Le vrai prix de l’énergie : 50 ans après le traité de la Baie-James

Le vrai prix de l’énergie : 50 ans après le traité de la Baie-James credit : lemorning.ca (image IA)

L’ambivalence, cinq décennies plus tard

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Cinquante ans, ce n’est pas rien. C’est le temps qui s’est écoulé depuis la signature de cette fameuse Convention de la Baie-James et du Nord québécois (CBJNQ). Si, pour beaucoup dans le Sud, cette entente a juste permis de s’assurer que nos lumières restent allumées et que l’économie tourne, le regard porté par ceux qui vivent là-bas, sur le territoire, reste franchement ambivalent.

Il est indéniable que la Convention a apporté une certaine forme de développement économique. Mais à quel prix, vraiment? L’impact sur le territoire lui-même, sur le quotidien des gens, a été absolument profond. L’histoire de l’ancienne communauté crie de Fort George, située à plus de 1400 kilomètres de Montréal sur la côte de la Baie-James, nous le rappelle avec une force incroyable.

Pour s’y rendre, il faut prendre le traversier. C’est là qu’on rencontre Margaret Fireman et son mari, Johnny. Ils sont sortis de leur voiture pour respirer l’air frais, juste avant d’accoster sur l’île qui abritait autrefois leur village. C’est un voyage à la fois physique et, surtout, dans la mémoire.

Fort George : quand la nature reprend ses droits

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Cette île natale se trouve à quelques kilomètres seulement de Chisasibi, la plus grande des 11 communautés de l’Eeyou Istchee. Après une courte traversée, le paysage change brutalement. Les véhicules sont rapidement encerclés par de hautes broussailles. Celles-ci ont impitoyablement repris possession des anciens jardins, de l’aéroport, et même de l’ancien pensionnat catholique. C’est un rappel très visuel de ce qui a été laissé derrière.

Pourtant, Fort George était autrefois un lieu d’échange, un point de rassemblement essentiel pour les familles cries après de longs et difficiles mois passés à la trappe et à la chasse dans la vaste vallée de la rivière La Grande.

En déambulant dans ce qui étaient jadis des rues de sable, on distingue encore quelques maisons transformées en chalets d’été, y compris celle de Margaret. Son père l’avait construite en 1955. Soixante-dix ans plus tard, la charpente tient bon, tout comme les souvenirs. Margaret se souvient d’une vie d’une liberté totale : simple, sans eau courante ni électricité, certes, mais infiniment riche sur ce territoire immense.

« On n’avait jamais à demander de permission, on sortait tout simplement. On jouait avec ce qu’on trouvait. Personne ne s’inquiétait », raconte-t-elle, avec un air de nostalgie. Elle ajoute, avec une simplicité désarmante : « L’île prenait soin de nous. » C’était ça, la vie.

Le déplacement forcé : un symbole des conséquences

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Mais l’île est devenue, bien malgré elle, l’incarnation même des conséquences sociales et environnementales engendrées par les barrages de la Baie-James. Dès la signature de la convention, la construction s’accélère. Le barrage LG-2 est mis en service en octobre 1979.

Le hic, c’est que cet ouvrage hydroélectrique devait doubler la puissance du courant de la rivière La Grande, faisant passer le débit moyen de 1700 m³/s à plus de 3300 m³/s. Hydro-Québec a très vite craint que ce flux massif n’accélère l’érosion des berges de l’île sablonneuse, menaçant ainsi directement la survie du village. Face à cette menace bien réelle, le gouvernement a tranché : la communauté devait être déplacée.

Il y a eu une vague de panique chez les résidents. Imaginez la peur! Certains craignaient l’inondation pure et simple en cas de bris. L’église catholique a été transportée par barges et camions jusqu’à un nouveau terrain, celui qui deviendrait Chisasibi. Les autorités voulaient à tout prix décourager quiconque de rester à Fort George : certaines maisons ont été déplacées, mais beaucoup d’autres ont été détruites.

« Les gens étaient tristes de devoir déménager. Certains revenaient le lendemain et retrouvaient leur maison enterrée sous les gravats, leurs possessions encore dans le sous-sol », se souvient Johnny Fireman, visiblement ému. Ce n’était pas juste un déménagement; c’était un tournant brutal, une projection involontaire dans la modernité industrielle.

La rivière, le chemin bloqué et les chemins de portage perdus

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Bien que les barrages n’aient finalement pas eu raison de l’île elle-même, les réservoirs créés ont provoqué d’autres bouleversements majeurs. Le premier, et non le moindre, fut le blocage pur et simple de la principale voie de transport de la communauté : la rivière La Grande.

Pendant des siècles, cette rivière était la route. Elle permettait aux Cris de remonter en canot profondément dans les terres, là où les familles se réunissaient sur leurs territoires de chasse traditionnels, dans le bassin versant de La Grande. Le cycle des saisons dictait la vie, riche en trappe (castors, caribous, martres, ours).

Comme Margaret nous le rappelle si bien, il y a une dimension spirituelle dans ce territoire : « Nos ancêtres ont pris soin du territoire. Ils en connaissaient chaque recoin. Ils se déplaçaient à pied ou en pagayant. Ils ont vécu sur le territoire. Ils y ont enterré leurs proches. »

Dès les premières phases de construction, entre 1973 et 1979, les forêts luxuriantes ont été inondées. Non seulement les sentiers et les chemins de portage ont disparu sous des mètres d’eau, mais des sépultures ont été perdues, noyées au fond de ces immenses réservoirs. Margaret mentionne d’ailleurs que quatre de ses sœurs sont enterrées sur le territoire de trappe familial, aujourd’hui simplement inaccessible. Pour cette génération de témoins, inonder ce territoire, c’est ressentir la perte d’une partie de soi-même.

Un lac artificiel et la menace du mercure

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« C’est devenu un lac artificiel, ce n’est pas authentique », déplore Margaret. « Notre rivière était quelque chose de très important, parce que c’est comme ça qu’on nous appelait, les gens de la rivière La Grande. » Il y a une identité qui s’est noyée avec les forêts.

Même si la pêche a continué dans ces nouveaux lacs, un problème grave est apparu. La décomposition des matières organiques inondées a considérablement fait grimper le taux de mercure dans l’eau. Pour les familles, le poisson, qui était une source de nourriture essentielle et traditionnelle depuis toujours, est devenu une source de contamination, un risque pour la santé.

Le résultat, bien sûr, c’est que les habitants ont dû s’éloigner de cette nourriture traditionnelle pour se tourner vers les denrées alimentaires importées du Sud, ce qui change tout, y compris les habitudes de vie et l’économie locale. C’est un sacrifice invisible pour beaucoup.

« Je sais que les gens ne savent pas toujours d’où vient leur électricité. J’aimerais qu’ils soient plus conscients de l’impact que cela a eu sur nous », confie Margaret Fireman, en regardant cette rivière qui l’a vue naître. C’est un appel à l’empathie, non?

Entre le passé révolu et la fierté de l’avenir

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En marchant sur les sentiers silencieux de Fort George, Margaret s’arrête devant un ancien canot de bois laissé à l’abandon sur la berge. C’est un signe fort, presque un message. « Mon père n’aurait jamais laissé un canot dans cet état », dit-elle en soupirant. Ce canot abandonné est, pour elle, le symbole d’une époque définitivement révolue, d’un savoir-faire qui s’estompe.

Pourtant, juste un peu plus loin, elle entend le son de coups de marteau. C’est une jeune famille qui est en train de construire un nouveau chalet. Ça, c’est la vie qui reprend. Le sourire lui vient, laissant transparaître une fierté sincère de voir la nouvelle génération perpétuer la mémoire du lieu, en dépit de tout ce qui a été perdu.

La relation à bâtir : consulter pour ne plus détruire

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La cheffe de Chisasibi, Daisy House, était très jeune au moment du grand déplacement. Mais elle se souvient très bien des conséquences, que la communauté a vécues comme une onde de choc persistante. « Le déplacement, les traumatismes des pensionnats, la lente perte de notre langage. La signature de la CBJNQ, c’était il y a 50 ans. À ce jour, on voit encore les conséquences cumulées des barrages à Chisasibi », déplore la cheffe, qui vient d’être réélue pour un deuxième mandat.

Selon elle, tous ces événements ont créé une méfiance tenace envers l’État, une méfiance qui, disons-le franchement, existe encore chez une partie de la population crie. La relation, bien sûr, s’est améliorée. « On ne peut pas dire le contraire. Il y avait beaucoup de tensions avant, mais je pense qu’on peut faire mieux », nuance-t-elle.

Avec le recul et son expérience, Daisy House croit fermement que le développement est toujours possible dans la région. Mais il y a une condition essentielle, tirée des leçons amères de la CBJNQ : il faut absolument consulter et inclure les Cris dans tout projet touchant leurs ressources naturelles.

Son message est d’une clarté absolue : « Nous ne sommes pas contre le développement, nous sommes contre la destruction », assure-t-elle, mettant en avant la résilience incroyable de son peuple face aux conséquences souvent insoupçonnées de l’hydroélectricité.

Un traité qui continue de nous interpeller

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Le traité de la Baie-James, entériné en 1975, est historique. C’était la première entente moderne sur des revendications territoriales au pays. Mais cinquante ans après, l’impression reste celle d’un marché dont le coût réel n’est pas terminé d’être payé.

Si certaines communautés ont pu bénéficier de la CBJNQ, d’autres doivent toujours faire face à de profondes iniquités systémiques et aux traumatismes non résolus, qu’il s’agisse de la perte de l’histoire, des sépultures ou des changements dans le mode de vie et l’alimentation. Le récit de Margaret et Johnny Fireman, celui de la cheffe Daisy House, n’est pas qu’un simple chapitre d’histoire; c’est une interpellation directe à ceux qui consomment l’électricité produite là-bas.

Il nous rappelle que le progrès a toujours un prix. Et dans le cas de l’énergie de la Baie-James, ce prix est intrinsèquement lié à l’histoire et à l’identité des gens de la rivière La Grande.

Selon la source : ici.radio-canada.ca

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