Une entente minière d’un milliard divise profondément la Nation Tahltan en Colombie-Britannique
Simon Kabbaj - 2025-12-13 10:57
credit : lemorning.ca (image IA)
Un référendum crucial et un projet qui fâche

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Le gouvernement de la Nation Tahltan, en Colombie-Britannique, est sur le point de faire un pas décisif. Il pousse depuis des semaines ses membres à voter en faveur d’une entente sur les répercussions et les avantages (ERA) avec la minière Skeena Gold + Silver. On parle de rouvrir la mine d’Eskay Creek, dans le nord de la province. Et je vous le dis, c’est une affaire qui secoue les gens, qui crée de vives tensions. L’ambiance est un mélange bizarre d’espoir et d’inquiétude, un vrai clivage au sein de la communauté.
Le moment est crucial, parce que les membres sont appelés aux urnes pour un référendum les 13 et 14 décembre. Et sur le terrain, on sent vraiment que la mayonnaise prend mal. Un blogue anonyme, tenu par des femmes tahltan, est apparu pour critiquer le projet. Sur les réseaux sociaux aussi, les débats sont vifs.
Je me suis entretenue avec une dizaine de membres, ils sont nombreux à avoir peur. Peur de parler, surtout. La plupart d’entre eux ont exigé l’anonymat, vous imaginez ? Ils ont une crainte sincère des représailles, c’est dire si le sujet est sensible. Et derrière, il y a ce projet minier précis. C’est la reprise d’une ancienne mine souterraine qu’on veut transformer en mine à ciel ouvert. Elle se trouve à environ 80 kilomètres au nord-ouest de Stewart, près de l’Alaska, sur un site énorme de 58 km2. L’idée, c’est d’exploiter le tout pendant douze ans. Skeena Resources a racheté cette installation inerte depuis 2008 à Barrick Gold en 2017.
Une promesse de 10 000$ par personne qui crispe les esprits

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Alors, l’argument financier, c’est celui qui fait le plus de bruit. Le gouvernement tahltan central (GTC) dit que l’ERA prévoit un versement initial de 40 millions de dollars. Une somme qui serait ensuite partagée entre tous les membres, ce qui ferait environ 10 000$ par personne si le « oui » l’emporte. Un vrai pactole, quand même. Sauf que… quand on gratte un peu, ça sent le cadeau empoisonné pour certains. Skeena, l’entreprise, n’a pas voulu nous répondre là-dessus, ce qui est un peu frustrant.
On a récupéré un enregistrement d’une réunion de plus de deux heures organisée par le gouvernement tahltan. Il y a une intervenante qui pose la question franchement : « Et si c’est le non qui gagne, qu’est-ce qu’il advient de ces 10 000$ ? » La réponse officielle a été claire : pas d’argent. Pour beaucoup, c’est une incitation un peu trop évidente à voter oui. Une source l’a dit sans détour : « C’est un pot-de-vin pour voter ‘oui’. Au départ, ils n’offraient rien. Je trouve ça insultant. Nous vendons notre territoire pour une bouchée de pain. » La colère est palpable.
D’autres voix anonymes s’élèvent : « Ils nous jettent 10 000$ pour obtenir un ‘oui’ lors du référendum » ; ou encore, plus sarcastique : « S’ils peuvent distribuer 10 000$ comme des bonbons, peut-être peuvent-ils aussi distribuer des réponses. » Une autre personne m’a confié, sur un ton plus mesuré : « Le moment choisi […] donne l’impression d’une incitation. Ça risque de franchir la limite entre gouvernance et tentative d’influence sur le vote. » Ce n’est pas rien comme accusation.
Un autre point qui fait tiquer, c’est la proximité d’intérêts. L’actuelle vice-présidente du GTC, Kimberly Marion, possède une entreprise, Kica Contracting Ltd., qui a justement décroché un contrat de traiteur et d’entretien ménager en 2024 sur le site d’Eskay Creek. Un lien qui n’est pas passé inaperçu, vous vous en doutez. Kimberly Marion n’a pas non plus répondu à nos demandes d’entrevue.
Consultations contestées et craintes environnementales majeures

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De son côté, le GTC assure jouer la carte de la transparence totale. Par courriel, ils ont affirmé qu’une confiance absolue était essentielle et qu’ils avaient mené 98 consultations. Leur raisonnement ? Tous les membres ne bénéficieraient pas directement du projet, donc ils ont négocié un financement direct pour chacun. Mais voilà, sur le terrain, cette communication est jugée très inégale, presque biaisée. Une source critique amèrement le processus : « On ne peut pas s’attendre à ce que des aînés analysent un document technique de 190 pages dans de courts délais. »
L’accès à l’entente elle-même semble poser problème. Certains ont dû la consulter dans un temps limité, et ils se sentent dépassés. « J’ai besoin de plus que 20 minutes pour comprendre un tel document ! », se plaint quelqu’un qui a souhaité rester anonyme. Le contenu, dit-on, est hyper technique, parfois incompréhensible sans bagage juridique. Une autre personne raconte qu’on leur a présenté les avantages, mais jamais les impacts négatifs. Elle va même jusqu’à parler d’une « stratégie de contrôle de la communication » pour étouffer les critiques. « Des courriels incessants, des vidéos promotionnelles… Il s’agit de marketing et non de consultation », lâche une source tahltan.
Cynthia Callison, une avocate de la nation, a pu voir le texte après avoir signé une clause de confidentialité. Elle, elle est inquiète. Et elle n’est pas la seule. Le manque d’accès à l’ERA est aussi un souci pour les membres vivant loin du territoire, isolés. La consultation n’a pas été uniforme, loin de là.
Et puis, il y a la question qui fâche vraiment : l’environnement. L’avocate Twila Merrick résume bien le sentiment de beaucoup : « Dix mille dollars ne dépolluent pas les rivières. Dix mille dollars ne protègent pas le saumon indéfiniment. Dix mille dollars n’effacent pas les risques environnementaux que les experts qualifient de parmi les plus élevés de la Colombie-Britannique. » Cynthia Callison ajoute qu’elle doute que ces préoccupations aient été prises en compte dans les accords futurs.
Une autre membre, anonyme elle aussi, livre une pensée qui m’a marqué : « C’est bien plus qu’une simple question de compensation financière. Il s’agit d’eau, de saumons, de terres et des générations futures. L’argent va et vient. Mais une fois qu’un bassin versant est détruit, il est perdu à jamais. » C’est dire la gravité du sentiment. Skeena Gold + Silver, elle, a publié un document de neuf pages assurant que les impacts sur l’eau ne seraient pas nocifs pour les poissons, que les poussières ne seraient pas toxiques et qu’il n’y aurait pas de cyanure dans le traitement. Mais ils ne nous ont pas répondu pour commenter ces affirmations. Faut le savoir.
Lors d’une réunion, les promoteurs ont tout de même précisé une chose importante : le projet ne pourra pas avancer si le certificat d’évaluation environnementale n’obtient pas l’aval des Tahltan eux-mêmes. C’est un point crucial, une sorte de dernier garde-fou.
Les promesses de l’entente et une nation profondément divisée
Bon, regardons maintenant ce que le gouvernement tahltan met en avant. Sur son site, le GTC dévoile des détails plutôt rares pour ce genre de document confidentiel. Selon eux, cette entente serait une vraie manne : 1,2 milliard de dollars en redevances, 570 millions $ en contrats, et 184 millions $ en salaires pour les travailleurs tahltan sur toute la durée de vie de la mine. Ils ont même négocié des clauses en cas de sous-performance, ce qui montre qu’ils ont poussé leur avantage.
D’après l’enregistrement obtenu par Espaces autochtones, les représentants de Skeena Gold + Silver ont dit que les bénéfices pour la nation correspondraient à 2,5% des revenus nets de la mine. L’avantage ? Ils ont souligné que pour un projet équivalent, on est habituellement autour de 1%, peut-être 1,5%. Et si l’accord est signé, l’argent serait garanti, ce qui n’est pas toujours le cas. Ils visent aussi à avoir 20% d’employés tahltan, et pas seulement pour des postes d’entrée de gamme. Des emplois, de la formation, des contrats pour les entreprises locales, c’est ce qui est promis.
Kerry Carlick, le président du gouvernement central tahltan, y voit l’occasion d’une « véritable révolution ». Pour lui, c’est le moyen de propulser la nation vers l’indépendance économique. Il a écrit que l’entente garantit « la prospérité, les revenus, les emplois et les possibilités de formation qu’elle mérite, tout en assurant le strict respect des normes environnementales afin de protéger nos terres. » Il ajoute même, avec une certaine solennité : « On ne peut bâtir une nation sans fondement économique. »
Pourtant, il est bien obligé de constater que le référendum divise. Dans une lettre aux membres, son gouvernement reconnaît une « augmentation des échanges en ligne, des publications anonymes et des commentaires des médias externes ». Ils notent que certains contenus sont « incomplets, inexacts ou trompeurs ». Mais ils essaient d’apaiser, en disant que ce qui unit les Tahltan est plus fort que ce qui les divise. Une belle pensée, mais le fossé semble réel.
Et la controverse ne s’arrête pas aux frontières de la Colombie-Britannique. De l’autre côté, en Alaska, un organisme représentant 14 nations autochtones, la Commission transfrontalière autochtone du sud-est de l’Alaska, s’est levé contre le projet. Ils ont envoyé plus de 30 000 messages au gouvernement provincial pour demander un arrêt des permis et maintenant, ils le poursuivent en justice. Des groupes environnementaux comme Northern Confluence, Salmon Beyond Boarder et SkeenaWild Conservation Trust sont aussi très critiques. Ce dernier estime carrément que les porteurs du projet cachent des données environnementales. Ça fait beaucoup de monde contre, non ?
Conclusion : Un choix existentiel pour l’avenir d’une nation

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Alors voilà où on en est. C’est une affaire extrêmement complexe, avec des enjeux qui touchent à l’identité, à l’avenir, à la terre. D’un côté, il y a une opportunité économique historique, une promesse de sortir de la dépendance et de construire quelque chose de durable. 1,2 milliard de dollars, ce n’est pas une somme qu’on trouve sous le sabot d’un caribou.
De l’autre, il y a la crainte légitime de vendre son âme et son territoire pour une poignée de billets. La peur que les promesses de protection environnementale ne tiennent pas face aux intérêts d’une compagnie minière. L’impression que le processus a été précipité, que la consultation a été biaisée, que l’information n’a pas circulé de manière équitable.
Et au milieu de tout ça, il y a 4000 membres de la Nation Tahltan qui doivent trancher. Certains vivent dans les communautés comme Iskut, d’autres sont dispersés. Ils ont jusqu’au 14 décembre pour décider si le projet d’Eskay Creek, avec ses risques et ses promesses, est le chemin vers leur avenir ou une menace pour leur héritage. C’est plus qu’un vote. Pour beaucoup, c’est un choix sur ce qu’ils veulent léguer à leurs enfants : de l’argent, ou des rivières pleines de saumons.
Le gouvernement central mise tout sur ce projet, qu’il présente comme une révolution. Mais une révolution, ça divise toujours. L’opposition, elle, est sourde, inquiète, et elle trouve des échos jusqu’en Alaska. Une chose est sûre : quel que soit le résultat du référendum, la Nation Tahltan ne sortira pas indemne de ce débat. Il faudra du temps pour recoller les morceaux et reconstruire la confiance, après une fracture aussi profonde.
Selon la source : ici.radio-canada.ca
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