En Chine, des féministes réinventent la langue pour combattre le patriarcat

En Chine, des féministes réinventent la langue pour combattre le patriarcat credit : lemorning.ca (image IA)

Une colère s’exprime sur les réseaux sociaux

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Le printemps dernier, une jeune Chinoise qui utilise le pseudonyme « Puff » en ligne a pris la décision de créer un compte sur la plateforme sociale XiaoHongShu. Sa motivation ? Canaliser sa colère, cette colère accumulée contre le harcèlement sexuel en ligne et, plus profondément, contre la discrimination qui semble s’être incrustée jusque dans la langue écrite elle-même.

« Nous faisons passer une radiographie à la langue », explique-t-elle, avec cette conviction que les mots sont un miroir de la société. Son objectif est clair : révéler les biais de genre qui se cachent dans la langue et se réapproprier notre regard culturel à travers un prisme féminin. Pour Puff, comme pour beaucoup d’autres, la langue ne fait pas que décrire le monde, elle le façonne. Elle forge notre vision des autres et de nous-mêmes.

Cette prise de conscience s’exprime par une démarche concrète et subversive : l’invention de nouveaux mots et la réappropriation d’expressions traditionnelles. Elle remplace délibérément des formules qui stigmatisaient à l’origine les femmes par d’autres qui ciblent les hommes. C’est une stratégie choc, destinée à forcer une prise de conscience collective sur l’objectification et la marginalisation quotidienne des femmes, soutenues par les structures mêmes de la langue mandarine.

Un mouvement qui décortique et retourne le langage

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Puff prend un exemple concret et lourd de sens. En Chine, un dicton populaire affirme que « les femmes sont naturellement faibles, mais les mères sont fortes ». Elle y voit un piège, un des nombreux pièges du patriarcat. Ce proverbe, selon elle, réduit la valeur et la force d’une femme à son unique rôle de mère. Pour déconstruire ce récit et en révéler l’absurdité, elle crée sa propre version, une sorte de miroir satirique : « les hommes sont naturellement faibles, mais les Dengs sont forts ». Le terme « Deng » étant un mot péjoratif désignant les hommes âgés. Le but est de provoquer une réflexion, de montrer la violence de telles généralisations.

Les chercheuses Aviva Wei Xue et Kate Rose, dans leur livre « Weibo Feminism », analysent cette action comme une double rébellion. Politiquement, cette innovation verbale s’oppose au discours dominant souvent soutenu par un pouvoir autoritaire. Culturellement, c’est une protestation directe contre un système linguistique rempli de mots qui rabaissent et dévalorisent systématiquement les femmes.

Ce mouvement a pris une nouvelle dimension en juillet dernier avec l’action d’une doctorante basée en Europe, connue sous le pseudonyme 鸟惠 (Niǎo Huì). Elle a dévoilé une création aussi technique que symbolique : un clavier féministe pour le mandarin. Le principe est simple mais révolutionnaire. Dans cette méthode de saisie, les mots qui portent des significations positives et admirables acquièrent systématiquement le radical féminin (女). À l’inverse, les caractères qui comportent déjà ce radical mais qui ont des connotations négatives sont retravaillés avec des radicaux neutres. C’est une manière de construire une nouvelle forme de solidarité sémantique entre les femmes.

Cette démarche est d’autant plus pertinente que le mandarin écrit est souvent perçu comme une langue grammaticalement asexuée. Pourtant, il recèle de subtils mais puissants biais. Le radical sémantique « 女 » (femme) est malheureusement présent dans une série de caractères décrivant des traits négatifs, comme 妒 (jaloux), 妖 (traître) ou 嫉 (avide). Si ces mots ne parlent pas directement des femmes, ils établissent un lien sémantique dangereux entre des défauts et l’identité féminine.

Des mots pour une nouvelle crédibilité et une nouvelle autonomie

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Le déséquilibre linguistique ne s’arrête pas là. Les formes de politesse en témoignent aussi. Les hommes sont souvent honorés par des titres comme 先生 (monsieur ou maître/professeur), qui évoquent immédiatement le respect et l’autorité. Pour les femmes, c’est une autre histoire. Les termes de référence restent trop souvent accrochés au statut matrimonial, à l’âge ou même à l’apparence physique, plutôt qu’à leurs réalisations personnelles ou professionnelles.

L’influenceuse Kiv, ancienne vendeuse en direct sur TikTok, en a fait l’amère expérience. Elle constate, avec une certaine lassitude : « Dans notre culture est-asiatique, quand il s’agit de nombreux sujets, de certaines positions importantes ou de divers aspects du statut social, les hommes ont généralement plus d’avantages que nous ». Dans son travail, elle a vu des collègues masculins réaliser de meilleures ventes simplement parce que leur parole était jugée plus crédible, plus légitime. Une injustice qu’elle a vécue de l’intérieur.

Face à cela, des personnalités comme Kiv ont décidé d’agir en popularisant un langage d’émancipation et de force. Elles créent et diffusent des néologismes, comme ‘shero’ – une contraction de ‘she’ (elle en anglais) et ‘héros’. L’équivalent en mandarin est 英雌 (yīng cí), qui signifie littéralement « aigle ». C’est un mot qui respire la puissance et la noblesse.

Yee, une personne ayant réalisé sa transition de genre il y a quelques années, apporte une autre perspective. Elle se souvient avoir pris conscience de son identité transgenre dès l’âge de douze ans. Sa transition l’a naturellement conduite vers une réflexion féministe aiguë. « Je me suis demandé : mais qu’est-ce que c’est que ça ? Pourquoi les femmes sont-elles dans une telle situation de dévalorisation ? », confie-t-elle, encore marquée par cette interrogation.

Formée à la linguistique anglaise, Yee est particulièrement sensible au pouvoir du langage, à sa capacité à perpétuer les inégalités ou, au contraire, à les déconstruire. Elle compare l’anglais et le mandarin au sujet du respect accordé aux femmes, ce qui met en lumière des différences culturelles profondes. Elle s’interroge aussi sur les normes de beauté toxiques, ancrées dans la langue : « Les femmes devraient être minces. Beaucoup de femmes en Chine perdent du poids à cause de ce standard de beauté. Pourquoi une femme ne pourrait-elle pas être forte, pourquoi ne peut-on pas utiliser ce terme ? ». Heureusement, elle observe une tendance croissante sur les réseaux sociaux où le mot « forte », autrefois connoté négativement, est peu à peu réhabilité pour décrire les femmes avec admiration.

Conclusion : Un combat culturel de longue haleine

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Pour toutes ces activistes, réinventer la langue n’est pas un simple jeu intellectuel. Elles y voient la première étape indispensable vers le démantèlement du patriarcat. Changer les habitudes linguistiques, c’est commencer à changer les mentalités. C’est s’attaquer aux fondations invisibles qui soutiennent un système d’inégalités.

Puff est réaliste. Elle précise bien que l’objectif de son travail d’invention lexicale n’est pas d’imposer ses idées à tout le monde, de manière dogmatique. Non, le but premier est simplement de faire réfléchir les gens, de leur proposer un autre point de vue, une grille de lecture différente du monde qui les entoure.

Elle est aussi lucide sur le temps que prendra une telle transformation. « Cette démarche offre une nouvelle perspective, mais son influence ne sera pas immédiate. Nos perceptions ont été façonnées par la langue pendant des décennies. Il faudra autant de temps pour les transformer », croit-elle. C’est un combat culturel et générationnel qui s’engage sur le terrain des mots, des caractères et des expressions. Un combat où chaque nouveau terme, chaque radical féministe ajouté à un clavier, est une petite victoire dans la grande bataille pour l’égalité.

Selon la source : ici.radio-canada.ca

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