Système éducatif québécois : le grand malaise persiste après six mois de crise budgétaire

Système éducatif québécois : le grand malaise persiste après six mois de crise budgétaire credit : LouisRoyQc, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

Un constat unanime sur le terrain, contrairement au discours ministériel

Alors que la nouvelle ministre de l’Éducation Sonia LeBel assure que ses récentes mesures ont permis de dénouer une majorité des problèmes dans le réseau scolaire, le bilan des acteurs de première ligne, lui, est tout autre. En menant une dizaine d’entrevues avec des représentants syndicaux, des directions d’école et de centres de services scolaires, Radio-Canada dresse un portrait alarmant. Six mois après le début de la crise déclenchée par des restrictions budgétaires draconiennes, et trois mois après l’arrivée de la ministre LeBel, le constat est sans équivoque : la promesse d’apaisement n’est pas tenue. Le personnel et les élèves subissent toujours de plein fouet les conséquences des décisions de juin dernier. Si la ministre espère laisser un réseau un peu plus serein avant les prochaines élections d’octobre 2026, force est de constater que, pour l’instant, cette sérénité est loin d’être palpable sur le terrain. C’est tout un système à bout de souffle qui est décrit par ceux qui le font tourner au quotidien.

Une séquence chaotique et ses lourdes conséquences

Depuis juin dernier, le parcours a été tout sauf tranquille. Jean-François Collard, PDG adjoint de la Fédération des centres de services scolaires du Québec (FCSSQ), parle d’une période en dents de scie, et Jean-David Meunier, directeur d’école, la qualifie carrément de rocambolesque. Tout a commencé par la demande d’un effort budgétaire monstre de 570 millions de dollars du gouvernement, annoncée juste avant la fin des classes. Cette décision, brutale, a complètement déréglé la planification des centres de services scolaires. Une mobilisation populaire a bien mené à un réinvestissement, mais celui-ci était partiel et surtout, chargé de conditions très strictes sur les heures pouvant être rémunérées.

La rentrée scolaire de septembre s’est donc faite sous une pression budgétaire intense, avec des plafonds d’embauche à ne pas dépasser pour chaque dépense. Ensuite, Bernard Drainville a cédé son fauteuil à Sonia LeBel en septembre, qui a annoncé en octobre des assouplissements et a finalement levé ces fameux plafonds d’embauche. Sans oublier, en toile de fond, l’élargissement de l’interdiction du port de signes religieux, une mesure que plusieurs craignent voir aggraver la pénurie de main-d’œuvre. Bref, six mois épuisants qualifiés de cauchemar par Frédéric Brun, président de la FEESP-CSN, et de tsunami par France-Dominique Béland, vice-présidente à la Fédération autonome de l’enseignement (FAE).

La conséquence directe de cette valse-hésitation ? Les directions d’écoles et de CSS ont passé leur temps à gérer des tableurs Excel et à chercher des économies de bouts de chandelles, plutôt qu’à se concentrer sur la réussite des élèves. À chaque nouveau changement, c’est un exercice de tableaux Excel, de collectes d’informations, de réunions pour trouver comment on va trouver la virgule, la piastre de financement pour organiser les choses, résume amèrement Francis Côté, président de la Fédération québécoise des directions d’établissements d’enseignement (FQDE). On est loin de la réussite des enfants. L’obsession budgétaire a littéralement phagocyté la mission éducative.

Un personnel en fuite, un recrutement au point mort et une surcharge insoutenable

credit : lemorning.ca (image IA)

Le cœur du problème, c’est bien le manque de bras dans les écoles. L’annonce initiale et ses conditions ont entraîné des suppressions de postes, notamment chez les professionnels et le personnel de soutien, créant une pression énorme sur les enseignants qui restent. Pire : même les assouplissements d’octobre de la ministre LeBel, qui devaient permettre en théorie 1400 embauches à temps plein, n’ont pas eu l’effet escompté sur le terrain. Concrètement, on ne voit pas de nouveau personnel dans les écoles, déplore France-Dominique Béland de la FAE. C’était juste de la poudre aux yeux. Ce qu’on voit, ce sont des enfants vulnérables qui n’ont pas de service ou qui ont eu une baisse de service. Carolane Desmarais, présidente de la FPPE-CSQ, abonde : sur le plancher, il n’y a aucune différence.

Jean-François Collard de la FCSSQ reconnaît que la marge de manœuvre de 30% du réinvestissement pour embaucher a donné un peu d’air, mais rappelle que des compressions de 85 millions de dollars s’appliquent toujours cette année au réseau public. Pour André Bernier, président de l’Association québécoise du personnel de direction des écoles (AQPDE), le tableau est encore plus sombre. Il évoque une tempête parfaite : pénurie de main-d’œuvre structurelle, personnel perdu qui ne revient pas (parti vers la santé, les services sociaux ou les CPE), et règles budgétaires arrivées trop tard. Les ressources, durant l’été, elles nous ont quittés… On a perdu de bonnes ressources qui vont peut-être revenir une autre année, ou peut-être qui ne reviendront jamais, regrette-t-il.

Cette absence de personnel a un effet domino catastrophique. Ceux qui restent sont surchargés. Le personnel de soutien étire le plus longtemps possible l’élastique, illustre Frédéric Brun (FEESP-CSN), mais quand il casse, c’est trop tard. Le roulement qui s’ensuit est délétère pour la stabilité des élèves. Richard Bergevin, de la Fédération des syndicats de l’enseignement (FSE-CSQ), pointe un autre effet pervers : pour faire des économies, des CSS ont rempli les classes à ras bord et coupé des postes d’enseignants-ressources. Résultat ? Avec les mouvements d’élèves de l’été, certains groupes se retrouvent en dépassement des ratios. Il note qu’il y a 2900 postes d’enseignants en moins cette année, alors que le nombre d’élèves a augmenté. Plus d’élèves par classe, moins de services spécialisés : la surcharge de travail explose et entraîne, selon lui, une recrudescence d’arrêts de travail. La situation est telle que Jean-David Meunier, directeur d’école, affirme avoir perdu beaucoup de sommeil et que chaque fois qu’il y a un problème, on sait qu’on n’a pas de jeu.

Le point de vue de la ministre LeBel et l’épineuse question de la laïcité

credit : lemorning.ca (image IA)

Face à ces critiques, la ministre Sonia LeBel maintient que ses assouplissements ont aidé à régler la grande majorité des cas et ont donné de l’oxygène. Mais elle nuance elle-même son propos, admettant qu’il y a des endroits où c’est plus difficile. Je ne suis pas du genre à me mettre la tête dans le sable, déclare-t-elle, tout en reconnaissant qu’elle n’a pas de baguette magique. Pragmatique, et visiblement consciente que son mandat à l’Éducation sera court (les élections sont en octobre 2026), elle se fixe des objectifs réalistes : résoudre des irritants et tenter de laisser un réseau un peu plus serein. Sur son prédécesseur Bernard Drainville, elle botte en touche : Je suis arrivée au moment où je suis arrivée et j’ai agi au moment où je pouvais agir.

Sur un autre front, la crise budgétaire se double d’une autre préoccupation majeure : la future loi sur la laïcité (projet de loi 94). Carolane Desmarais (FPPE-CSQ) alerte que cette mesure va pousser au départ des employés qualifiés, ce qui accentuera la pénurie. Ces gens-là ont l’expertise, ont choisi le milieu scolaire, et on leur dit qu’on ne veut pas d’eux, dénonce-t-elle. Pour chaque personne qui part, ce sont des centaines d’élèves qui perdront un service de qualité. La ministre LeBel tente de rassurer, estimant que le réseau va passer au travers comme il l’a fait avec la loi 21, mais le doute est permis au vu de la tension actuelle sur le recrutement.

Conclusion : L’appel urgent à la prévisibilité

credit : lemorning.ca (image IA)

Alors, que demandent les acteurs du milieu pour que l’année se termine dans un climat plus serein ? Plus d’argent, oui. Plus de flexibilité, certainement. Mais surtout, au-delà de tout, une chose simple et pourtant cruciale : de la prévisibilité budgétaire. C’est le cri du cœur lancé par Kathleen Legault, présidente de l’Association montréalaise des directions d’établissements scolaires (AMDES). Il faut que ça arrête et qu’on sache où on s’en va, implore-t-elle. Il faut arrêter de s’occuper de budgets et mettre en place des conditions d’apprentissage gagnantes pour nos jeunes. Elle insiste : On a besoin de savoir dès maintenant comment sera la rentrée 2026 pour s’y préparer et faire les meilleurs choix avec les ressources qui seront réellement disponibles.

Au final, malgré les dénégations ministérielles, le portrait est clair. Les six derniers mois ont laissé des traces profondes : un personnel épuisé et moins nombreux, des directions d’école noyées dans la paperasse budgétaire, et des élèves, surtout les plus vulnérables, qui écopent. Les mesures d’apaisement tardives de la ministre LeBel, bien que présentées comme un soulagement, ne semblent pas avoir enrayé la machine infernale. La pénurie de main-d’œuvre, couplée à des règles changeantes, a créé une situation où l’argent disponible ne trouve parfois même plus preneur. Le souhait de prévisibilité est une demande de bon sens, un préalable nécessaire pour que le réseau retrouve son équilibre et, surtout, pour que l’école redevienne un lieu dédié à l’éducation plutôt qu’à la gestion comptable. Pour l’instant, l’urgence reste entière.

Selon la source : ici.radio-canada.ca

Ce contenu a été créé avec l’aide de l’IA.