Un an après les feux en Californie, les braises de la colère persistent
Simon Kabbaj - 2026-01-04 10:10
credit : lemorning.ca (image IA)
Une catastrophe historique et une colère qui couve
Vous vous souvenez sans doute des images apocalyptiques, il y a un an. Les vents violents de Santa Ana avaient transformé les paysages de carte postale de Los Angeles en enfer sur terre. Aujourd’hui, la fumée s’est dissipée, c’est vrai. Mais si vous regardez bien, les cicatrices laissées par les flammes racontent deux histoires complètement différentes. C’est le constat amer qu’on fait, un an plus tard, en se promenant dans la région.
D’un côté, le quartier chic de Pacific Palisades, avec sa vue imprenable sur l’océan Pacifique. De l’autre, des secteurs comme Altadena, historiquement peuplés par la classe ouvrière et des communautés marginalisées. Un an après, la reconstruction avance, mais elle révèle et même creuse une fracture sociale béante. Et partout, une colère sourde continue de gronder, dirigée vers les autorités. Les habitants ont l’impression d’avoir été abandonnés, voire trahis.
Diana Kassabian, une courtière immobilière de Pacific Palisades, se souvient : « On avait eu tellement de fausses alertes… je n’ai pas pensé que ça allait être quelque chose d’énorme. » Le soir du désastre, un ami pompier l’a pourtant avertie de manière glaçante : « Écoute, dis à tout le monde que, demain matin, il n’y aura plus de Pacific Palisades. » Elle n’y croyait pas. Son bureau, comme plus de 6000 autres bâtiments, a pourtant disparu. Le bilan est lourd : 12 vies emportées dans ce quartier. Les dommages de ces incendies sont estimés à plus de 250 milliards de dollars américains, ce qui en fait la catastrophe naturelle la plus coûteuse de l’histoire des États-Unis.
Le gouffre des inégalités : Deux mondes, deux réalités de reconstruction

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À Pacific Palisades, malgré la tragédie, les signes de renaissance sont là. Le terrain de jeu a été rouvert le 4 juillet, quelques commerces aussi. On voit des pancartes « À vendre » sur des terrains sinistrés, certains préfèrent partir, mais d’autres affichent clairement leur volonté de reconstruire. Le quartier résiste, porté par son argent.
Mais il suffit de prendre la route pendant une heure, de se rendre au pied des montagnes de San Gabriel, à Altadena, pour que le décor change du tout au tout. Ici, le bilan est encore plus lourd : 19 morts, plus de 9000 bâtiments détruits ou endommagés. Altadena n’est pas une ville incorporée, juste un secteur du comté de Los Angeles, peuplé de gens qui avaient déjà moins de moyens. Raymond Francis, ingénieur à la NASA, en fait l’amère expérience.
Il venait à peine d’emménager dans sa nouvelle maison quand elle a brûlé le 7 janvier. Aujourd’hui, il ne lui reste de sa vie d’avant que ses carnets de vol de pilote et une courtepointe de sa grand-mère. Il vit dans un studio à l’arrière d’une autre propriété et se rend au travail à vélo. Son terrain n’est plus qu’un grand arbre calciné et une dalle de béton. Comme beaucoup de nouveaux propriétaires ici, il n’a pas pu souscrire d’assurance privée contre l’incendie.
Il a dû se tourner vers le California Fair Plan, un programme public. « Le montant n’est pas suffisant pour reconstruire », soupçonne-t-il. Il explique : « Le prix de tout ce qui vient avec la reconstruction d’une maison augmente quand on détruit 10 000 maisons en même temps. » Et il ajoute le prix du bois, importé du Canada, qui a flambé à cause des tarifs. Pourtant, il s’estime chanceux. Beaucoup de ses voisins sont retraités, ou n’étaient tout simplement pas assurés du tout. Pour eux, reconstruire était un choix impossible.
Dans l’ouest d’Altadena, un quartier historiquement noir, la moitié des maisons a été réduite en cendres. C’est encore pire. Là, c’est la communauté elle-même qui risque de disparaître. Perry Bennet, propriétaire du restaurant Perry’s Joint, une institution locale, tente de garder la tête hors de l’eau. Il a perdu jusqu’à la moitié de sa clientèle. « Nous tentons de survivre en ce moment », avoue-t-il. Il voit ses clients âgés, certains ont plus de 80 ans, qui décident de ne pas revenir, de quitter la Californie pour Détroit ou Chicago. Sur le mur de son resto, une affiche dit : « Altadena n’est pas à vendre ». Un avertissement aux investisseurs qui voudraient racheter les terrains des familles non assurées à bas prix.
La colère monte : Absence d’alertes, gestion critiquée et leadership privé

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La colère, ici, elle est palpable. Et elle a plusieurs cibles. D’abord, le sentiment d’injustice. Lauren Randolph, mère de deux enfants, est furieuse. Elle rappelle que le soir du drame, l’ouest d’Altadena, peuplé majoritairement d’Afro-Américains et de Latinos, n’a reçu aucun ordre d’évacuation. « Ce sont eux qui n’ont pas reçu les avertissements. Et c’est là que la majeure partie de la ville a été détruite », dénonce-t-elle. Elle est convaincue que si le nombre de victimes n’a pas été plus élevé, c’est uniquement grâce à l’entraide des voisins.
Ensuite, les critiques pleuvent sur la mairie de Los Angeles et sa mairesse, Karen Bass. À Pacific Palisades, un graffiti bien visible exige son renvoi. Une pétition en ligne a récolté des dizaines de milliers de signatures. On lui reproche notamment d’avoir réduit de plus de 17 millions de dollars le budget annuel des pompiers. Pire : une enquête a conclu que le feu avait en réalité démarré une semaine plus tôt, mais qu’il n’avait tout simplement pas été éteint.
L’avocate Karyn Weber, qui a tout perdu à Pacific Palisades, est sans pitié : « On savait tous à propos de ce feu ». Elle critique tous les niveaux de gouvernement, le gouverneur Gavin Newsom, mais surtout la mairesse Bass : « Elle est partie en Afrique la veille des incendies, sachant que ces vents soufflaient, pour rencontrer le président d’un pays africain. » Un sentiment d’abandon politique total.
Face à ce vide, des figures émergent. Comme le milliardaire Rick Caruso, ancien candidat à la mairie. Propriétaire du Palisades Village, un centre d’achats luxueux qu’il a sauvé en aspergeant ses bâtiments d’eau et de retardants (il a été blanchi des accusations d’avoir accaparé les réserves d’eau), il utilise maintenant sa fortune et sa visibilité sur les réseaux sociaux pour financer des projets de reconstruction, surtout à Pacific Palisades, où deux de ses enfants ont perdu leur maison.
Exiger des comptes et regarder vers l’avenir : Enquête, climat et ambitions politiques
À Altadena, la méfiance envers les autorités est totale. Shawna Dawson Beer, qui a perdu sa maison le 7 janvier et anime maintenant un balado sur la reconstruction, résume le sentiment général : « Nous avons été livrés à nous-mêmes et laissés à la merci des flammes. » Elle exige une enquête indépendante du procureur général de Californie. Pour elle, le drame n’était pas une fatalité.
« Ce n’était pas un cas de force majeure », insiste-t-elle. « Le feu Eaton a été déclenché par une tour de transmission mise hors service par une entreprise privée qui rend des comptes à ses actionnaires, et pas à nous, les contribuables. » Elle y voit un avant-goût de ce qui pourrait arriver ailleurs aux États-Unis si on ne tire pas les leçons.
Et il y a la dimension inévitable des changements climatiques. Shawna Dawson Beer le souligne : « Ça ne fait aucun doute que les vents violents, que nous considérions autrefois comme quelque chose d’exceptionnel, se produisent plus fréquemment. C’est ce qui a attisé le feu et créé une situation encore plus dangereuse et difficile à contrôler. » Ces discussions locales doivent, selon elle, mener à des réflexions nationales.
D’autant plus que le gouverneur en poste lors de la catastrophe, Gavin Newsom2028. Son leadership pendant la crise sera sans aucun doute scruté à la loupe. Un an après, les braises des incendies sont éteintes, mais celles de la colère et des questions sans réponse brillent encore intensément. La reconstruction des bâtiments est une chose, celle de la confiance et de la justice sociale en est une autre, bien plus ardue.
Selon la source : ici.radio-canada.ca
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