tokyo n’est peut-être qu’un premier pas. Un pas émouvant, difficile, mais nécessaire. C’est l’histoire d’une femme qui a refusé le silence, et qui, à travers son art, continue de bousculer les certitudes d’une nation. On ne peut que lui souhaiter que son message résonne bien au-delà des salles obscures.
Selon la source : ici.radio-canada.ca
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