Soudan : pourquoi la « pire crise humanitaire de la planète » est-elle si ignorée?

Soudan : pourquoi la « pire crise humanitaire de la planète » est-elle si ignorée? credit : lemorning.ca (image IA)

L’horreur oubliée du Soudan

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C’est une phrase qui frappe fort, et pourtant, elle ne semble pas avoir l’écho qu’elle mérite : l’ONU parle de la situation au Soudan comme de la « pire crise humanitaire en cours actuellement sur la planète ». On parle d’un pays immense, le troisième d’Afrique en superficie, un territoire semi-désertique pris dans une guerre civile d’une brutalité inouïe. Elle a éclaté en avril 2023, quand deux chefs de guerre, ex-alliés, ont décidé de s’affronter, mettant un terme net à une courte tentative de démocratie après la dictature de 2021.Franchement, il faut le dire, c’est une guerre de plus pour ce pays qui n’a cessé d’être déchiré depuis son indépendance du Royaume-Uni en 1956. Rappelons qu’en 2011, le tiers sud s’en est détaché pour devenir le Soudan du Sud. Mais ce qui se passe aujourd’hui… c’est peut-être pire que tout. Est-ce vraiment le pire endroit au monde en 2025? L’ampleur dépasse peut-être même ce que l’on voit à Gaza, en Ukraine, ou même au Yémen. C’est vraiment effroyable, comme le disent l’UNICEF et le Programme alimentaire mondial (PAM).

Pourquoi cette guerre est-elle passée sous silence?

C’est la grande question. Comment un tel drame peut-il ne recevoir qu’une infime partie de l’attention médiatique accordée, par exemple, à l’Ukraine ou à Gaza? Il y a bien sûr plus de morts en Ukraine — des centaines de milliers, c’est certain — mais la majorité étaient, malheureusement, des militaires (même si près de 15 000 civils ukrainiens ont aussi été tués par les bombardements de Poutine, soyons précis).Gaza, c’est différent : c’est un drame incroyablement concentré sur un territoire minuscule (il représente un cinq-millième du Soudan!). La population y est en grande partie désarmée et ne peut pas s’échapper. Mais au Soudan, à maints égards, c’est le champion de l’horreur en ce moment. Et pourtant, on n’en parle presque pas. Ce pays est fermé, les zones de guerre sont ultra-dangereuses, l’aide et surtout les journalistes n’entrent qu’au compte-gouttes. Les reportages se font donc principalement depuis le Tchad, en recueillant les récits des survivants.

L’ampleur du désastre : morts, faim et déplacés

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Déjà, le nombre exact de morts est un mystère terrible. Les sources, forcées de faire des recoupements difficiles à distance, estiment que entre 150 000 et 450 000 personnes ont été tuées en deux ans et demi. C’est terrifiant. Mais ce qui choque tout autant, c’est le nombre de personnes qui ont dû fuir leur foyer.Il y a d’abord plus d’un million de réfugiés qui ont traversé la frontière, notamment vers le Tchad, notre voisin. Mais surtout, il y a un nombre inouï de déplacés internes : plus du quart, peut-être même le tiers, des 50 millions d’habitants du pays ont été chassés de chez eux! La Syrie, durant sa guerre des années 2010, avait atteint une proportion plus grande (50 %), mais pour une population deux fois moindre. En plus des villages rasés, la famine menace la moitié du pays.Selon les agences spécialisées, 25 millions de personnes sont en état d’insécurité alimentaire aiguë. Et, pire que tout, l’ONU ajoute qu’environ un million d’autres personnes sont littéralement en train de mourir de faim, piégées dans des villes assiégées où plus rien ne peut entrer.

Massacres à El-Fasher : quand l’indicible est filmé

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Il y a eu ces massacres épouvantables de populations civiles, et le cas d’El-Fasher, grande ville de l’ouest, est particulièrement atroce. Les rebelles des FSR (Forces de soutien rapide, l’un des deux groupes principaux) y sont entrés le 26 octobre et les atrocités à grande échelle auraient continué pendant près de deux semaines. Comment le monde peut-il savoir, quand aucun journaliste n’est sur place?Pour s’informer, on dépend des témoignages des survivants, ceux qui ont réussi à ramper sur 10 ou 20 kilomètres, souvent blessés, jusqu’à une zone sûre comme Tawila (Darfour du Nord), une ville qui échappe encore aux rebelles. Et tenez-vous bien : pour ce dernier épisode, aucun rescapé n’avait encore atteint le Tchad, trop loin (400 km). Ce sont donc des récits d’une force bouleversante qui remontent de ces rescapés.Ce qui rend cette horreur encore plus difficile à digérer, c’est que les FSR, ces paramilitaires fanatiques, filment parfois eux-mêmes leurs propres atrocités. Des meurtriers ricanants qui exécutent des civils et mettent ensuite les images en ligne. Le journaliste Eliott Brachet du Monde a décrit ces scènes à El-Fasher, où un soldat a abattu un vieil homme qui lui demandait : « Qu’est-ce que tu fais mon enfant? » C’est impensable, n’est-ce pas?

Les images du ciel et l’héritage des djandjawids

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Heureusement, pour détailler cette tragédie quand on n’a pas accès au terrain, il nous reste les images satellitaires. Avec une précision diabolique, elles révèlent des choses horribles vues du ciel – comme des amoncellements de cadavres. Ces images sont recueillies par des ONG spécialisées (comme ACLED ou le HRL de Yale). C’est triste d’en être réduit à ces méthodes pour confirmer l’existence de massacres.Ces horreurs nous renseignent aussi sur le sentiment d’impunité totale du général Hemedti, le chef des FSR. Son groupe est l’héritier direct des anciennes milices arabes à cheval qu’on appelait les Djandjawids. Elles avaient déjà perpétré une guerre d’extermination au Darfour entre 2003 et 2006 contre les populations non arabes.Aujourd’hui, les lignes de front recoupent encore des affrontements ethniques. Bien qu’il y ait environ 500 groupes ethniques et 400 langues au Soudan, ce qui se passe à El-Fasher ressemble fort à des massacres racistes : des groupes armés arabes, liés à Hemedti, tuent des civils noirs, comme les ethnies Masalit et Zaghawa. C’est pour cette raison que des ONG et le secrétaire d’État américain parlent d’une apparence de génocide.

Le jeu des puissances et les ficelles internationales

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Derrière cette tragédie locale, il y a bien sûr des ficelles internationales. Le conflit n’est pas qu’interne, loin de là. On observe une tentative de reprise diplomatique via un groupe de contact appelé QUAD, qui réunit les États-Unis, les Émirats arabes unis, l’Égypte et l’Arabie saoudite. C’est compliqué, car chaque camp a ses soutiens.Le général Al-Bourhane, le président officiel (mais retranché à Port-Soudan), bénéficie du soutien de l’Égypte. De l’autre côté, Hemedti reçoit des fournitures et des sommes d’argent conséquentes des Émirats arabes unis, qui transitent souvent par la Libye. Et n’oublions pas les mercenaires russes qui sont aussi impliqués, surtout dans le pillage des mines d’or du pays, une source de richesse importante.On espère évidemment que le président américain, Donald Trump – qui aime prétendre régler toutes les guerres, paraît-il – puisse faire pression sur ses amis des Émirats arabes unis. Mais, je me demande si la relation d’affaires qu’il entretient avec la famille du roi ben Zayed ne pourrait pas le retenir un peu. C’est ça la dure réalité de la géopolitique : des vies humaines contre des intérêts personnels.

Conclusion : face à l’indicible, que faire?

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Cette tragédie qui se répète au Soudan est profondément ancrée dans son histoire et ses innombrables conflits internes, mais elle est aussi alimentée par de nombreuses mains étrangères. Le simple fait que l’on se demande si le président Trump pourrait intervenir ou non montre bien la complexité de la situation internationale.Alors que des milliers de civils sont massacrés — 450 patients et soignants tués dans un seul hôpital à El-Fasher, selon l’Union des médecins soudanais, c’est un chiffre qui vous coupe le souffle — il est urgent de ne pas détourner les yeux. Les signaux positifs concernant un éventuel cessez-le-feu envoyés par le chef des FSR, Hemedti, après la chute d’El-Fasher, ne sont qu’une maigre consolation après tant d’horreurs.Il faudra revenir sur ce sujet, c’est certain, pour décortiquer encore les mécanismes géopolitiques qui permettent à une telle crise de demeurer la plus grave de la planète tout en restant la plus ignorée. L’urgence humanitaire est totale, et l’impunité, effarante.

Selon la source : ici.radio-canada.ca

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