La « troisième voie » au Québec : fin d’un cycle ou éternel recommencement ?

La « troisième voie » au Québec : fin d’un cycle ou éternel recommencement ? credit : lemorning.ca (image IA)

Une page se tourne pour la CAQ et son fondateur

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C’est toujours un moment particulier, un peu flottant, quand un chef de parti tire sa révérence. Ça l’est encore plus quand cet homme est le premier ministre en exercice, et surtout, le fondateur même du mouvement politique qu’il dirige. On a tous vu cette image, ou du moins on s’en souvient : François Legault, sourire aux lèvres, levant le pouce le 4 septembre 2012. C’était il y a une éternité en temps politique. À l’époque, sa toute nouvelle Coalition avenir Québec terminait troisième, loin du pouvoir. Aujourd’hui, avec son départ, les langues se délient et les analyses fusent de toutes parts.

Pour certains, comme Paul St-Pierre Plamondon, le constat est sans appel et même un brin cruel. Deux jours à peine après l’annonce du premier ministre, le chef du Parti québécois a lâché une phrase qui résonne fort : « La CAQ, c’est bel et bien la chose de François Legault ». Selon lui, c’est la fin d’une ère, tout simplement. C’est un sentiment assez répandu, finalement… Legault peut quitter la CAQ, mais est-ce que la CAQ peut survivre sans Legault ? C’est toute la question.

Il faut dire que l’ancien péquiste et entrepreneur avait fait un pari audacieux, presque risqué. Il a misé toute sa carrière sur cette fameuse « troisième voie ». Un truc un peu hybride, hétérodoxe, disons-le. L’idée était de créer un espace qui ne soit ni purement souverainiste, ni complètement fédéraliste. Pas tout à fait à gauche, mais pas non plus complètement à droite — on se rappelle que la CAQ se veut plus interventionniste que le Parti conservateur. Et le plus fou ? C’est que ça a marché. En 2018, ce pari a brisé une alternance vieux de plus de 40 ans entre les libéraux et les péquistes. Mais pour le chef du PQ, le déclin actuel du parti montre que cette doctrine est une impasse, une répétition d’échecs passés. Reste à voir si les Québécois sont vraiment condamnés à n’avoir que deux options sur leur menu politique.

L’histoire bégaye : la récurrence de l’entre-deux

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Mais est-ce vraiment la fin de ce modèle ? Si on prend un peu de recul — et j’aime bien faire ça —, l’histoire nous raconte une tout autre version. La CAQ n’est pas une anomalie. Loin de là. L’historien Éric Bédard nous rappelle que ces coalitions de « troisième voie » reviennent constamment dans notre paysage politique. « Au Québec, la troisième voie, c’est quelque chose qui revient toujours. Ça traverse notre histoire en pointillé », explique-t-il. C’est presque cyclique.

Selon M. Bédard, cela s’explique peut-être par notre tempérament. On dit souvent que les Québécois n’aiment pas la chicane, et c’est pas faux. Dans les périodes de tensions, on cherche le consensus. La troisième voie devient alors le refuge des « peuples minoritaires » qui ont une peur bleue de la fragmentation. On se dit : si on se divise, on s’affaiblit. C’est un réflexe de survie, au fond. Ce phénomène ne date pas d’hier, croyez-moi. Dès la fin du XIXe siècle, alors que libéraux et conservateurs se tiraient la bourre, Honoré Mercier a tenté le coup avec son Parti national. Bon, la coalition a fini par éclater, c’est vrai, mais l’idée a germé. Quelques décennies plus tard, un certain Maurice Duplessis s’en est inspiré pour bâtir l’Union nationale.

Et tenez-vous bien, même le Parti québécois de René Lévesque, à sa fondation en octobre 1968, jouait sur ce tableau ! L’historien souligne qu’à l’époque, dans un monde déchiré par la Guerre froide, on cherchait un équilibre entre le capitalisme sauvage et un syndicalisme trop dur. Le PQ se posait alors à mi-chemin entre l’Union nationale et le Parti libéral. C’est fou comme on l’oublie. C’est la Révolution tranquille qui a ensuite tout recalibré autour de l’axe « OUI » ou « NON » à l’indépendance. Mais même après ça, d’autres ont essayé. On se souvient de l’Action démocratique du Québec (ADQ), fondée en 1994. Ils ont quand même réussi à former l’opposition officielle en 2007 avant de se fondre dans la CAQ en 2012. Comme quoi, le cycle est tenace.

Système électoral, scepticisme et néo-impérialisme

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Alors, pourquoi ça marche… et pourquoi ça casse ? Il y a un aspect technique qu’on ne peut pas ignorer. Martin Papillon, prof de sciences po à l’Université de Montréal, pointe du doigt notre système électoral. Ce bon vieux scrutin uninominal à un tour — le même qu’aux États-Unis ou au Royaume-Uni — encourage naturellement les coalitions centristes qui ratissent large. Pour gagner au Québec, ces partis doivent offrir un compromis, que ce soit sur l’axe gauche-droite ou, plus récemment, sur la question nationale. Mais voilà le hic : selon M. Papillon, ce n’est « jamais durable ». Tôt ou tard, les vieux clivages refont surface et on revient à deux partis dominants.

Cela dit, faut pas vendre la peau de l’ours trop vite. Le politologue nuance en disant qu’il est trop tôt pour déclarer le décès du modèle caquiste. Le déclin actuel ? Peut-être juste l’usure du pouvoir d’un chef là depuis deux mandats. D’ailleurs, si le PQ remonte dans les sondages, l’option souverainiste, elle, ne bouge pas tant que ça. Mais tout le monde n’est pas convaincu par cette étiquette de « troisième voie ». L’ex-sénateur André Pratte, de passage à l’émission Les faits d’abord sur ICI Première, n’y croit pas une seconde. Pour lui, c’est une « illusion ». « Au final, on a deux options, se séparer ou non », tranche-t-il. Même son de cloche chez Louise Beaudoin, l’ancienne ministre péquiste. Elle pense que les Québécois aiment l’idée romantique de ne pas choisir, mais qu’au pied du mur, le choix est inévitable.

Mais ne dites pas ça à Guy Laforest ! Ce politologue, qui a participé à la fondation de la CAQ en 2011 (bien qu’il soit retourné à ses cours à l’Université Laval depuis), défend toujours la pertinence du projet. Pour lui, le refus de l’allégeance inconditionnelle au Canada combiné au refus de l’indépendance « à tout prix » reste une position valide. Il va même plus loin en évoquant le contexte international actuel. Selon lui, face au « néo-impérialisme américain », cette troisième voie pourrait, contre toute attente, retrouver un nouveau souffle dans les années à venir.

Conclusion : Un avenir incertain mais familier

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En fin de compte, que reste-t-il après l’ère Legault ? Certains s’empressent de sonner le glas de cette option politique, la jugeant non viable sur le long terme. C’est tentant de penser que le naturel revient toujours au galop et que la bipolarisation est notre destin. Pourtant, l’histoire du Québec nous murmure le contraire à l’oreille. Elle nous rappelle que le désir d’un entre-deux, d’un compromis rassurant, est profondément ancré dans notre ADN politique.

Que ce soit sous la forme actuelle de la CAQ ou via une nouvelle incarnation future, il y a fort à parier que la « troisième voie » n’a pas dit son dernier mot. Après tout, en politique comme ailleurs, rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme… ou se reformule.

Selon la source : ici.radio-canada.ca

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