Le coup de semonce au salon du livre

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Imaginez l’atmosphère au Salon du livre des Premières Nations à Québec. Un lieu censé célébrer l’authenticité des voix. Et puis, la nouvelle tombe : l’écrivain canado-américain Thomas King, icône que l’on croyait Cherokee depuis des décennies, avoue qu’il n’a, en fait, aucune ascendance autochtone. C’est une décharge électrique qui a traversé le milieu, vraiment. Les auteurs et autrices présents se sont retrouvés face à un dilemme poignant : comment protéger leur identité sans laisser ce nouveau cas de fraude – car c’en est une – accaparer tout le débat public?Ce n’est pas tombé du ciel, cela dit. Les rumeurs couraient, on le savait plus ou moins. Mais l’aveu formel de King, suite aux enquêtes de journalistes et de groupes comme la Tribal Alliance Against Frauds, a confirmé ce que plusieurs chuchotaient. L’auteur de The Inconvenient Indian n’est pas Cherokee, point final. Et ça, ça fait mal.
Stupéfaction et blessures intimes
La réaction la plus immédiate, c’est souvent la stupéfaction, mélangée à un sentiment de trahison profonde. Pour Andrée Levesque Sioui, une Wendat, l’incompréhension est totale. «Je suis mystifiée,» confie-t-elle. Comment est-ce possible, sérieusement, qu’une personne sans aucun lien vérifiable se donne la liberté d’écrire et de parler au nom des Autochtones? C’est sidérant. Elle raconte aussi que des groupes Cherokees avaient déjà envoyé un signal clair à King, lui disant qu’il ne faisait pas partie de leur communauté. Il « vivait dans son rêve », dit-elle, mais à quel prix?Elle évoque une mémoire encore vive dans sa communauté : celle des femmes wendat qui ont dû se battre pendant des années, contre des lois discriminatoires, juste pour récupérer leur statut. Quand on a bataillé si fort pour être reconnu, voir quelqu’un s’approprier cette identité si facilement, c’est vraiment un coup de massue.
La reconnaissance tardive : stratégie ou contrition?
L’ethnologue et autrice Isabelle Picard, également Wendat, n’a pas été surprise du tout. Elle l’avait vu venir depuis deux ans, paraît-il. Mais elle souligne un point crucial concernant l’aveu de Thomas King : est-ce vraiment un « mea culpa » sincère? Pour elle, absolument pas. Elle pense que s’il a révélé la vérité, c’est uniquement parce qu’un média s’apprêtait à publier les révélations. « Ce n’est pas de la contrition, c’est une stratégie, » affirme-t-elle. C’est une distinction importante, car la sincérité change tout.Mme Picard rappelle que King, en tant qu’universitaire, connaissait les archives et aurait pu vérifier ses origines. Les Cherokees, avec leurs archives complètes datant de 1817, ont même contacté King à plusieurs reprises pour lui demander d’arrêter de s’identifier comme l’un des leurs. Il a préféré ignorer ces faits. Ça jette un voile sérieux sur l’intégrité de sa démarche passée, vous ne trouvez pas?
Une résignation teintée de tristesse et de colère
Face à cette accumulation de fausses identités – on pense bien sûr au cas de Buffy Sainte-Marie aussi – il y a chez beaucoup un mélange de colère et, curieusement, de résignation. Katherena Vermette, poète et autrice métisse, confie qu’on en devient presque « désensibilisés ». On savait qu’il y avait des rumeurs, alors quand la vérité finit par éclater, ce n’est pas la surprise, mais plutôt une profonde déception. C’est ça qui est triste : c’est devenu habituel.Pour Julie Pellissier-Lush, conteuse mi’kmaw, le sentiment est carrément « brisé ». Elle l’avait rencontré récemment, il lui semblait si « sincère, son récit était si vrai, si brut. » Découvrir qu’une figure iconique, quelqu’un avec qui tant de gens ont grandi, était un « faux Autochtone » est dévastateur. Elle note toutefois une différence : King a reconnu les faits, même tardivement, ce qui tempère la colère par rapport au déni total de Sainte-Marie. Mais la douleur, elle, reste bien présente.
Le sort de l’œuvre : brûler ou recontextualiser?

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Une question délicate se pose immédiatement : que faire des livres de Thomas King? Son œuvre est reconnue, largement enseignée et traduite. Andrée Levesque Sioui est catégorique : il ne fait plus partie du « corpus autochtone ». Terminé. Mais attention, elle ne parle pas de jeter ses livres aux flammes, loin de là. Ce serait contre-productif. Il devrait plutôt être considéré comme un écrivain non autochtone qui a écrit sur les Autochtones. Elle va même plus loin, suggérant d’utiliser ses écrits dans des cours sur l’appropriation culturelle, comme cas d’étude. Une manière de transformer le mal en leçon.Moira-Uashteskun Bacon, Pekuakamiulnu, partage cette idée. Elle n’a jamais lu King, mais la découverte change la façon dont elle l’aborderait, si elle le faisait un jour. Elle insiste sur le besoin de clarté : « Je suis totalement pour qu’on enlève dorénavant toute mention qu’il serait autochtone dans ses ouvrages. » Isabelle Picard abonde : cesser de lui donner une tribune en tant que « représentant » autochtone, et surtout, exiger qu’un avertissement clair accompagne son nom partout.
La menace des fausses identités et le vol métis

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Pour plusieurs, l’affaire King est le symptôme d’un problème bien plus large : la multiplication des fausses identités. Matthew Tétreault, écrivain métis de la rivière Rouge, rappelle que la Nation métisse est elle aussi directement touchée. Beaucoup d’intellectuels et d’auteurs se prétendent Métis sans l’être. C’est un vrai danger pour la Nation, qui a mis en place un processus d’adhésion rigoureux, exigeant généalogie détaillée et preuves d’ascendance liées spécifiquement aux archives foncières du XIXe siècle de la rivière Rouge.Ce n’est pas seulement une question d’individus. Michelle Good, écrivaine crie, rappelle que des groupes entiers se constituent en fausses « bandes indiennes » pour revendiquer des droits constitutionnels. Un véritable « vol » selon Matthew Tétreault. Quand n’importe qui peut se réclamer Autochtone, ça finit par vider de son sens ce que veut dire cette identité. Et c’est là que le mal est fait : la place occupée par ces faux Autochtones est une place que les Autochtones authentiques – qui portent réellement le poids de ces histoires et de ces luttes – peinent à se faire reconnaître.
Conclusion : exiger des changements systémiques

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La fatigue et la colère sont légitimes, mais Katherena Vermette insiste sur la nécessité de regarder au-delà du scandale personnel de Thomas King. Le vrai travail, c’est de revoir les institutions : comment se fait-il que les plateformes médiatiques et universitaires fassent la promotion de ces fausses voix si facilement? Il faut changer les mécanismes qui le permettent.L’autrice Michelle Good est sévère envers King, mais aussi envers ses éditeurs : ils ont fait « beaucoup d’argent » avec des livres qu’elle juge inauthentiques et qui, selon elle, ne devraient plus être vendus ou réimprimés. Le cas King, comme l’a dit Isabelle Picard, permet de « déboulonner » ces grandes voix pseudo-autochtones et de recentrer l’attention sur celles qui sont légitimes. C’est un appel clair à une vigilance accrue des comités éditoriaux, à une révision des corpus universitaires et, surtout, à une meilleure répartition de l’attention médiatique. Les mots peuvent effacer, mais ils doivent aussi porter la vérité des peuples. C’est l’espoir, finalement, qui ressort de ce triste épisode.
Selon la source : ici.radio-canada.ca
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