La folle aventure de la petite startup de San Diego dont le vaccin universel contre la grippe a été racheté pour 9 milliards de dollars
Mathieu Gagnon - 2026-01-05 13:23
credit : lemorning.ca (image IA)
Une petite brique dans la tempête

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Parfois, les révolutions naissent dans des endroits improbables. À Sorrento Mesa, dans la banlieue de San Diego, se cache un bâtiment d’un seul étage en briques rouges. À l’intérieur, c’est un petit labo comme il en existe des milliers, avec ses bechers, ses éprouvettes et ses incubateurs qui bourdonnent. Sauf que ce labo-là, modestement peuplé d’une quarantaine de chercheurs, vient d’être évalué à des milliards. On parle de 9,2 milliards de dollars, pour être précis.
L’entreprise s’appelle Cidara. Et ce qu’elle a créé ici, entre un distributeur de café Keurig et un marlin naturalisé grandeur nature accroché au mur, c’est ce dont la communauté scientifique rêvait depuis des décennies : une sorte de vaccin universel contre la grippe. Enfin, ce n’est pas vraiment un vaccin, mais on y reviendra. Le fait est que les résultats du dernier essai clinique ont été si convaincants que le géant pharmaceutique Merck a décidé de racheter l’intégralité de la boîte. Une somme colossale pour une idée qui a bien failli ne jamais voir le jour.
Le Dr Robert Schooley, professeur de maladies infectieuses à l’Université de Californie-San Diego, n’y va pas par quatre chemins : « Ce sera un nouveau paradigme. Il est difficile de voir un angle mort sur la base de cet essai de phase 2b, et je comprends pourquoi Merck était assez optimiste pour acheter toute l’entreprise. » L’optimisme, c’est une chose. Mais derrière ce chiffre à neuf zéros, il y a surtout une histoire de résilience, de coups du sort et de financements acrobatiques. Une histoire typiquement humaine.
CD388 : La science qui change la donne face au virus caméléon

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Pour comprendre l’enjeu, il faut se rappeler à quel adversaire nous avons affaire. La grippe, c’est un jeu du chat et de la souris vieux de plusieurs siècles. Le virus mute sans cesse, notre système immunitaire tente de suivre. Chaque année, le ballet recommence en Asie où de nouvelles souches émergent. Des hôpitaux australiens, après une étude rapide, choisissent ce qu’ils pensent être la souche de la saison, « comme Vogue choisit la couleur de l’année », pour reprendre l’expression de l’article. Puis le monde entier suit pour produire le vaccin annuel.
Le problème, c’est que ça ne marche pas si bien que ça. Selon le Centre de contrôle et de prévention des maladies (CDC), les vaccins traditionnels n’ont une efficacité que de 30% à 60% chez les personnes en bonne santé, et encore moins chez les plus de 65 ans. C’est là qu’intervient CD388, la molécule propriétaire de Cidara. Et là, il faut bien faire la différence : ce n’est pas un vaccin. C’est une toute nouvelle classe de médicament antiviral.
Le Dr Jeff Stein, PDG et co-fondateur de Cidara, explique le principe de base : appliquer les approches d’immunothérapie, qu’on utilise contre le cancer, aux maladies infectieuses. Concrètement, quand le virus de la grippe entre dans une cellule, il s’y multiplie avant de se « détacher » pour aller en infecter d’autres. La molécule CD388, elle, bloque ce processus de détachement. Le virus reste coincé, il ne peut plus se propager. Le Dr Schooley résume : « Il n’est plus infectieux. »
Là où un vaccin apprend au corps à se défendre contre une souche spécifique, CD388 agit directement contre toutes les souches, en s’attaquant à une protéine essentielle à la réplication du virus. Les résultats du dernier essai de phase 2b parlent d’eux-mêmes : sur 5000 participants ayant reçu différentes doses, l’efficacité a atteint 76% à la dose la plus élevée. Un chiffre qui dépasse le seuil de 60% nécessaire à l’immunité collective. Et la fiabilité statistique est impressionnante, avec une signification de 0,0001. « Je ne connais personne qui développe une modalité similaire », affirme Stein, tout en admettant que des concurrents pourraient tenter de le copier en mode discret.
L’ascension périlleuse de Cidara et le coup de poker financier

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L’histoire de Cidara, c’est aussi celle de son fondateur, Jeff Stein, un scientifique avant d’être un CEO. Ce n’est d’ailleurs pas son premier coup d’essai. C’est même son troisième « bébé » entrepreneurial. Il avait fondé Trius Therapeutics, vendue à Cubist en 2013 pour 703 millions de dollars, elle-même rachetée plus tard par Merck. Avant cela, sa première société, Quorex, avait été acquise par Pfizer en 2005. Alors quand Merck rachète Cidara, c’est un peu un déjà-vu pour lui.
Mais le chemin pour en arriver là a été semé d’embûches. Cidara a été créée en janvier 2014 sur une idée simple : transposer l’immunothérapie aux infections. Au départ, l’entreprise ne s’est pas attaquée à la grippe. Son premier médicament, Rezafungin, ciblait les infections fongiques, un problème complexe car l’homme et le champignon sont de surprenants cousins. Ce traitement a été approuvé par la FDA et l’Agence européenne des médicaments en 2023.
C’est en parallèle que Stein et sa co-fondatrice, Bonnie Bassler (une lauréate de la Médaille nationale de la Science), ont commencé à travailler sur CD388 contre la grippe. Et c’est là que les ennuis ont commencé. Johnson & Johnson était intéressé et a financé les premiers essais cliniques. Mais fin 2023, le géant a annoncé qu’il se retirait de toute la recherche sur les maladies infectieuses. Un nouveau directeur R&D est arrivé et a brutalement annulé l’acquisition de CD388, alors même que les documents étaient prêts à être signés.
« Quand un grand laboratoire se retire, la réaction instinctive est de penser qu’il y a un problème avec la molécule », confie Stein. Le projet était au bord du gouffre. Pire, d’anciens chercheurs de J&J, convaincus par CD388, sont partis pour s’associer à Google Ventures et tenter de racheter les droits du futur vaccin universel. Stein a dû monter son propre syndicat et jouer le tout pour le tout. En 24 heures chrono, il a réalisé un coup de maître financier : il a vendu sa participation dans Rezafungin (économisant 128 millions), effectué un regroupement d’actions de 20 pour 1, et levé 240 millions de capitaux privés. Il a ainsi racheté sa société pour 87 millions de dollars, coiffant Google Ventures au poteau. Ces trois deals, négociés séparément mais annoncés simultanément en avril 2024, ont sauvé Cidara. « C’est miraculeux que nous ayons pu tous les signer en 24 heures », avoue Stein.
La ligne d’arrivée en vue, mais la prudence reste de mise

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Aujourd’hui, le destin de CD388 est entre les mains de Merck, avec une clôture de vente prévue le 7 janvier. Mais l’aventure scientifique, elle, entre dans sa dernière ligne droite. Cidara a terminé en novembre le recrutement de 6000 participants pour son essai final. Cette phase inclut des personnes à risque de complications graves, des immunodéprimés, et, à la demande de la FDA, des personnes de plus de 65 ans. Les résultats intermédiaires sont attendus au premier trimestre 2026.
« Rien n’est absolument certain », tempère le Dr Schooley. « Ils font maintenant leur plus grand essai qui va définitivement confirmer que cette approche fonctionne. » La prudence est aussi de mise côté réglementaire. Stein le sait, les taux de succès sont minces : seulement 10% des médicaments obtiennent l’approbation de la FDA. Davey Smith, virologue à l’UCSD, ajoute : « Nous avons des décennies d’expérience avec les vaccins. Nous n’avons pas les mêmes données pour ce médicament. Quelqu’un peut-il le recevoir année après année ? À quoi cela ressemble-t-il ? Toutes ces questions viendront avec le temps. »
En parallèle, Cidara planche sur la fabrication. Les doses des essais cliniques sont actuellement produites à WuXi, en Chine. Mais l’entreprise a signé un contrat fédéral pour une production sur le sol américain. En octobre, elle a même reçu une subvention fédérale pouvant aller jusqu’à 339 millions de dollars de la BARDA (Biomedical Advanced Research and Development Authority). Le gouvernement américain voit dans la production locale de CD388 un élément « critique pour la préparation à une pandémie ».
Si tout se passe comme prévu, Stein spécule que les pharmacies pourraient administrer des injections de CD388 dès l’été 2027. Lui, après la vente, n’aura plus de participation dans Cidara. Il siègera toujours au conseil d’Idéaya Biosciences et est ouvert à conseiller d’autres startups. « Je n’ai pas encore dit au revoir », dit-il, un peu nostalgique. « Je vous dirai le 7 janvier si c’est triste de le voir partir. » Avec trois entreprises à son actif, il n’exclut pas d’en lancer une quatrième. « Il ne faut jamais dire jamais », conclut-il avec un sourire. L’histoire, visiblement, n’est pas terminée.
Selon la source : medicalxpress.com
Ce contenu a été créé avec l’aide de l’IA.