50 ans de la Convention de la Baie-James : Quand la Nation crie a choisi la relation plutôt que la transaction

50 ans de la Convention de la Baie-James : Quand la Nation crie a choisi la relation plutôt que la transaction credit : lemorning.ca (image IA)

Le « projet du siècle » et le tournant cri

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Le 11 novembre 1975 n’est pas qu’une simple date dans l’histoire du Québec. C’est le jour où la Convention de la Baie-James et du Nord québécois (CBJNQ) a été officiellement signée, concrétisant ainsi ce que l’ancien premier ministre Robert Bourassa appelait, avec une ambition folle, le « projet du siècle ». Si pour le Sud, c’était la promesse d’une indépendance énergétique, pour la Nation crie, cet événement a marqué un tournant fondamental, certes, mais aussi le début d’une relation complexe, inédite et, disons-le, franchement tumultueuse avec le gouvernement québécois.

Aujourd’hui, le nouveau grand chef de la Nation crie, Paul John Murdoch, nous offre un regard unique sur cette époque, nourri des anecdotes de l’intérieur de figures clés comme son oncle, Billy Diamond, et du négociateur en chef Ted Moses. C’est une perspective précieuse qui nous rappelle que rien n’a été facile.

La découverte brutale d’un avenir inondé

Il faut se remettre dans le contexte du début des années 1970 : le nord et le sud du Québec étaient, pour ainsi dire, deux mondes qui s’ignoraient superbement. Imaginez l’annonce fracassante de Robert Bourassa, faite devant 6000 militants libéraux au Colisée de Québec : « Le développement de la Baie-James, mes chers amis, est la clé du progrès économique du Québec. En un mot, c’est la clé de l’avenir du Québec. » Un avenir, oui, mais pas celui qu’imaginaient les Cris et les Inuits.

L’histoire, assez sidérante quand on y pense, veut que ce soit un jeune Cri, Philip Awashish de Mistissini, qui ait entendu en premier l’annonce de ce mégaprojet à la radio en 1971. Aucune consultation. Zéro information. Les peuples autochtones apprenaient ainsi que leur territoire allait être en partie inondé pour fournir la moitié de l’hydroélectricité québécoise. C’est brutal, non? On vient s’installer chez vous sans même frapper à la porte.

L’urgence de s’organiser et la naissance du Grand Conseil

Cette intrusion a servi de catalyseur. De jeunes leaders, comme Philip Awashish et Billy Diamond (de Fort Rupert, devenu Waskaganish), qui s’étaient rencontrés dans des pensionnats pour Autochtones dans le Sud — un endroit où, ironiquement, les liens se sont créés — se sont réunis avec des chefs plus âgés, tel Robert Kanatewat. Leur mission? Organiser la défense face à ce qui était perçu comme une agression.

Le grand chef Paul John Murdoch l’illustre bien : « Imagine, tu es présenté à quelqu’un pendant qu’il déménage dans ta maison! » C’était exactement ça. L’isolement géographique n’aidait en rien. Aller de leurs communautés jusqu’à Québec exigeait alors un parcours du combattant : hydravion, train, un autre avion. Pourtant, c’est cette menace qui a permis aux liens culturels préexistants de se transformer en un véritable réseau politique, donnant naissance au Grand Conseil des Cris. Leur nom, en langue crie, signifie d’ailleurs : « les peuples de la côte et les peuples de l’intérieur se défendent l’un l’autre ». Ça dit tout.

Un affront politique : « privilèges, pas des droits »

Lors de leur première tentative de dialogue avec Robert Bourassa, les Cris avaient un message simple : « On est ici, il faut qu’on se parle. » Ils craignaient d’être totalement ignorés. Malheureusement, la rencontre a laissé un goût amer. Paul John Murdoch se souvient que Bourassa a coupé court aux discussions avec une phrase choc : les Cris n’avaient que des privilèges, et non des droits.

Émotionnellement, c’était un affront terrible. Bien sûr, le grand chef actuel reconnaît que Bourassa n’avait pas *complètement* tort légalement à cette époque. C’est seulement en 1982, avec le rapatriement de la Constitution, que les droits ancestraux ont été confirmés et enfin reconnus. Mais cet échange brutal a forcé les chefs à changer de stratégie. Comme l’aurait dit Malcom Diamond, grand-père de Paul John Murdoch : « Il va falloir que vous preniez tout ce que vous avez appris dans son école [pour] utiliser ses règles et ses droits contre lui. »

L’avocat qui ne pouvait pas « laisser tomber ces gars-là »

Heureusement, la Nation crie a trouvé des alliés inattendus. Le grand chef Murdoch exprime une immense gratitude envers l’avocat James O’Reilly. Imaginez : un jeune homme qui quitte un cabinet prestigieux (Martineau Walker) pour venir plaider la cause des Cris, à une époque où le droit autochtone était, pour ainsi dire, inexistant. C’était un geste d’une bravoure professionnelle rare, un véritable risque.

Murdoch se souvient d’avoir demandé à Me O’Reilly pourquoi il avait pris cette décision. La réponse était simple et profondément humaine : « I couldn’t let the boys down » (Je ne pouvais pas laisser tomber ces gars-là). Les « gars », comme il les appelait affectueusement, c’étaient « Billy » (Diamond) et « Teddy » (Moses). Ce genre de dévouement, qui va au-delà du simple mandat professionnel, est la preuve que cette bataille a toujours été profondément personnelle. Après les longues négociations et la décision du juge Albert Malouf en 1973 d’interrompre les travaux, la signature est arrivée, mais à quel prix. C’était, selon Murdoch, un « sacrifice terrible » consenti pour garantir un avenir et des choix aux générations futures.

Un engagement : La Convention est le début d’une relation

Attention, Paul John Murdoch rejette fermement le terme « transaction » souvent accolé à la Convention. Selon lui, en acceptant le projet et en « sautant dans le vide », les chefs cris n’ont pas vendu leur territoire ; ils ont plutôt accepté la promesse d’une relation avec le gouvernement du Québec. Une relation fondée sur le respect de leurs droits. Cela exigeait un courage incroyable, une confiance risquée dans l’autre partie.

Son oncle, Billy Diamond, avait un principe fondamental, celui qui définit peut-être le mieux cette philosophie de relation : on peut s’énerver, on peut crier, mais il ne faut jamais briser la table de négociation. Pour Diamond, dépeint par son neveu comme un homme sensible derrière l’image du chef fort, la relation est et demeure essentielle.

Une ligne qui continue : De la turbulence à la Paix des Braves

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Depuis cette signature historique, cinquante ans se sont écoulés, et la relation a connu son lot de tempêtes. Les 25 premières années ont été particulièrement tumultueuses, surtout à cause du non-respect des engagements inclus dans le traité. Imaginez la tension : en 1999, les chefs étaient tellement exaspérés qu’ils étaient prêts à déchirer purement et simplement la Convention.

Ce n’est qu’en 2002 qu’un nouveau tournant est arrivé avec la Paix des Braves, une entente majeure qui a permis de clore des décennies de batailles juridiques. Ce fut un reset qui a enfin donné aux Cris leur mot à dire sur le développement de leur territoire. D’ailleurs, la Convention n’est pas figée : elle a déjà fait l’objet de 30 amendements! Murdoch la voit non pas comme un point final, mais comme « une ligne qui continue ». Cette continuité est primordiale.

Le contrôle du destin et l’espoir

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La Nation crie, bien qu’elle soit aujourd’hui un gouvernement relativement jeune avec des outils de pouvoir non négligeables, fait toujours face à de graves problèmes sociaux – du logement aux aînés en passant par les drogues. Ce sont des préoccupations qui étaient déjà dessinées sur le croquis de Billy Diamond en 1977; elles persistent, malheureusement.

Malgré ces défis insidieux, Paul John Murdoch regarde l’avenir avec une confiance palpable. « On est en contrôle de notre destin », affirme-t-il, un rappel puissant de la souveraineté acquise. Si la cohésion de l’époque a permis à la Nation crie de signer un traité « dans le vide » il y a un demi-siècle, le grand chef a l’espoir de rétablir ce niveau d’unité pour combattre les problèmes sociaux actuels. L’unité et le courage, voilà l’héritage qui perdure, 50 ans après la signature.

Selon la source : ici.radio-canada.ca

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