Commander sa coke sur Facebook, livrée à domicile : le nouveau trafic qui cible les vulnérabilités
Simon Kabbaj - 2026-01-06 15:05
credit : lemorning.ca (image IA)
L’achat de drogue, aussi simple qu’une commande sur Amazon

credit : lemorning.ca (image IA)
Imaginez un monde où acheter de la cocaïne est aussi simple et banal que de commander un livre ou un t-shirt en ligne. Fini les rendez-vous louches dans des ruelles sombres ou les échanges rapides dans des bars. Désormais, il suffit de quelques clics depuis le confort de son canapé, sur le web tout ce qu’il y a de plus ordinaire, pas besoin de naviguer sur le dark web. C’est le constat glaçant que fait l’émission La Facture de Radio-Canada, et c’est une réalité qui frappe de plein fouet des gens comme John.
Pour préserver son anonymat et ne pas alerter ses proches, John témoigne sous le sceau de la confidentialité. Il a un passé de dépendance à la cocaïne, un passé qu’il pensait avoir enterré. « Par le passé, ma consommation de cocaïne a détruit les rêves que je voulais entreprendre dans la vie », confie-t-il, la voix empreinte d’une certaine lassitude. Aujourd’hui, il a pourtant réussi à se reconstruire : une maison, un bon emploi, un cercle d’amis solide. Mais tout cet équilibre, bti patiemment au fil des années, a vacillé à cause d’une simple publicité sur Facebook.
Le marketing agressif sur les réseaux sociaux et la rechute

credit : lemorning.ca (image IA)
C’est comme un piège qui se referme. John explique qu’après avoir cliqué une seule fois, malheureusement, sur un de ces liens, son fil d’actualité a été envahi. « Chaque fois que j’ouvre Facebook, la troisième publicité qui apparaît, c’est de la coke. J’ouvre Instagram, la deuxième publicité, c’est de la coke. » Le bombardement est constant. Et ces annonces ne sont pas grossières. Au contraire, elles sont professionnelles, avec des infographies attrayantes et des promos alléchantes, comme pour n’importe quel produit de consommation.
Jean-Sébastien Fallu, professeur à l’Université de Montréal, le confirme après avoir vu les publicités : on dirait qu’on vend des vêtements. Sauf qu’il s’agit de cocaïne en poudre, de comprimés de psilocybine ou de roches de MDMA. « Les drogues, ce n’est pas des commodités ordinaires », rappelle-t-il. Malgré ses doutes initiaux sur une éventuelle arnaque, John a fini par sortir sa carte de crédit. Et le colis est bien arrivé, livré par Postes Canada.
La rechute a été brutale. « Si ce n’avait pas été des publicités sur mes réseaux sociaux, je n’aurais pas rechuté », insiste-t-il avec amertume. Ces publicités ciblées peuvent déclencher des envies instantanées chez une personne vulnérable. Pour prouver la réalité du trafic, John a accepté de faire tester la substance reçue. Dans un centre de réduction des méfaits, l’intervenante Kyla Duval-Huet a d’abord écarté la présence de fentanyl, puis un spectromètre a confirmé un match avec la cocaïne, tout en laissant planer le doute sur d’éventuels produits de coupe à faible concentration.
Un business florissant et les failles systémiques qui le permettent

credit : lemorning.ca (image IA)
John n’est pas un cas isolé. L’intervenante Kyla Duval-Huet constate une nette augmentation des achats en ligne, surtout pour l’ecstasy, la cocaïne et la kétamine. Selon les données de SimilarWeb, le site utilisé par John est visité par des dizaines de milliers de personnes chaque mois. Pour les trafiquants, c’est une manne. Valentin Pereda, criminologue, explique que la cocaïne regagne en popularité mondiale et que vendre sur un site ouvert permet de toucher une clientèle large et diversifiée, sans les dangers de la rue.
Le système semble taillé pour eux. Malgré les politiques d’utilisation, le site reste référencé sur Google. L’entreprise affirme vouloir éviter les contenus nuisibles, mais après les signalements de La Facture, le site était toujours visible. Autre faille majeure : le paiement par carte de crédit (Visa, Mastercard, American Express), alors que ces sociétés l’interdisent formellement. Seul Mastercard a répondu, parlant d’une enquête en cours.
Enfin, c’est Postes Canada qui, à son insu, devient le livreur. Les sites se targuent de cette « sécurité ». La loi limite l’inspection des colis à des soupçons raisonnables. En 2024, Postes Canada a tout de même intercepté environ 5600 colis pour une valeur de 9,5 millions de dollars en marchandises illicites, drogues incluses.
Mais les trafiquants ne sont pas invincibles. Ils laissent des traces numériques. Ivan Angelovski, journaliste-enquêteur de CBC, a tenté de remonter la piste. Le site utilise une myriade d’outils de confidentialité et de serveurs à travers le monde (Islande, Finlande, Hong Kong, Moldavie) pour brouiller les pistes. Il a même un message pour les robots de Google : « Rien à voir ici. Allez-vous-en, robot. » Angelovski a identifié plus d’une cinquantaine de sites similaires, dont plus d’une dizaine vendent spécifiquement de la cocaïne. Seules les autorités, avec leurs pouvoirs légaux, pourraient aller plus loin.
La responsabilité de Meta, l’inaction des autorités et le chemin vers la guérison

credit : lemorning.ca (image IA)
La question qui brle les lèvres est : comment Meta, la maison-mère de Facebook et Instagram, peut-elle laisser faire cela ? Pierre Trudel, professeur émérite en droit, est sans équivoque. Si un individu placardait des affiches pour vendre de la cocaïne, la police interviendrait immédiatement. Pourquoi en irait-il autrement pour une multinationale milliardaire ? Il estime même que Meta pourrait être visée par des accusations de complicité dans le trafic de cocaïne si elle a connaissance de la nature des produits vantés. « Ça ridiculise les lois canadiennes », assène-t-il.
Meta a réagi en désactivant les pages signalées par La Facture et en restreignant les accès des administrateurs. Pourtant, les annonces prolifèrent toujours. L’entreprise avance que le problème dépasse toute plateforme individuelle et que les trafiquants sont des criminels déterminés. Un article de Reuters de novembre 2024 laissait entendre que plus de 10% du chiffre d’affaires de Meta pourrait venir de publicités frauduleuses ou illégales, une estimation que l’entreprise a par la suite qualifiée de trop large.
Et les autorités dans tout ça ? Tous les ministères contactés ont renvoyé vers la police. La GRC, elle, refuse de commenter pour préserver l’intégrité de ses opérations, même si elle connaît l’enquête de Radio-Canada depuis septembre. Les sites signalés sont toujours en ligne. Une stratégie possible, selon les experts, serait de ne pas démanteler immédiatement pour identifier tous les membres du réseau. Mais pour Pierre Trudel, cette complaisance a assez duré.
De son côté, John a pris une décision. Il a fait détruire la cocaïne qu’il avait commandée par l’organisme de test. « C’est une libération », souffle-t-il. Cette action concrète a scellé sa résolution de vivre une vie sans drogue. Son témoignage est un cri d’alarme : ce commerce en ligne, facilité par la publicité ciblée et les paiements électroniques, détruit des vies en exploitant la vulnérabilité, à portée de clic de tous.
Selon la source : ici.radio-canada.ca
Ce contenu a été créé avec l’aide de l’IA.