Souveraineté : Poilievre redécouvre une doctrine que Carney s’est déjà appropriée
Simon Kabbaj - 2026-03-01 13:30
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Un discours, un an trop tard
La scène se déroule à l’Economic Club de Toronto. Ce jeudi, le chef du Parti conservateur, Pierre Poilievre, monte à la tribune pour livrer un discours important. Pourtant, dans le grand échiquier politique, son message arrive avec un temps de retard. Un an, pour être précis. Une année qui a permis à un autre acteur de s’emparer d’un terrain idéologique crucial.
Cet acteur, c’est Mark Carney. L’ancien gouverneur de la Banque du Canada semble avoir subtilisé au Parti conservateur ce que l’on pourrait appeler la «doctrine Harper». Une doctrine axée sur la nécessité de défendre la souveraineté du Canada, particulièrement dans le contexte de l’ère trumpienne qui redéfinit les relations internationales.
Le choix des mots de Pierre Poilievre à Toronto n’était pas anodin. Le mot-clé, « souveraineté », a été prononcé neuf fois en anglais et cinq fois en français. Une insistance qui révèle une prise de conscience, mais qui peine à masquer le fait que le terrain a déjà été occupé.
L’héritage de Stephen Harper ou l’indépendance à tout prix
Cette nouvelle rhétorique rappelle inévitablement l’ancien premier ministre Stephen Harper. En février 2025, ce dernier confiait sans détour que s’il avait encore été aux commandes, il aurait été « prêt à accepter n’importe quel niveau de dommage pour préserver l’indépendance du pays ». Une affirmation forte, allant jusqu’à évoquer la possibilité d' »appauvrir le pays » pour atteindre cet objectif.
Mais cette doctrine n’est pas une improvisation récente née du retour de Trump au pouvoir. Stephen Harper l’avait théorisée bien plus tôt. Un passage de son discours du trône de 2006, rédigé par lui-même et lu par la gouverneure générale, en témoigne. Il y était question de « défendre nos intérêts dans un monde complexe et parfois dangereux » et de la nécessité de « faire preuve d’indépendance dans la défense de la souveraineté du pays ».
Avec le recul, ces phrases semblent prémonitoires et pourraient presque être attribuées à Mark Carney aujourd’hui. D’ailleurs, la connexion entre les deux hommes est bien réelle. Carney a récemment confié parler régulièrement avec l’ancien premier ministre, celui-là même qui l’avait nommé à la tête de la Banque du Canada.
D’Harper à Poilievre, la grande mutation conservatrice
En 2025, lors d’entrevues, Stephen Harper se décrivait lui-même comme l’un des premiers ministres les plus pro-américains de l’histoire du Canada, une affirmation qui pourrait être débattue en pensant à Brian Mulroney. Pourtant, cette posture n’a jamais empêché Harper de se montrer critique envers les États-Unis lorsque la situation l’exigeait. Dès 2005, il avait fermement dénoncé les passages non autorisés de sous-marins américains dans les eaux territoriales canadiennes du Grand Nord. La souveraineté du Canada dans l’Arctique fut l’un de ses principaux chevaux de bataille.
Depuis son départ, le Parti conservateur a cependant connu une transformation notable. La formation politique s’est progressivement rapprochée de la droite républicaine américaine, au point de muter avec elle sur certains aspects. Pierre Poilievre, par exemple, a fait de la « promesse du Canada » un thème récurrent, un concept qui trouve ses racines bien plus dans le discours politique américain que dans la tradition canadienne.
Quand la rhétorique MAGA se heurte au mur de la réalité
Cette américanisation a placé Pierre Poilievre dans une position délicate lorsque la droite trumpiste a repris le pouvoir au Sud. Lui qui avait pris l’habitude de singer certaines méthodes de Donald Trump, notamment en affublant ses adversaires de surnoms réducteurs comme « Justinflation » ou en parlant de « maires incompétents », s’est retrouvé comme pris au dépourvu.
La situation est devenue encore plus complexe quand Trump a commencé à s’en prendre directement au Canada, allant jusqu’à évoquer à voix haute son annexion. Face à cette nouvelle donne, le chef conservateur a semblé déstabilisé. Il lui a fallu un certain temps pour abandonner ses slogans d’inspiration MAGA, tel que le fameux « Axe the tax », qui sonnaient soudainement différemment dans ce nouveau contexte de tensions.
Un retour aux sources qui sonne faux ?
Le discours de jeudi dernier marque donc un virage. Il se veut une réponse plus substantielle, se positionnant face aux récentes interventions de Mark Carney à Davos et à la conférence Citadelle. Pierre Poilievre a semblé redécouvrir la vieille conception « bleue » du Canada, celle qui, sous John Diefenbaker, consistait à résister à l’américanisation totale du pays.
Il a même puisé dans l’histoire plus lointaine, rappelant l’Acte de l’Amérique du Nord britannique de 1867. Un acte signé, entre autres, par le conservateur John A. Macdonald pour contrer l’hostilité des États-Unis, leur refus du libre-échange et leur ambition de réaliser leur « destinée manifeste » sur tout l’hémisphère. L’idée de revenir à ces fondamentaux et de leur redonner une actualité est certainement pertinente.
Cependant, une question demeure. Après des années d’une droitisation calquée sur le modèle américain et, dans certains cas, d’une véritable « MAGA-isation » du discours — on peut penser au député conservateur Jamil Javani —, ces nouveaux propos de Pierre Poilievre sonnent un peu faux. Le virage est amorcé, mais sa sincérité reste à prouver.
Selon la source : journaldequebec.com