Une réconciliation qui peine à trouver son chemin, dix ans après la Commission

Une réconciliation qui peine à trouver son chemin, dix ans après la Commission credit : lemorning.ca (image IA)

Dix ans après, une blessure toujours ouverte

Dix années se sont écoulées depuis la publication du rapport final de la Commission de vérité et réconciliation sur les pensionnats pour Autochtones. Une décennie, et pourtant, on dirait que rien n’est vraiment réglé. Pour les peuples autochtones, le chemin reste semé d’embûches : le déni persiste dans une partie de la société, l’élan politique s’essouffle, et les ressources promises pour guérir manquent cruellement à l’appel. On a beaucoup parlé de gestes symboliques, c’est vrai. Mais la vraie question, celle qui reste lourde, c’est : à quoi ressemble vraiment la réconciliation ? Et surtout, sur qui repose encore aujourd’hui tout le poids de sa mise en œuvre ?

Entre les plaines jaunies de Williams Lake, en Colombie-Britannique, et les forêts humides d’Ahousaht, la réconciliation n’est pas un simple slogan politique. Elle se vit, dans la chair et dans les mémoires, sur le terrain. Elle se mesure à la lenteur des démarches, à la persistance des traumatismes et à l’urgence douloureuse de documenter enfin ce qui fut si longtemps étouffé. Le négationnisme resurgit, les financements pour le travail de mémoire font défaut, et les survivants, avec leurs communautés, portent seuls un combat inégal pour faire reconnaître leur histoire.

Les combattantes au cœur blessé d’Ahousaht

Julia Atleo a 67 ans. Elle vit sur l’île isolée de Flores, au nord de Tofino, dans l’une des 14 communautés Nuu-Chah-Nulth. Elle est une aînée de la Première Nation ʕaaḥuusʔatḥ (Ahousaht). Témoigner devant la Commission de vérité et réconciliation (CVR) lui a apporté une chose précieuse : de la paix. « La paix. Ça a donné beaucoup de paix à mon cœur », dit-elle. Mais elle ne veut pas qu’on l’appelle une survivante. D’un haussement de sourcil, elle rectifie : « Je suis une combattante. » Comme elle, des milliers de personnes ont été entendues pendant six ans par les commissaires. Leur rapport final, publié il y a dix ans jour pour jour, a révélé l’horreur d’un système qui a fonctionné de la fin du 19e siècle jusqu’en 1997, avec la fermeture du dernier pensionnat.

Durant cette période, environ 150 000 enfants des Premières Nations, inuits ou métis ont été arrachés à leur famille et envoyés de force dans des écoles religieuses. La Commission a qualifié cette pratique d’outil central d’un génocide culturel. Des milliers d’entre eux n’en sont jamais revenus. Julia pense à deux de ses camarades du pensionnat de Port Alberni (ouvert de 1900 à 1973). Elle, elle est revenue vivante, mais pas indemne. « Je travaille toujours sur moi. C’est difficile », confie-t-elle avec pudeur.

Julia travaille désormais pour le projet de recherche sur les pensionnats pour Autochtones de sa communauté, intitulé ʔahʔiiḥčp ʔukʷił ʔiqḥmuut (« Honorer nos anciens »). Deux pensionnats ont marqué son territoire. Le premier, ouvert en 1904 à Ahousaht même, a brûlé en 1940. À sa place, un centre de guérison pour personnes aux prises avec des dépendances a été construit. L’autre, le pensionnat de Christie, a fonctionné de 1900 à 1983 sur une île voisine. En octobre dernier, les survivants l’ont démoli à la masse et à la pelleteuse, un acte de libération pour exprimer leur colère et leur chagrin refoulé. « Nous les avons invités à reprendre leur pouvoir », explique Anne Atleo, la gestionnaire de l’équipe de recherche.

Sa collègue, Barb Atleo, 74 ans, est originaire de Lytton. Elle a passé neuf ans au pensionnat St. Georg (1901-1979). Là-bas, on ne l’a jamais appelée par son prénom, mais par un numéro : 604. « Je me demande pourquoi ils pensaient qu’on n’était pas des humains ! », lance-t-elle, amer. Elle a un jour dit à des prêtres venus la rencontrer : « OK, j’ai eu vraiment une vie pourrie. Je ne suis pas née comme ça et c’est comme ça que j’ai fini. Vous n’avez pas réussi. Nous sommes ici, plus forts. Mais ce n’est pas tout le monde qui a cette force. »

Leur travail est difficile et lent. Barb, par exemple, n’a pas pu aller témoigner à la CVR à cause de la distance. Beaucoup d’autres non plus, parce qu’ils n’étaient pas prêts. Elles doivent sans cesse établir une relation de confiance avec d’autres survivants pour libérer la parole. « Ils viennent un moment, puis ils repartent, se tiennent à l’écart et reviennent. Notre travail prend beaucoup de temps », constate Julia. Même aujourd’hui, des gens viennent encore leur demander où et comment témoigner. Car si la Commission a terminé son travail, le Centre national pour la vérité et la réconciliation (CNVR) continue de recueillir les déclarations. Julia évoque le lourd tribut payé par le silence imposé : « J’ai perdu une sœur en 1993. Avant, elle ne parlait que du pensionnat et on lui disait de se taire. Nous avons eu beaucoup de suicides parce qu’il n’y avait pas de soutien. Nous sommes une communauté isolée et éloignée : nous n’avons pas tout ce que les autres peuvent avoir. »

Les échos de Kamloops et le travail acharné de la mémoire

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Pour beaucoup, le Canada ne s’est vraiment « réveillé » qu’en mai 2021, avec l’annonce de la découverte de 215 sépultures présumées à l’ancien pensionnat de Kamloops. Barb Atleo était devant sa télévision. Son cœur s’est mis à battre rapidement, elle s’est mise à trembler. Pourtant, cette nouvelle n’en était pas une pour elle. Le pensionnat de Port Alberni, que fréquentait Julia, est officiellement lié à 29 décès d’enfants selon le CNVR, mais les recherches de la Première Nation Tseshaht parlent plutôt de 67 morts. Et ce lieu était tristement connu pour les sévices, les violences sexuelles et des expériences de nutrition sur des cobayes.

Barb a entendu des récits glaçants lors de retraites sur l’île Meares, où se trouvait le pensionnat Christie. Un homme pointait le site près d’un feu et disait : « Certains sont morts ici et on n’en parle jamais. » Des enfants refusent de se baigner, disant ressentir un malaise profond. « C’est un endroit sombre, Barb. Même les enfants le ressentent sans même savoir pourquoi », lui a dit un accompagnateur. Des familles attendent toujours le retour d’un être cher, se demandant parfois s’il n’est « pas juste parti ». La voix de Barb tremble : « Alors il faut les retrouver. On doit leur rendre des comptes, car ça cause beaucoup de douleur. »

Tous les matins, l’équipe de recherche se réunit pour un café. Un jour, un homme arrive, ébranlé, cherchant Barb. « Je ne sais pas comment gérer ça », lui dit-il, parlant de sa nuit difficile. Barb et Julia écoutent les survivants, mais aussi les jeunes générations qui héritent de ce traumatisme. « Faire ce travail, c’est être moins seule avec ce qui m’est arrivé. Ce fardeau », confie Barb. Selon leur gestionnaire Anne Atleo, les survivants veulent raconter pour créer une génération en meilleure santé. « Un de nos aînés nous dit toujours que si nous sommes coincés en mode survie, nous restons bloqués. Nous devons sortir du mode survie et passer à l’épanouissement et à la vie. C’est ce que nous faisons de tout notre cœur », affirme-t-elle.

Le fardeau de la preuve et le défi des recherches

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Malgré les excuses du gouvernement Harper en 2008, les travaux de la Commission, les dédommagements, le chemin est encore très long. « On a retiré le pansement, mais on n’a pas soigné la blessure qui se trouvait en dessous », souffle Anne Atleo. Le traumatisme est toujours là, ravivé parfois par des démarches administratives. « Écrire les détails de l’horreur s’accompagne d’une augmentation de la consommation d’alcool, du nombre de suicides et de la violence physique », se souvient Barb Atleo. Pire, la montée du négationnisme les met en colère. « Négationniste, je vais échanger ma place avec toi. Viens marcher un kilomètre dans mes souliers », lance Barb. Anne est exaspérée de devoir encore prouver l’évidence : « Ça me fait mal au plus profond de moi. Ils n’aiment pas utiliser le terme « génocide », mais il est clair que c’est ce qu’on trouve dans les archives du temps de John A. Macdonald. Ça consistait à « retirer l’Indien dans chaque enfant ». » En 1883, Macdonald a autorisé ces écoles et Hector Langevin a justifié cette séparation des familles au Parlement.

Mais le travail de vérité se heurte aussi à des difficultés concrètes. Selon l’interlocutrice spéciale Kimberly Murray, le Canada a une obligation légale de créer une commission d’enquête sur les enfants disparus. Combien sont-ils ? Difficile à dire. Une enquête en Ontario a révélé l’an dernier 220 décès supplémentaires dans les pensionnats de cette province, soit 50 % de plus que le registre du CNVR. Des dizaines de sites, de l’Institut mohawk de Brantford à Marieval en Saskatchewan, font l’objet de recherches.

À Ahousaht, les recherches sur les deux sites ont commencé fin 2021. À peine 10 % de la superficie a été fouillée. La tâche est ardue : terrains boisés, côtes escarpées. On utilise des radars et des chiens détecteurs. Le financement manque cruellement. « Nous travaillons en déficit. Nous n’en avons pas eu pour cette année financière », indique Anne Atleo. Elle sait qu’on ne retrouvera peut-être pas tous les enfants, certains ayant été jetés à l’eau. Et la question des exhumations futures est délicate. « Certains veulent savoir, d’autres ne veulent pas qu’on dérange ces endroits. C’est une conversation difficile ».

À Williams Lake, le chef Willie Sellars, 41 ans, fait face à des défis similaires. Il se bat pour l’ancien pensionnat de la mission St. Joseph, ouvert en 1891. Sur ce site, sa nation estime qu’au moins 55 enfants sont morts ou ont disparu, soit plus du triple du chiffre officiel. En 2023, avec l’aide de la province, ils ont racheté le terrain de 5,5 hectares pour 1,2 million de dollars. L’objectif ? En faire un lieu de ressourcement. Mais les consultations sont dures. « Je ne veux plus en parler ni en entendre parler. C’est du passé ! », ont frappé des aînés sur la table. Le chef, lui, veut perpétuer l’histoire et la culture : « Le pardon est une partie importante du travail de la guérison… Il m’a fallu beaucoup de temps pour y parvenir. » Avec ses cinq enfants, il avance : « Nous ne faisons que briser le cycle une génération à la fois ! »

Conclusion : Briser le cycle, une génération à la fois

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Dix ans après le rapport final, la réconciliation est un chantier immense et intime. Pour Willie Sellars, il s’agit de se souvenir comment « les ancêtres se sont battus avec acharnement pour que nous puissions chanter nos chansons, parler notre langue, participer à nos cérémonies ». Sur l’île Flores, Julia Atleo partage cet espoir tourné vers l’intérieur : elle souhaite avant tout que la guérison et la réconciliation se fassent entre eux, chez eux. Les pensionnats ont brisé les familles ; elle n’a rencontré son frère aîné qu’à 13 ans. Il y a trois ans, une marche de guérison avec sa fille a amélioré leur relation.

Alors que les gouvernements avancent lentement sur les appels à l’action, chacun chemine à son rythme. Le chemin de la réconciliation, s’il existe, passe inévitablement par la vérité. La petite vérité des foyers, et la grande vérité du pays. C’est un travail de mémoire, de deuil, et de reconstruction qui, manifestement, est loin d’être terminé. Il se fait dans la lenteur du dialogue, dans la résistance au déni, et dans le courage quotidien de celles et ceux qui, comme Julia, Barb, Anne et Willie, portent ce fardeau en cherchant à bâtir un avenir différent pour les générations à venir.

Selon la source : ici.radio-canada.ca

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