La rencontre risquée à Melbourne
C’est une entrevue pour le moins improbable que Radio-Canada a décrochée : un ancien agent de la police secrète chinoise, aujourd’hui repenti, accepte de parler. Nous lui avons donné rendez-vous dans un studio anonyme, quelque part en banlieue de Melbourne, en Australie. Il est arrivé à l’heure, vêtu d’un simple col roulé et d’un veston noir. Cet homme, que nous appellerons Eric pour des raisons évidentes de sécurité, a servi Pékin pendant près de 15 ans, de 2008 à 2023.Son rôle? Simple et glaçant : travailler pour le Bureau nº 1, un outil de répression politique dont la mission principale est de cibler les dissidents qui osent critiquer le Parti communiste chinois. Évidemment, la rencontre s’est déroulée dans une atmosphère de haute tension, l’interprète qu’il a fallu engager demandant même l’anonymat complet, craignant elle aussi des représailles. Eric, lui, a accepté d’être filmé, estimant que le public a le droit de connaître les méthodes de cette police secrète. Son récit est digne d’un film d’espionnage, mais il donne surtout froid dans le dos.
L’ombre d’un meurtre au canada
Si l’histoire d’Eric retient toute notre attention, c’est parce qu’il a été impliqué dans la surveillance de Hua Yong, un dissident chinois qui avait trouvé refuge au Canada, en Colombie-Britannique. Tragiquement, Hua Yong est mort dans des circonstances mystérieuses fin 2022. La surveillance des critiques du régime à l’étranger, c’est justement la spécialité du Bureau nº 1 du ministère de la Sécurité publique pour lequel Eric a œuvré. Pour eux, Hua Yong était un cas prioritaire.Cet homme était un artiste peintre, un opposant farouche. On se souvient qu’il avait été arrêté en 2012 pour avoir manifesté sur la place Tiananmen – là où, bien sûr, le rassemblement pro-démocratie de 1989 fut écrasé. Puis, il fut de nouveau interpellé en 2017 pour avoir documenté la destruction d’un quartier populaire. Les ordres reçus par Eric étaient clairs, selon ses archives : « Nos supérieurs le trouvent dérangeant et veulent s’en débarrasser. » Des mots qui ne laissent pas beaucoup de place à l’interprétation, n’est-ce pas?
Des preuves accablantes retrouvées dans un téléphone

credit : lemorning.ca (image IA)
Ce qui rend ce témoignage si crucial, c’est qu’il est étayé par des preuves matérielles d’une valeur inestimable. Eric a fourni l’accès aux archives de son téléphone cellulaire, un véritable trésor de guerre : des documents financiers, des traces de transferts d’argent clandestins, et surtout, des milliers de messages textes et vocaux entre 2016 et 2023, y compris des échanges directs avec ses supérieurs du Bureau nº 1.Ces informations, obtenues par la chaîne australienne ABC puis partagées avec le Consortium international des journalistes d’enquête et l’émission *Enquête*, offrent un accès vraiment sans précédent aux mécanismes secrets d’espionnage de la Chine, y compris sur le territoire canadien. C’est la première fois, je pense, qu’on voit les rouages de cette machine de l’intérieur.
La tactique du piège financier : la fausse ‘brigade v’

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Pour les services secrets chinois, le défi initial était de capturer Hua Yong alors qu’il était en exil en Thaïlande. La tactique privilégiée, selon Eric, est toujours la même : l’appât. « La police secrète chinoise aime utiliser l’argent pour attirer les cibles dans leurs pièges, » a-t-il affirmé. Ils ont discuté, par exemple, de lui offrir une aide financière pour monter une auberge, l’attirant ainsi dans un pays où le contrôle serait plus facile, comme le Laos ou le Cambodge.Mais Eric a inventé un autre plan, beaucoup plus tordu, pour gagner sa confiance. Il a créé de toutes pièces la Brigade V, une organisation révolutionnaire bidon. Via les réseaux sociaux et la messagerie cryptée, Eric, cagoulé, se faisait passer pour un camarade voulant renverser le Parti communiste. Le stratagème a fonctionné à merveille. Hua Yong, croyant trouver un allié, est resté en contact avec son futur bourreau jusqu’à sa mort, allant même jusqu’à le rencontrer à Bangkok autour d’une bouteille de vin. Quelle ironie tragique!
De l’empoisonnement au kayak: la mort sous surveillance

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Après avoir quitté la Thaïlande pour la Turquie et Paris, Hua Yong arrive finalement au Canada en avril 2021, s’installant à Halifax. Il invite même Eric à le rejoindre pour devenir porte-parole d’un groupe révolutionnaire, mais Pékin refuse et ordonne à Eric de rentrer en Chine pour continuer la surveillance à distance. Moins de deux ans plus tard, en novembre 2022, Eric transmet la nouvelle à ses patrons : Hua Yong est mort. Son corps est repêché sur une île de la Sunshine Coast, en Colombie-Britannique. Les premiers constats de la GRC évoquent une simple noyade en kayak.Mais est-ce vraiment un accident? L’ancien juge chinois Li Jianfeng, ami de Hua Yong et aujourd’hui réfugié à Vancouver, n’y croit pas. Il a transmis des indices à la GRC, se basant sur sa connaissance des méthodes du PCC : « Ils sont capables de fabriquer un accident pour assassiner quelqu’un. » Eric lui-même se souvient que Hua Yong avait été hospitalisé au Canada, soupçonnant un empoisonnement, même si les tests toxicologiques étaient négatifs. Li Jianfeng raconte aussi que, quelques semaines avant sa mort, le kayak de l’artiste avait failli couler après le passage d’un yacht de luxe, une coïncidence qu’il juge suspecte. D’ailleurs, Eric admet que Hua Yong était suivi de près, fournissant des rapports et des photos de sa résidence à ses supérieurs, de peur d’éveiller les soupçons contre lui-même.
Bourreau malgré lui et menace pour la démocratie canadienne

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L’histoire d’Eric est celle d’une victime devenue bourreau. Il explique qu’avant de devenir espion, il était lui-même un dissident pro-démocratie, mais qu’il a été forcé de collaborer par la police de la sécurité politique, sous la menace d’une peine de prison. Le système chinois déploie des moyens énormes pour traquer ses opposants à l’étranger, utilisant des multinationales d’immobilier et de finance, comme le Groupe Prince au Cambodge, comme couverture pour leurs opérations clandestines.Aujourd’hui, Eric vit en Australie avec un permis de touriste, sans contact avec sa famille en Chine, et le poids de son avenir est lourd. Il a néanmoins transmis des documents à la Commission d’enquête sur l’ingérence étrangère du Canada, soulignant qu’il y a « des aspects étranges dans cette affaire qui nécessitent une enquête plus approfondie ». L’ancien ambassadeur Guy Saint-Jacques a d’ailleurs mis en garde contre le laxisme canadien, affirmant que Pékin continuera ses opérations d’ingérence tant qu’il n’y aura pas de « prix à payer. » La menace est donc réelle, non seulement pour les dissidents, mais pour la démocratie canadienne elle-même.
Conclusion : le jeu à long terme du régime totalitaire

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Trois ans après la découverte du corps de Hua Yong, le dossier n’est toujours pas clos. Le rapport du coroner en Colombie-Britannique, qui devrait normalement prendre 16 mois, est toujours en attente, signe que la complexité du cas et l’implication possible d’agences étrangères rallongent les délais. Bien que la GRC n’ait pas trouvé de preuve directe d’acte criminel, l’ombre de l’assassinat plane, une mise en scène possible orchestrée par Pékin.Eric, l’ex-espion, sait qu’il a révélé des secrets dangereux et vit dans une perpétuelle incertitude. Il confie que « Peut-être que le gouvernement chinois trouvera un moyen de m’éliminer. C’est une possibilité. » Il insiste pour que les Canadiens comprennent la nature de ce régime : « C’est un régime totalitaire avec de fortes tendances fascistes qui représente une grave menace pour la paix mondiale, notre mode de vie démocratique et la liberté d’expression. » Son histoire, celle d’un homme contraint de surveiller un autre dissident jusqu’à sa mort sur le sol canadien, est un rappel brutal de l’ampleur de l’ingérence étrangère.
Selon la source : ici.radio-canada.ca
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