Qui sont les influenceurs non-élus qui façonnent réellement l’Amérique de Trump ?
Mathieu Gagnon - 2025-12-20 10:45
credit : lemorning.ca (image IA)
Une prise de pouvoir silencieuse sur les écrans

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C’est une histoire qui aurait été inimaginable il y a encore dix ans. En septembre 2025, l’assassinat de l’influenceur de droite Charlie Kirk sur un campus universitaire a brutalement projeté la lumière sur une réalité nouvelle : une constellation de personnalités des réseaux sociaux, non-élues, détient désormais une influence colossale sur la politique américaine. Loin des urnes et des couloirs du Congrès, c’est devant des millions d’abonnés que se joue une partie du destin du pays.
Ces figures, pour la plupart inconnues du grand public traditionnel, sont pourtant les architectes de l’ère médiatique du mouvement Make America Great Again (MAGA). Elles ont l’oreille du président Donald Trump, fréquentent la Maison-Blanche et ont été remerciées personnellement pour avoir contribué à sa réélection en 2024. Comme l’a lancé triomphalement l’influenceur républicain CJ Pearson en janvier 2025 : « Nous avons remporté l’élection des influenceurs ». Une guerre culturelle gagnée, selon ses propres termes.
Le soir même de la victoire de Trump, Dana White, le président de l’Ultimate Fighting Championship (UFC), citait nommément les Nelk Boys, Adin Ross, Theo Von, Bussin’ With The Boys et Joe Rogan comme des artisans de ce succès. Ce n’est pas un hasard. Ce mouvement, comme l’explique Josephine Lukito, professeure à l’Université du Texas, a « adopté les influenceurs comme aucun autre mouvement politique », que ce soit les démocrates ou les républicains traditionnels.
L’écosystème de l’influence : des audiences captives et une stratégie gagnante
Pour saisir l’ampleur du phénomène, les journalistes ont recensé près d’une centaine d’influenceurs gravitant dans l’orbite de Trump. Leur point commun ? Une audience massive et fidèle. Un Américain sur cinq s’informerait désormais auprès d’eux plutôt que des médias traditionnels, un chiffre qui monte à 37% chez les jeunes. Plus de 70% des 18-29 ans suivent au moins un influenceur qui commente l’actualité.
Mais le nombre d’abonnés ne fait pas tout. Comme le souligne le professeur Reece Peck, la rétention de l’audience est cruciale. « Vous pouvez avoir seulement 3 millions d’abonnés YouTube, mais s’ils vous regardent pendant trois heures, cela a beaucoup plus d’impact », illustre-t-il. Et sur ce terrain, les conservateurs dominent. C’est un renversement historique : avant 2016, la plateforme YouTube était plutôt dominée par des voix de gauche comme les Young Turks.
Les républicains, explique Josephine Lukito, ont souvent tourné le dos à la presse traditionnelle pour investir les nouvelles plateformes, comme les talk-shows radio dans les années 80. Le mouvement MAGA a parfaitement saisi l’esthétique et les codes des influenceurs. Pour Donald Trump, homme médiatique dans l’âme, le rapprochement était naturel. « Il est fort probable qu’il agisse en conséquence de ce que les influenceurs disent de lui », note la professeure.
Cette symbiose est mutuellement profitable : Trump donne de la légitimité aux influenceurs en les citant, et en retour, il accède à leur jeune public. C’est une relation qui a transformé le système politique en un terreau fertile pour le divertissement politique.
Les visages de l’influence : de la « licorne » MAGA aux voix les plus radicales
Parmi cette galaxie, certaines étoiles brillent plus que d’autres. Charlie Kirk était considéré comme une « licorne », unique par son poids politique. Ami du vice-président J.D. Vance et de Donald Trump Jr., il fréquentait régulièrement la Maison-Blanche. Son organisation, Turning Point USA, fondée en 2012, compte 650 000 membres et 450 employés. Son décès a révélé des fractures et lancé une course à sa succession.
Deux noms émergent. Le premier est Ben Shapiro, 41 ans, avocat et fondateur du site The Daily Wire. Avec un balado suivi par plus de 7 millions d’abonnés, il mise sur les campus universitaires pour défendre des positions anti-avortement et « anti-woke ». « MAGA, c’est le président Trump. Point final », affirme-t-il, malgré certains désaccords.
À l’autre extrémité du spectre se trouve Nick Fuentes, 27 ans, une figure radicale, négationniste et admirateur d’Hitler. Il dirige une « armée de Groypers », des suprémacistes blancs, et a participé aux événements de Charlottesville en 2017 et à l’émeute du Capitole en 2021. Banni de la plupart des plateformes, il juge des influenceurs comme Kirk « trop modérés » et aspire à la présidence en 2036. Sa récente interview par Tucker Carlson l’a remis en avant.
Le mouvement MAGA est en réalité une mosaïque. On y trouve des extrémistes, des nationalistes blancs, des partisans de QAnon, des libertariens et des anti-woke. Ils sont unis par une loyauté envers Trump, mais leurs motivations divergent. Une symbiose s’est instaurée : les influenceurs gagnent en légitimité grâce au président, qui, en retour, accède à leur audience.
Cet espace est aussi marqué par la « manosphère », un univers numérique majoritairement masculin. Des figures comme Joe Rogan (dont 90% des invités sont des hommes), les Nelk Boys, Andrew Schulz, les frères Paul (Jake et Logan) ou les jumeaux Hodge (Keith et Kevin) y prospèrent. Ils ont permis à Trump de gagner du terrain auprès des hommes de moins de 50 ans en 2024, un renversement par rapport à 2020. Le soutien de Dana White, président de l’UFC et ami de Trump, a aussi ancré le président dans la culture des sports de combat.
Le divertissement est une clé. Les Nelk Boys, connus pour des canulars, ont vu leur contenu virer à la politique de droite. Theo Von, un comédien, a interviewé Trump en parlant de cocaïne et d’alcoolisme. Leur approche « rend la politique plus accessible » aux jeunes apolitiques, explique Josephine Lukito.
Les plateformes, la radicalisation et l’accès au pouvoir

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Le vecteur principal de cette influence est le balado. 67 des 88 influenceurs recensés ont ou ont eu leur propre émission. Joe Rogan en est le roi incontesté, avec 14,5 millions d’abonnés sur Spotify. Son interview de trois heures avec Trump a été vue plus de 60 millions de fois. Ce format permet un ton amical, sans remise en question, où le président peut marteler son message.
Certaines voix poussent le bouchon très loin. Leurs propos, souvent racistes, homophobes ou xénophobes, cherchent à « normaliser un discours violent », s’inquiète Josephine Lukito. Des citations choquantes circulent, comme celles de Nick Fuentes sur America First (« Les Juifs mènent la société… »), de Ben Shapiro sur X (« Les Israéliens sont des bâtisseurs, les Arabes aiment faire exploser des bombes… »), ou de Laura Loomer justifiant la torture à Guantanamo.
Ces positions extrêmes valent des bannissements. L’influenceur de jeux vidéo Adin Ross (7M d’abonnés sur Twitch), connu pour des discours haineux, a interviewé Trump à la suggestion de son fils Barron. Chaya Raichik, créatrice de Libs of TikTok, mène des campagnes d’intimidation contre la communauté LGBTQ+. Bannis des grands réseaux, ils migrent vers des plateformes alternatives comme Kick, Telegram ou Rumble, ou créent les leurs, comme Trump avec Truth Social.
C’est dans ce cadre peu restrictif que prospèrent les théories du complot. Alex Jones, condamné à 1,5 milliard de dollars pour ses mensonges sur la tuerie de Sandy Hook, a été l’un des premiers à recevoir Trump en 2015. Aujourd’hui, Candace Owens, ancienne de Turning Point USA, reprend le flambeau, affirmant sans preuve qu’Israël serait impliqué dans la mort de Charlie Kirk ou que Brigitte Macron serait transgenre.
Le plus frappant est peut-être l’accès physique au pouvoir. Laura Loomer, « fièrement islamophobe », a voyagé dans l’avion de Trump et l’a poussé à propager des théories sur Kamala Harris. Désormais, une place est réservée aux « nouveaux médias » dans la tribune de presse de la Maison-Blanche. Des influenceurs comme Benny Johnson, Arynne Wexler, Jack Posobiec et Tim Pool y posent des questions. Ils ont un « accès unique » au président, constate Lukito, sans être tenus aux normes journalistiques.
Conclusion : Un mouvement fragmenté mais toujours puissant

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L’assassinat de Charlie Kirk, devenu un « martyr » pour la droite, a certes rallié le mouvement à court terme, rendant le discours « plus militant et agressif », selon Reece Peck. Mais les fissures sont inévitables dans une coalition si large. Des dissensions apparaissent sur le conflit israélo-palestinien, les politiques migratoires de l’ICE, ou les anciens liens de Trump avec Jeffrey Epstein. Candace Owens elle-même critique l’administration sur ce dernier point.
Des voix commencent à douter. Adin Ross a avoué : « Je n’aurais jamais dû m’impliquer dans le débat politique ». Nick Fuentes a qualifié le deuxième mandat de Trump d’« échec catastrophique » et a déclaré que « MAGA est mort ».
Pourtant, enterrer ce mouvement serait prématuré. Donald Trump a réussi à tisser des liens avec un spectre idéologique très large. « Un mouvement fragmenté peut s’avérer efficace. C’est très commun lorsqu’on bâtit une coalition politique », analyse Josephine Lukito. La vraie question est de savoir si un futur candidat républicain pourra reproduire cette alchimie unique entre un homme, un message et une armée d’influenceurs non-élus. Pour l’experte, la réponse est claire : « Il est très difficile de voir un autre politicien que Donald Trump réussir le même coup. » L’ère des influenceurs comme acteurs politiques majeurs, elle, est bien installée.
Selon la source : ici.radio-canada.ca
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