Marie-Dominique Billequey : quand enseigner le français devient une affaire punk rock

Marie-Dominique Billequey : quand enseigner le français devient une affaire punk rock credit : lemorning.ca (image IA)

La professeure qu’il faut avoir, coûte que coûte

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« Il faut que tu aies Marido, la prof aux cheveux rouges. » Franchement, c’est le genre de souhait que l’on entend souvent dans les couloirs du secondaire, mais l’histoire de Micheal Khalil en 4e secondaire à l’École Mitchell-Montcalm, elle, vaut le détour. Le hasard, disons, a fait son travail. L’année d’après, il atterrit bel et bien dans la classe de français de Marie-Dominique Billequey, que tout le monde surnomme Marido.

Micheal s’est dit : « Yes! » au premier cours. Évidemment, c’est une légende, cette prof. Mais attendez un peu. Le jeune homme, qui déteste l’écriture depuis toujours (il voyait ça comme « une prison », dit-il), a rapidement déchanté. La prof aux cheveux rouges n’a pas perdu de temps, elle a commencé direct avec un exercice d’écriture. J’imagine la tête de Micheal : « Hein? Quoi? » C’est souvent comme ça que les meilleures histoires commencent, non? Quand on est mis au défi.

Les deux minutes de la haine, version 5e secondaire

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La clé pour briser cette « prison » d’écriture pour Micheal est venue d’un exercice complètement inattendu, inspiré du célèbre roman de George Orwell, 1984. C’était une lecture obligatoire, bien sûr. L’exercice? Écrire une lettre à quelqu’un que l’on n’aime pas. Mais attention, ce n’est pas tout.

Marido a transformé sa classe en zone de défoulement cathartique. « On s’est assis en dessous du bureau, avec nos chaises dessus, et on a écrit, » se remémore Micheal. Elle appelle ça les « deux minutes de la haine », un clin d’œil direct au livre. Pour bien mettre les élèves dans une « position inconfortable »—et c’est là que ça devient génial, je suppose—elle fait jouer du gros heavy métal, le genre qui vous secoue les tripes. Et pour les trente dernières secondes? Le stroboscope! Le but avoué? Défouler la rage. Et visiblement, ça a marché. Ce n’est pas rien, de faire aimer l’écriture à un gars qui préférait largement le sport à la littérature.

Micheal, aujourd’hui étudiant en sciences de la nature, admet que l’écriture, « ce n’est pas juste sur des sujets ennuyeux ». C’est une victoire, ça.

L’art de déranger : la bibliothèque qui bouscule les codes

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Si l’on entre dans la classe de français de cette école de Sherbrooke, tout semble à peu près normal : bureaux, tableau noir, classeurs… Mais dès que l’œil s’habitue, on comprend que ce lieu est un laboratoire de rébellion. On ne s’ennuie jamais ici, je peux vous le garantir.

Dans la petite bibliothèque, Marido a clairement une préférence pour les ouvrages qui ont eu, ou qui ont toujours, le chic de déranger. On y trouve Les nuits révolutionnaires, mais aussi Le grand cahier, ou encore Les choses de l’amour à marde. C’est un joyeux bordel littéraire, en somme. Un endroit où les règles sont faites pour être questionnées. D’ailleurs, une affiche capte l’attention, une vraie devise, écrite en capitales : « CHANGE LE MONDE AVEC TES MOTS. »

Crier La Fontaine face au mur pour vaincre le classicisme

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Une autre mise en scène mémorable a lieu sous une journée grise, lumières éteintes, stores baissés. Ambiance noire totale. « Je sens de l’électricité dans l’air », lance Marido à ses élèves. C’est le « grand dérangement » qui commence. L’objectif? Briser les chaînes du classicisme, ce mouvement littéraire du 17e siècle qui prônait l’ordre, la bienséance et le silence.

Une élève, Frédérick Tremblay, se lève pour le premier exposé oral. Elle ne va pas à l’avant. Non, elle se dirige vers l’arrière, face au mur. Son devoir? Crier une fable de La Fontaine apprise par cœur. Le plus fort possible. Pendant ce temps, les autres élèves sont invités à réaliser leur « plus grand rêve » : dormir sur leur bureau. Marido, elle, ouvre la porte et sort dans le corridor. Plus elle s’éloigne, meilleures sont les notes. Elle veut démontrer l’absurdité des règles rigides d’antan, et surtout, permettre aux élèves de prendre confiance en leur voix.

Frédérick avoue que « ça me faisait peur de crier », mais Paul Brazeau, dont la voix a dû résonner loin, a trouvé cette formule bien meilleure qu’un oral classique. C’est là qu’on passe au romantisme, où l’on se rebelle, où l’on veut « faire sortir le feu de notre cœur, même si ça dérange ».

Littérature et autres Niaiseries : le cabaret punk de Sherbrooke

Ce n’est pas uniquement dans la classe que Marido fait des siennes. Depuis dix ans, elle secoue le centre-ville de Sherbrooke avec son projet de soirées littéraires appelé « Littérature et autres Niaiseries ». C’est avec son ami musicien Gabriel Lemieux-Maillé qu’elle a eu l’idée de transformer ses soirées festives d’appartement en un événement public. Pourquoi?

« Moi, je sens que je ne suis pas le public cible dans les soirées de poésie. Je n’aime pas ça, me taire. Le silence, ça me rend inconfortable. » C’est une vision tellement humaine, ça, n’est-ce pas? Ces soirées, qui se déroulent notamment à La Petite Boîte Noire, sont tout sauf silencieuses. Le public est « bigarré », on dirait même indomptable. On y voit de tout : la jeune prodige du krump Adeline Kerry Cruz, le rappeur KNLO défilant la liste des ingrédients des bonbons d’Halloween, ou un humoriste qui se fait huer gentiment. Ce n’est jamais plate, selon le chroniqueur Félix Morin. Tout est possible.

Dominic Tardif, journaliste culturel, insiste : Marido veut que ça soit « le fun » et qu’il y ait un côté « punk rock » indéniable. Elle a montré, avec sa bande, que la littérature pouvait exister en dehors des grands centres. C’est inspirant.

Sortir la littérature du cadre scolaire grâce aux rencontres

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Marido a cette stratégie d’intrigue, et elle marche. Elle fait rencontrer des artistes à ses élèves chaque année pour les forcer à sortir de leur zone de confort. Cette année-là, c’est Akena Okoko, alias KNLO (du groupe Alaclair Ensemble), qui a été invité. C’est le fruit d’une collaboration entre Marido et des professeurs de littérature de cégep et d’université.

Ils attendaient une vingtaine d’élèves du secondaire. C’était sous-estimer l’engouement, bien sûr. Trente jeunes ont fait le déplacement jusqu’au Séminaire de Sherbrooke, curieux, même ceux qui n’étaient pas « sûrs de leur rapport à l’écriture ». L’environnement change, devient vaste et lumineux. Après la présentation du poète musicien, place à l’atelier de création. Certains s’isolent, d’autres restent aux tables. L’idée, c’est que le plaisir ne s’éloigne jamais trop du travail, comme le dit Akena Okoko lui-même.

Le micro ouvert, exercice par définition intimidant, a été un tel succès qu’il manquait de temps! Même les élèves du secondaire, que Marido qualifie d’« en feu », ont osé lire à voix haute ce qu’ils venaient d’écrire. Ça, c’est la preuve que l’approche non traditionnelle fonctionne.

La fée ambulante et l’éclatement par l’écriture

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Parfois, les multiples facettes de Marie-Dominique se croisent. Quand elle lit à ses élèves ce qu’elle a écrit elle-même, l’autrice et l’enseignante se rencontrent. Elle avoue que c’est ce qui la « gêne le plus », car elle abat des frontières. Mais elle le fait quand même, parce qu’elle veut vivre des émotions dans son métier. Elle veut que ses élèves réalisent que « la langue est un lieu de pouvoir » et qu’ils peuvent être « pertinent[s] pour la suite de l’histoire ».

Mikella Boulanger, une ancienne élève devenue performeuse, compare Marido à une « fée ambulante », quelqu’un qui a une influence marquante sur la destinée. Mikella, à 20 ans, se souvient qu’elle avait été associée à la poète trash Josée Yvon par Marido, un moment qui lui a donné le goût de la scène. Son pseudonyme en classe était « Aurore boréale ». À la fin de l’année, quand elle s’est révélée, c’était un moment indélébile.

Grâce à la possibilité d’écrire librement sous un pseudonyme, les élèves, comme Mikella, se donnent aujourd’hui le droit d’écrire et de « faire de la poésie » pour s’éclater, tout en restant « chirurgicale » dans l’analyse. Les mots, qu’ils soient criés ou chuchotés, sont puissants.

L’héritage d’une professeure passionnée

Le parcours de Marie-Dominique Billequey, Marido, est la preuve vivante qu’enseigner le français ne se limite absolument pas à la grammaire et aux dissertations ennuyeuses. Elle est parvenue à sortir la littérature du cadre scolaire rigide, que ce soit en organisant des ateliers de création avec des rappeurs ou en transformant sa classe en scène de théâtre absurde. Le tout, avec une passion qui force l’admiration, même chez les plus récalcitrants comme Micheal Khalil. Elle a su inspirer, avec un mélange de cœur et de fibre rebelle.

Son succès à Sherbrooke, avec les soirées Littérature et autres Niaiseries, est un témoignage éclatant du fait que la culture peut prospérer hors des grands centres, à condition d’avoir l’audace de la rendre punk rock et inclusive. Et c’est peut-être cela, son plus grand legs : apprendre à ses élèves non seulement à écrire, mais surtout à se saisir du pouvoir de leur propre voix, quitte à déranger l’ordre établi.

Selon la source : ici.radio-canada.ca

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