credit : lemorning.ca (image IA)Rencontrer ces jeunes Malgaches, c’est vraiment comme prendre une grande, grande bouffée d’air frais. Ils sont remplis d’un espoir presque palpable depuis qu’ils ont réussi, le 14 octobre dernier, à faire tomber le gouvernement d’Andry Rajoelina, jugé par tous comme profondément corrompu. Et pourtant, il faut bien le dire, aucun des changements majeurs qu’ils attendaient ne se profile réellement à l’horizon. C’est le portrait un peu poignant d’une révolution, toujours fragile, menée par ces jeunes qu’on appelle la génération Z.« La vie des jeunes en ce moment est complètement ruinée, tout à fait ruinée », nous confie Ismaël Razafiniatova, tout juste 20 ans, que nous avons rencontré après la messe dans une banlieue de la capitale. Difficile de ne pas être frappé par la détresse dans sa voix, mais aussi par son énergie.
Le coût de l’éducation et la violence de la rue
credit : lemorning.ca (image IA)Ismaël a dû tout laisser tomber, il a interrompu ses études à l’Université d’Antananarivo, car les programmes sont devenus totalement désuets. « L’université est en décrépitude », lâche-t-il, soulignant la misère ambiante : « Notre pays souffre en ce moment d’une très grande pauvreté, il faut tout renouveler, tout, tout. »Exaspérés par les coupures d’eau et d’électricité qui sont incessantes, des dizaines de milliers de jeunes comme Ismaël ont rejoint la révolte populaire lancée dès le 25 septembre par des étudiants. Ces trois semaines de contestation furent malheureusement terribles, marquées par une répression policière d’une violence inouïe. L’ONU parle d’au moins 22 morts et des centaines de blessés. C’est un prix lourd pour un pays qui réclame la justice.Tia Fandresena, étudiant en sociologie et science politique, affirme qu’ils étaient « prêts à tout, même à mourir, parce que c’était une très longue période de misère ». Il est d’ailleurs convaincu que les armes et la violence n’ont fait que les renforcer. C’est ça, la Gen Z : une détermination farouche.
La transition militaire et l’espoir d’une relève
credit : lemorning.ca (image IA)La fin de cette confrontation est arrivée de manière inattendue, le 14 octobre, quand le CAPSAT – une unité d’élite de l’armée, rien que ça – a refusé d’obéir aux ordres de tirer sur la foule. L’armée a donc pris le pouvoir. Le colonel Michaël Randrianirina, chef de cette unité, s’est imposé comme président par intérim, promettant rien de moins qu’une refonte de l’État et des élections d’ici deux ans. C’est une victoire, mais attention, une victoire en demi-teinte.Depuis, les jeunes de la Gen Z, comme Tia et Alisoa Rabarijohn (étudiante en 2e année de médecine), tentent d’entrer dans les arènes du pouvoir pour être vraiment entendus. Alisoa se dit fière d’appartenir à cette génération, celle qui, selon elle, prendra un jour la relève pour développer Madagascar, cette île magnifique au large du Mozambique. Elle voit ce mouvement comme global : « C’est pas juste ici que ça se passe, ce sont tous les jeunes, au Népal et ailleurs, qui se sont réveillés vis-à-vis de la situation politique dans leur pays. »
Sarobidy : le combat contre la corruption et l’épuisement
credit : lemorning.ca (image IA)Sarobidy Fanantenantsoa, future spécialiste en médecine interne et également étudiante en science politique, incarne parfaitement cet engagement total. Elle est fière du mouvement, mais redoute la démobilisation post-changement. Pour elle, le but n’est pas seulement de faire partir le président : il faut la « réforme totale de toutes les institutions, qui sont toutes corrompues. La corruption, c’est la principale source de la pauvreté, des problèmes du pays. »Imaginez sa vie : boursière, elle cumule plusieurs petits boulots pour survivre. Elle travaille à l’hôpital, passe des heures dans les transports, et, à cause des fameuses coupures de courant, elle étudie souvent à la lueur d’une bougie. C’est un sacrifice quotidien. Cette jeune femme de 24 ans gagne moins de 100 $ par mois, sans assurance maladie. Elle le dit avec une sincérité désarmante : « On a tout sacrifié. »Malgré l’inertie titanesque de l’État corrompu, Sarobidy et d’autres jeunes ont obtenu une première petite victoire : des semaines de négociations avec le ministère de la Santé ont abouti à un protocole. La nouvelle ministre de la Santé s’est engagée à faire passer la part des dépenses de santé de 5 % à 15 % du budget de l’État. C’est un pas de géant, même si le chemin est encore long.
L’oligarchie et la fracture urbaine/rurale
Cet élan, bien que puissant, n’est pas sans zones d’ombre, selon les spécialistes. Denis Alexandre Lahiniriko, historien et politologue à l’Université d’Antananarivo, rappelle que ce sont principalement les jeunes urbains qui sont dans le mouvement. Pourquoi ? Car les coupures d’eau et d’électricité n’affectent pas les plus pauvres à la campagne, qui, très franchement, n’y ont jamais eu accès.Les chiffres sont accablants : 70 % des Malgaches n’ont pas d’électricité, et ce chiffre monte à 89 % en zone rurale. De plus, se mobiliser via les réseaux sociaux exige d’avoir accès à Internet, ce qui n’est le cas que pour 20 % de la population. L’historien voit dans cette révolte de 2025 beaucoup de ressemblances avec les précédentes.Est-ce une rupture ou une continuité ? Il penche plutôt pour la seconde. Le pouvoir, historiquement, est aux mains d’une oligarchie, une petite minorité qui garde le monopole au détriment de la majorité. On change les acteurs, mais le système, lui, ne bouge pas si facilement.
Plus que des manifestations : l’initiative du charbon écologique
credit : lemorning.ca (image IA)La Gen Z ne se contente pas de descendre dans la rue pour dénoncer ; elle cherche aussi des solutions concrètes pour améliorer le quotidien des gens. Le Collectif Gen Zen, par exemple, rassemble divers groupes mobilisés pour le changement politique, mais aussi pour le progrès social.Ils organisent des formations pratiques, comme apprendre à fabriquer du charbon écologique. Comment ? C’est simple et efficace : avec de la suie de charbon de bois et de la poudre de manioc. Ce n’est pas glamour, mais c’est vital. L’objectif est de réduire l’utilisation du bois de chauffe, qui est encore la réalité pour 70 % des Malgaches, et de lutter contre la déforestation massive. En protégeant l’environnement, ils protègent aussi les espèces rares, comme les lémuriens, dont l’habitat est menacé. C’est une révolution sociale et écologique, cuite à la suie et au manioc, si on peut dire.
Des idéaux sous tension : la Gen Z face à la « mascarade »
credit : lemorning.ca (image IA)La Génération Z n’est pas une seule entité, c’est important de le noter. Des groupes différents sont apparus, et si certains, comme Sarobidy et Tia, veulent « donner la chance au coureur » et aider le gouvernement de transition, d’autres déchantent déjà.Le groupe Gen Z Madagascar dénonce ouvertement ce nouveau mode de gouvernance, qu’ils n’hésitent pas à qualifier de « mascarade de refondation ». Ils exigent une conférence nationale qui inclurait vraiment les jeunes pour une réforme en profondeur de l’État. C’est toute la différence entre ceux qui croient à une amélioration progressive et ceux qui exigent une rupture immédiate.Malgré ces divergences, leurs rêves restent les mêmes. Sarobidy insiste sur un président élu démocratiquement, issu d’une élection participative et inclusive. Elle ne veut pas rejoindre la cohorte de médecins partis vivre à l’étranger : « Moi, je veux construire ma famille ici, je suis faite pour Madagascar. » Tia, le futur sociologue qui veut devenir politicien, rêve d’une décentralisation du pouvoir, actuellement trop concentré entre les mains de l’oligarchie.
Les racines de la colère sont intactes
Les jeunes Malgaches ont montré une force incroyable en risquant leur vie pour obtenir un changement, c’est indéniable. Mais le cynisme est de mise, car les problèmes qui ont mis le feu aux poudres persistent. Alisoa rêve de sauver des vies dans un hôpital digne de ce nom, avec des moyens technologiques et pharmaceutiques adéquats. Or, aujourd’hui, trop de Malgaches meurent par manque de traitements et d’équipement de base. C’est terrible.Et puis, il y a la question des coupures d’eau et d’électricité, le point de départ de la révolte. Le colonel Randrianirina lui-même a dû admettre récemment que cet enjeu crucial ne serait probablement pas réglé d’ici la fin de la transition, dans deux ans. Peut-on vraiment parler de refondation dans ces conditions ? Pour l’instant, malgré la chute d’un régime, les racines profondes de la colère populaire, celles qui touchent le quotidien, demeurent intactes. La lutte de la Génération Z ne fait que commencer.