Le génie du castor comme outil contre les feux de forêt
Adam David - 2025-12-12 10:48
credit : lemorning.ca (image IA)
Imiter le castor pour réparer la nature

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Vous savez, parfois les solutions les plus puissantes sont aussi les plus simples. C’est une leçon qu’une communauté autochtone de Colombie-Britannique met en pratique d’une manière vraiment étonnante. Pour lutter contre la dégradation de leurs terres après des incendies dévastateurs, ils ont trouvé une réponse toute trouvée dans la nature : ils imitent les castors et espèrent leur retour. C’est une idée tellement simple qu’elle en est presque géniale.
Par un froid matin d’octobre, un petit groupe s’affaire sur les berges du ruisseau Twaal, sur les terres de la Bande indienne de Cook’s Ferry. Le travail est divisé : une équipe coupe et trie des branches de jeunes conifères, tandis que l’autre les transporte jusqu’au cours d’eau à l’aide d’une simple luge. On pourrait croire à un chantier artisanal, et c’est un peu ça.
Les plus courageux – et les plus résistants au froid ! – s’aventurent carrément dans l’eau. Ils piquent les branches une par une dans une structure qui ressemble furieusement à un barrage de castor. Ils les empilent couche par couche, avec une patience infinie. Et le résultat est solide, à tel point que certains peuvent marcher dessus. C’est bluffant.
Le but de toute cette manœuvre ? Colmater les fuites dans la structure et surtout, ralentir l’écoulement de l’eau. En riant, une des scientifiques sur place résume l’opération d’une phrase : « On fait le castor. »
Un projet de restauration en collaboration

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Cette scientifique, c’est Jennifer Rogers. Elle est la gestionnaire des projets de remise en état de la BC Wildlife Federation (BCWF), le plus grand organisme de conservation de la province. Elle est là pour évaluer le fruit d’une collaboration de deux semaines qui a eu lieu l’été dernier entre son organisme, des membres de la Bande indienne de Cook’s Ferry et des gardiens de la terre de l’Assemblée Citxw Nlaka’pamux.
Ensemble, ils ont installé pas moins de 21 barrages de castor factices, des imitations construites main. Et le travail est si bien fait que seuls quelques poteaux de bois qui dépassent trahissent l’intervention humaine. Du reste, ça ressemble à s’y méprendre à l’œuvre d’un animal. « Nos constructions imitent des structures qui devraient être là [naturellement] », explique Jennifer Rogers. Leur méthode ? Tout faire à la main, avec des outils manuels et des matériaux locaux. C’est du low-tech, mais diablement efficace.
Ils n’ont pas tout construit à partir de zéro, loin de là. L’équipe a utilisé les anciennes structures de castors déjà présentes sur le ruisseau comme point de départ. « Les anciens barrages de castors du passé s’étaient en quelque sorte effondrés ou ils présentaient de très grandes brèches, de sorte qu’ils ne retenaient plus l’eau aussi efficacement », précise Jennifer Rogers. Leur travail, c’est de la biomimétique : copier la nature quand elle n’est plus capable de faire son boulot toute seule.
Et dans ce coin précis, la nature a été rudement mise à l’épreuve. L’été dernier, un violent feu de forêt – le feu de Shetland Creek – a ravagé cette vallée. La cheffe de la Bande indienne de Cook’s Ferry, Christine Walkem, se souvient très bien de cette période. « La chaleur du feu était intense. Même dans les milieux humides, tout a grillé », raconte-t-elle. Le paysage qu’elle décrit est apocalyptique : des arbres calcinés dressés comme des allumettes, du charbon à perte de vue. La vie revient doucement, avec de l’herbe jaunie qui monte jusqu’aux genoux, mais les dégâts invisibles sont profonds.
Le sol, littéralement brûlé par les flammes, est devenu hydrophobe. Il n’absorbe plus l’eau. « Il y a eu une pluie importante… et, comme la végétation a brûlé, rien ne retient le sol : des débris ont glissé à travers nos routes et nos champs », explique Christine Walkem. Jennifer Rogers ajoute, un peu résignée : « D’une certaine manière, ces événements sont incontrôlables. Des localités cherchent de plus en plus à se protéger de ces ‘extrêmes’ climatiques entre les feux et les inondations. Ils créent toute cette destruction et il ne nous reste plus qu’à en ramasser les morceaux. »
L’efficacité des barrages et le retour des vrais castors

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Face à cette réalité, la BCWF tente de promouvoir une solution douce : ces fameux barrages factices. « Les barrages de castors factices et les barrages de castors en général peuvent vraiment aider à atténuer les effets des inondations, des sécheresses et des incendies, en partie parce qu’ils stockent l’eau plus haut dans le bassin versant », résume Jennifer Rogers. L’idée est lumineuse de simplicité : « Cela rend nos cours d’eau moins vifs et nos bassins versants plus humides, afin qu’ils ne puissent pas brûler aussi facilement. » Ce qui est mouillé ne brûle pas, c’est du bon sens.
Cette approche gagne du terrain en Colombie-Britannique. Le premier projet du genre est né en 2021, à moins d’une centaine de kilomètres de là, près de Merritt, dans le ruisseau de Howarth Creek. C’est là que Tom Willms, instructeur à l’Institut de technologie de la vallée du Nicola, a travaillé avec ses élèves. En 2021, ils ont installé une dizaine de barrages factices. Cette même année, des inondations historiques ont frappé la vallée de Nicola, juste après un important feu de forêt. Le but ? Redonner au ruisseau sa capacité d’éponge naturelle.
Et visiblement, ça marche. Tom Willms, l’air satisfait, montre le paysage : « C’est quand même cool. » Les saules repoussent en masse, l’eau s’étale. Le niveau de la nappe phréatique serait même plus élevé. Mais la plus belle réussite, c’est peut-être autre chose. En se déplaçant discrètement, Tom Willms montre du doigt, sans un mot, une hutte de castor fraîchement construite. À côté, un tas de branches : leur réserve de nourriture pour l’hiver.
Ces castors ne sont pas là par hasard. Tom Willms en a réintroduit neuf dans cet habitat. Car l’idée des barrages factices, ce n’est pas de faire le travail à la place des castors pour toujours. « L’idée des barrages factices, ce n’est pas de construire une structure et de la laisser là pour toujours », souligne-t-il. « Je pense que c’est une sorte de solution temporaire. » L’eau finit toujours par user les constructions, ce qui nécessite un entretien constant. Une tâche fastidieuse dont il voulait se défaire. « Nous avions besoin de travailleurs d’entretien à long terme. Nous avons donc relâché des castors sur le site, juste dans l’espoir de les voir reprendre le travail. »
Le succès est mitigé, mais c’est la nature. Certains castors ont repris le travail sur le barrage humain, d’autres ont préféré construire le leur à quelques centaines de pas de là. « Je suis un peu vexé », confie Tom Willms en riant, avant d’ajouter, philosophe : « Mais, c’est correct. Tant qu’ils sont contents, je suis content. »
Le castor, un ingénieur naturel au doctorat

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Le retour des vrais castors est en effet l’objectif ultime de tous ces projets. Emily Fairfax, hydroécologue et professeure adjointe à l’Université du Minnesota, le dit clairement : les barrages factices ne sont que des imitations. La vraie expertise, c’est celle du castor. « Les castors construisent des barrages depuis au moins sept millions et demi d’années. Nous le faisons depuis peut-être quelques dizaines de milliers d’années. Nous sommes donc des élèves de maternelle, alors qu’ils ont un doctorat », dit-elle avec humour.
La différence est fondamentale. Le castor est un ingénieur qui rafistole et construit 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, contrairement aux humains dont la présence est, au mieux, sporadique. « C’est une différence importante », estime-t-elle. Ses recherches sont éloquentes : environ 90 % des paysages modelés par les castors dans l’ouest américain sont des refuges contre les incendies, des zones restées intactes ou très peu touchées par le passage du feu.
« Nous constatons toujours que les castors créent cet effet pratiquement partout où ils travaillent », affirme Emily Fairfax. « Donc, peu importe si on est dans les broussailles du Wyoming ou dans les forêts de pins de la Colombie-Britannique, si les castors créent ces corridors riverains super humides, ils vont servir de coupe-feu. » Elle cite d’ailleurs 15 exemples documentés où la propagation d’un incendie de forêt a été modifiée par des zones humides créées par des castors. Son constat est d’une simplicité désarmante : « Ce n’est pas sorcier : les choses humides ne brûlent pas. »
Pourtant, ce bouclier naturel s’est fortement dégradé. Tom Willms rappelle que les populations ont dramatiquement chuté : « Je pense que, à travers l’Amérique du Nord, certaines estimations indiquent qu’aujourd’hui il y a entre 2 % et 10 % des castors qui étaient là avant la colonisation. » Le commerce historique de la fourrure en est largement responsable. Même si leur nombre a augmenté depuis, ils ont souvent besoin d’un coup de pouce pour se réinstaller au bon endroit. « Ce n’est pas qu’il n’y a plus de castors dans les bassins versants, mais ils ne sont certainement plus aussi nombreux », constate-t-il.
Réhabiliter, relâcher et faire face aux réglementations

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C’est là qu’interviennent des personnes comme Eva Hartmann, directrice et cofondatrice de l’Interior Wildlife Rehabilitation Society (IWRS), un centre de réhabilitation pour animaux situé à Summerland, près du lac Okanagan. Dans une clairière paisible, son centre accueille petits mammifères, reptiles et oiseaux aquatiques. Ce jour-là, elle prépare l’enclos de ses deux pensionnaires les plus récents, les castors Tiny Tina et Nelson, pour l’hiver. Ils dorment dans un petit cabanon et seront relâchés l’été prochain dans des milieux restaurés avec l’aide de la BCWF ou de l’Institut de Tom Willms.
Eva Hartmann est devenue une « beaver believer » – une croyante des castors – après une rencontre fortuite avec Tom Willms lors d’un cours. Il cherchait à restaurer des milieux humides et lui a demandé de l’aide. Quatorze castors soignés et relâchés plus tard, l’IWRS est désormais le seul établissement en Colombie-Britannique à réhabiliter et déplacer spécifiquement des castors.
Mais son enthousiasme se heurte à un cadre réglementaire provincial qu’elle juge trop contraignant. On ne peut déplacer un castor que sur une courte distance, pour éviter la transmission de maladies. « Je ne peux pas prendre un castor à Vancouver et le relâcher à Merritt. C’est illégal », explique-t-elle en donnant cet exemple. Elle plaide pour que la province s’inspire des protocoles déjà éprouvés ailleurs. « J’aimerais que la Colombie-Britannique rattrape son retard sur ce qui a déjà été étudié pendant plusieurs années et ce qui a fait ses preuves, pour en tirer les leçons apprises dans d’autres provinces du Canada, mais plus probablement aux États-Unis, où ce sujet a fait l’objet de recherches depuis un bon nombre d’années. »
Le projet de la Bande indienne de Cook’s Ferry s’inscrit dans une initiative plus vaste de la BCWF, baptisée « 10 000 milieux humides » et lancée en 2023. Déjà, 167 barrages factices ont été construits à travers la province. Cette idée n’est pas neuve. Il y a près d’un siècle, un trappeur et écologiste du nom d’Eric Collier faisait déjà la même chose à Meldrum Creek, un récit qu’il a consigné dans ses mémoires, « Three Against the Wilderness ».
Sur les terres de Christine Walkem, les castors sont absents depuis trois ou quatre décennies, en grande partie à cause du piégeage intensif du passé. Elle espère ne pas devoir attendre aussi longtemps pour les voir revenir. « On veut toujours que les choses aboutissent le plus tôt possible. Mais on aimerait au moins que le projet se réalise d’ici les prochaines années. » Son vœu le plus cher est simple et profond : retrouver ses terres telles que les décrivaient ses aînés, luxuriantes et vertes. Et pour ça, elle compte sur le petit génie bâtisseur à la queue plate.
Selon la source : ici.radio-canada.ca
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