Taïwan : l’arrêt du nucléaire alimente l’angoisse d’une crise énergétique face à la menace chinoise

Taïwan : l’arrêt du nucléaire alimente l’angoisse d’une crise énergétique face à la menace chinoise credit : lemorning.ca (image IA)

Le dilemme taïwanais entre environnement et sécurité

C’est une décision qui, au premier abord, semble purement environnementale, mais qui cache en réalité une lourde dimension géopolitique. Taïwan, cette île sous haute tension face à la Chine, a officiellement mis hors service son tout dernier réacteur nucléaire au mois de mai dernier. La centrale de Maanshan, qui faisait partie du paysage du sud de l’île depuis près de quarante ans, est donc passée à l’histoire. Les familles continuaient de se baigner tranquillement sur la plage juste à côté des tours, un fait assez frappant, n’est-ce pas?

Cet arrêt concrétise une promesse faite il y a presque une décennie par le parti du nouveau président, Lai Ching-te, à la suite, bien sûr, de l’accident terrible de Fukushima en 2013. Mais l’euphorie antinucléaire d’autrefois cède aujourd’hui la place à une inquiétude tenace. La question est simple, mais vitale : l’île est-elle en train de sacrifier sa sécurité énergétique dans un contexte où la Chine n’a jamais semblé aussi menaçante?

La fin d’une ère et le vide énergétique

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La centrale Maanshan a cessé de produire le 17 mai. On parle ici de la fin d’une longue histoire : le nucléaire a déjà fourni la moitié de l’électricité de Taïwan. Ces dernières années, cette part avait déjà fondu, ne représentant plus que 4 % de l’électricité totale l’an dernier. Mais même ces quelques pour cent manquent désormais. Et il faut bien comprendre que ce déclin remonte aux grandes manifestations antinucléaires de 2011 à Taipei, stimulées par le désastre japonais de 2013.

Sauf qu’entre une promesse politique et la dure réalité de l’approvisionnement, il y a souvent un fossé immense. La disparition de cette source, même minoritaire, ravive de vives craintes concernant la fiabilité de l’approvisionnement, et surtout, l’autonomie de l’île. C’est ça, le vrai cœur du problème.

Le revirement des anciens militants antinucléaires

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L’une des voix les plus intéressantes dans ce débat, c’est celle de Hung Hui-Hsiang. Cet homme, cultivateur de mangues et de papayes et responsable syndical local, était pourtant un opposant farouche au nucléaire à l’époque. Il manifestait contre Maanshan. Mais écoutez ce qu’il dit aujourd’hui : « Nous espérions que les énergies renouvelables se développeraient rapidement et que nous pourrions assurer l’indépendance énergétique de Taïwan, mais c’est loin d’être le cas. »

C’est une confession plutôt honnête, je trouve. Il demande carrément que Taïwan conserve cette source d’énergie, réalisant que le rêve vert n’a pas encore remplacé l’ancienne infrastructure. Ce changement d’avis d’un militant historique, ça, ça en dit long sur l’urgence perçue de la situation.

La dépendance persistante aux énergies fossiles

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On parlait du rêve vert, justement. Taïwan s’était fixé un objectif ambitieux : que 20 % de son électricité provienne d’énergies renouvelables d’ici la fin de cette année. Où en sont-ils? Loin de la cible, malheureusement. L’an dernier, le solaire et l’éolien combinés ne représentaient que 12 % de l’électricité de l’île. C’est bien, mais ce n’est pas assez, loin de là.

Pendant ce temps, la demande explose. Taïwan est un leader mondial, un géant dans les domaines des semi-conducteurs et de l’intelligence artificielle — deux secteurs terriblement énergivores. Conséquence directe : l’île reste ultra-dépendante des énergies fossiles importées, que ce soit le charbon, le pétrole ou le gaz naturel liquéfié. Et c’est là que le talon d’Achille apparaît.

Le spectre du blocus chinois et la sécurité nationale

La dépendance, c’est le mot clé. Plus de 96 % des matières premières nécessaires à la production énergétique sont importées. Pensez-y : 96 %! Dans une région où la Chine ne cesse d’exercer des pressions et de menacer l’annexion, c’est une vulnérabilité absolument critique.

Yu Shih-Ching, le maire du comté de Henchuen, là où se trouve la centrale Maanshan, est très clair. Il ne mâche pas ses mots : « En cas de guerre et de blocus chinois, nous n’aurions que quelques semaines de réserves. Ce serait une crise énergétique et de sécurité nationale majeure. » C’est une perspective effrayante, qui rend le débat nucléaire bien plus qu’une simple question de politique climatique. C’est une question de survie.

Les centrales nucléaires, cibles de guerre?

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Bien sûr, il y a l’autre côté de la médaille, celui des groupes environnementaux. Et ils ont des arguments très solides, tirés de l’actualité la plus brûlante. Selon Chao Chia-Wei, directeur de la recherche pour Taiwan Climate Action, ceux qui veulent le retour du nucléaire « ignorent volontairement les risques de sécurité posés par les centrales ».

Il rappelle l’exemple de la guerre en Ukraine : si la guerre éclate, ces centrales deviennent d’énormes cibles potentielles. Et puis, n’oublions pas une chose fondamentale : le carburant nucléaire doit aussi être importé. Du coup, si l’on est bloqué par un blocus, le nucléaire ne résout pas, au fond, le problème de l’indépendance énergétique. C’est une divergence d’opinion profonde, et je suppose que les deux camps ont raison sur certains points. C’est vraiment une impasse difficile à trancher.

L’héritage radioactif de l’île des Orchidées

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Ce n’est pas la première fois que Taïwan est déchirée par ces questions nucléaires. L’histoire la plus douloureuse remonte aux années 1980, sur l’île des Orchidées, où vit la nation autochtone Tao. Sans même les consulter, le gouvernement y a entreposé plus de 100 000 barils de déchets nucléaires. C’est un peu un « enfer radioactif » selon certains. C’est terrible, ces promesses non tenues envers les peuples autochtones.

Ironiquement, Syaman Rapongan, l’écrivain et pionnier de la lutte antinucléaire des années 1980, a aujourd’hui une position plus nuancée. Il a transmis le flambeau aux jeunes générations et se dit désormais « favorable à un usage mesuré du nucléaire », mais insiste sur le besoin de faire progresser la recherche sur la gestion des déchets. En même temps, l’appui public au nucléaire est en croissance, comme l’a montré le référendum de l’été dernier : 74,1 % ont voté pour le redémarrage de Maanshan, même si la faible participation a rendu le résultat non valide.

Vers une réouverture du débat?

La fermeture du dernier réacteur de Taïwan n’a donc pas scellé le destin de l’énergie nucléaire, loin de là. L’île est profondément divisée, tiraillée entre les craintes environnementales historiques et les impératifs criants de la sécurité nationale face à Pékin. Les Taïwanais sont, de toute évidence, désireux de disposer de sources d’énergie diversifiées, et le président Lai l’a reconnu, se disant prêt à examiner des options nucléaires pour renforcer l’indépendance énergétique.

Fait notable, en mai dernier, les États-Unis se sont impliqués. Raymond Greene, le directeur de l’ambassade américaine de facto, a même déclaré que Washington était prêt à offrir son aide pour la gestion des déchets nucléaires. L’intervention américaine montre bien que, pour Taïwan, l’énergie n’est plus seulement une affaire intérieure, mais une pièce essentielle de l’échiquier géopolitique asiatique.

Selon la source : ici.radio-canada.ca

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