L’aide sociale, est-ce un fardeau ou un point de départ ?
credit : lemorning.ca (image IA)La question de l’aide financière accordée aux demandeurs d’asile au Québec revient souvent au centre des débats, notamment avec cette histoire de lettre envoyée par le gouvernement provincial au fédéral. Certains, c’est vrai, craignent que la hausse des coûts ne pèse trop lourd sur les finances publiques. Mais il y a un angle qu’on a tendance à oublier : pour les personnes qui arrivent chez nous, cette aide n’est pas un luxe, mais plutôt un levier, un point de départ absolument crucial pour leur intégration.Ce que les données nous montrent, et c’est assez étonnant, c’est que les demandeurs d’asile ne restent pas dépendants de cette aide. Au contraire, ils l’utilisent comme un tremplin rapide vers l’emploi. Réduire cette aide, comme l’a évoqué Québec, pourrait donc créer un obstacle de taille à l’intégration d’une main-d’œuvre pourtant très recherchée.
Le filet de sécurité : 829 $ pour survivre et chercher du travail
credit : lemorning.ca (image IA)Actuellement, la somme versée à un adulte sans contrainte à l’emploi est fixée à 829 $ par mois. Quand on y pense, c’est nécessaire pour survivre, mais ça ne permet certainement pas de vivre dans l’opulence. C’est tout juste assez pour le strict minimum.Mathia Lando Gabriel, ancien professeur de mathématiques en Haïti et demandeur d’asile arrivé en octobre 2024, le confirme : « C’est nécessaire comme argent. Ça m’a permis d’être hébergé avec un ami dans une chambre, d’acheter à manger, de payer ma carte d’autobus pour aller à une entrevue d’embauche à Laval, par exemple. » Sans ce minimum, comment voulez-vous qu’ils se déplacent pour décrocher le travail tant attendu?
Martial Armand Mbeunga, un Camerounais de 34 ans, explique aussi que l’aide sociale fut un « coup de pouce » essentiel. Il insiste : c’est une façon de subsister car « ce n’est pas avec l’aide sociale qu’on peut louer un appartement. » C’est un point fondamental. L’objectif est la survie à très court terme, le temps de s’orienter vers l’emploi.
Le mythe de la dépendance à long terme démantelé par les chiffres
C’est ici que les données gouvernementales viennent mettre un grand coup de pied dans les préjugés. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les demandeurs d’asile ne vivent pas aux crochets de l’État pendant des années. L’aide sociale, pour eux, est consommée sur une durée incroyablement courte.La durée cumulative moyenne des prestations des demandeurs d’asile est passée de 11,8 à 17,9 mois entre juillet 2024 et 2025. Maintenant, comparez cela avec la moyenne des autres prestataires des programmes d’assistance sociale (personnes incapables de travailler ou avec des contraintes lourdes) : leur durée cumulative était de 187,7 mois en juillet 2025. On parle de dix fois moins longtemps !
Rémy Trudel, ancien ministre et professeur à l’École nationale d’administration publique, le dit clairement : « Cela vient invalider le jugement à première vue que les demandeurs d’asile nous coûtent cher. » Et il a raison ! Pour être vraiment équitable, il faudrait même calculer ce qu’ils rapportent en impôts sur leurs revenus de travail, pendant au moins les quatre années d’attente de la décision de la Commission de l’immigration. On parle alors d’un investissement, pas d’une dépense.
La facture et le bras de fer politique entre québec et ottawa
credit : lemorning.ca (image IA)Bien sûr, le Québec a vu les sommes versées aux demandeurs d’asile grimper en flèche, passant de 160 millions de dollars en 2022 à 500 millions en 2024. C’est un saut spectaculaire, représentant 15 % du total des prestations d’assistance sociale.Le gouvernement Legault a reçu une compensation fédérale de 750 millions de dollars pour couvrir les années précédentes (2021 à 2023), mais il n’est pas satisfait. Il veut qu’Ottawa assume la facture de la hausse récente, et surtout, qu’il y ait une meilleure répartition des demandeurs d’asile entre toutes les provinces. C’est un enjeu majeur, on le comprend.
Le ministre de l’Immigration, Jean-François Roberge, a d’ailleurs brandi une menace dans une lettre à son homologue fédérale, Lena Diab : si le fédéral ne coopère pas, Québec pourrait prendre des mesures pour rendre la province « moins attractive ». La politique en cours de préparation pourrait même viser à diminuer substantiellement l’aide financière de dernier recours à partir d’une certaine date. Pour M. Mbeunga, réduire le nombre de mois d’assistance sociale, ce serait tout simplement « condamner certaines personnes ».
Une « petite pépite d’or » face à la pénurie de main-d’œuvre
credit : lemorning.ca (image IA)La grande ironie dans tout ça, c’est que les demandeurs d’asile représentent une solution de rechange brillante aux problèmes chroniques de pénurie de main-d’œuvre que nous connaissons. Avec le resserrement des règles concernant les travailleurs étrangers temporaires (TET), ces personnes, déjà sur le territoire, sont devenues un atout inestimable.« On a trouvé une petite pépite d’or avec une clientèle qui veut travailler », s’enthousiasme Mia Homsy, vice-présidente aux stratégies chez Investissement Québec. Elle rappelle que la majorité d’entre eux possèdent un permis de travail ouvert, ce qui est un avantage énorme. D’autant plus que, soyons honnêtes, les Québécois ne sont souvent pas intéressés par les métiers manufacturiers en demande, surtout pour les quarts de soir ou les fins de semaine.
Structurer l’accueil plutôt que de restreindre les services
credit : lemorning.ca (image IA)Pour que cette « pépite d’or » puisse briller, il faut toutefois faciliter l’accès au premier emploi. C’est l’objectif de l’organisme INICI qui organise le Salon de l’emploi et de l’intégration sociale, dont la cinquième édition a eu un succès fou : un taux de placement de 80 % !Pour y arriver, il a fallu déconstruire les préjugés. Marie-Laure Konan, directrice générale d’INICI, explique que plusieurs entreprises ignoraient que les demandeurs d’asile pouvaient travailler légalement. C’est un manque d’information qui coûte cher à l’économie.
Benoît Broncales, directeur des ressources humaines chez JPMA Global (qui emploie Mathia et Martial), ne mâche pas ses mots : « La meilleure façon n’est pas de restreindre les services mais de structurer notre accueil, de leur donner des avenues en formation. » Son entreprise, qu’il compare aux Nations unies pour sa diversité, a besoin de main-d’œuvre spécialisée en métallurgie ou comme machinistes. L’aide sociale, combinée à une formation rapide, est la clé pour combler ces postes urgents.
Voir au-delà du chèque d’aide
credit : lemorning.ca (image IA)Ce qu’il faut retenir de cette situation, c’est que l’aide sociale versée aux demandeurs d’asile n’est pas le problème, mais plutôt un investissement initial qui porte rapidement ses fruits. Les faits sont là : ces personnes ne s’attardent pas à l’aide de dernier recours; elles cherchent activement et très rapidement à s’intégrer au marché du travail.Si l’on craint, comme le suggère M. Gabriel, que cette aide « rende des gens paresseux » (ce qui est clairement contredit par les chiffres), la réponse n’est pas de couper, mais d’améliorer la politique pour les aider à décrocher un emploi encore plus vite et à obtenir leur première expérience québécoise. Plutôt que de menacer de rendre le Québec moins attractif, il serait plus judicieux de mieux structurer l’accueil et la formation. Cela répond, après tout, à un double défi de société, économique et humanitaire, simultanément.