Le rêve d’acier vert à Sept-Îles, bercé par l’ombre de Northvolt
Mathieu Gagnon - 2025-12-20 10:33
credit : lemorning.ca (image IA)
Une visite royale et un projet en sommeil

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Le 18 novembre dernier, le roi de Suède Carl XVI Gustaf et la reine Silvia étaient en visite officielle au Canada. Dans l’ombre de ce voyage protocolaire, une femme d’affaires suédoise a fait un détour discret, mais très significatif, vers Sept-Îles, sur la Côte-Nord. Il s’agit de Luisa Orre, directrice du développement des affaires pour les projets internationaux de l’entreprise sidérurgique suédoise Stegra. Son objectif ? Ranimer la flamme d’un projet qui semble un peu endormi : celui d’établir une aciérie dite « verte » dans la région.
Mme Orre s’empresse de rassurer : le projet n’est pas mort. Loin de là. Mais elle admet aussi, avec une franchise qui force le respect, qu’une ombre familière plane sur les discussions avec les autorités québécoises. Cette ombre, c’est celle de Northvolt, le fabricant de batteries suédois dont l’échec retentissant au Québec a laissé des traces. « Je les comprends », lance-t-elle à propos de la prudence nouvelle du gouvernement. On sent que le précédent a refroidi les ardeurs.
Le parallèle entre les deux sociétés suédoises est, il faut le dire, assez frappant. Deux jeunes pousses ambitieuses, originaires du même pays, qui veulent jouer un rôle dans la transition énergétique. Mais là où Northvolt a brûlé les étapes avant de s’écraser, Stegra avance avec une prudence de sioux. Son projet à Sept-Îles en est encore à un stade très, très préliminaire. Et puis, soyons honnêtes, après l’histoire Northvolt, qui oserait encore foncer tête baissée ?
L’acier vert, un rêve à 4,5 milliards… et un énorme casse-tête énergétique

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Mais au fait, c’est quoi au juste de l’acier « vert » ? C’est une question légitime. Pour faire simple, contrairement à l’acier traditionnel qui utilise massivement des hydrocarbures comme le charbon dans des hauts-fourneaux, l’acier « vert » vise à utiliser de l’électricité renouvelable pour sa production. L’idée, c’est de réduire drastiquement les émissions de gaz à effet de serre. Bon, après, l’appellation « verte » est contestée par certains groupes environnementaux, c’est vrai. Il faut rester prudent avec les labels.
Là où les choses se corsent sérieusement pour Stegra, c’est au chapitre de l’énergie. Les chiffres annoncés pour le projet nord-côtier donnent vraiment le tournis : un investissement de 4,5 milliards de dollars et, surtout, un besoin colossal de 1100 mégawatts (MW) d’électricité. Imaginez un peu : 800 MW devraient venir du réseau d’Hydro-Québec.
Or, tout le monde le sait, la marge de manœuvre d’Hydro-Québec est très, très mince en ce moment. On parle de quelques centaines de mégawatts disponibles, tout au plus. Alors exiger 800 MW, dans le contexte actuel, ça paraît presque… surréaliste. C’est bien au-delà de la capacité de branchement actuelle du réseau dans ce coin-là.
Luisa Orre en est parfaitement consciente. C’est même le cœur du problème. Elle explique que pour des entreprises comme la sienne, les investisseurs exigent souvent une garantie d’approvisionnement en énergie avant de mettre leur argent sur la table. Mais de son côté, le ministère de l’Économie, de l’Énergie et de l’Innovation du Québec, plus prudent depuis Northvolt, voudrait probablement voir les investissements confirmés d’abord. Un véritable casse-tête, un cercle vicieux.
Alors, elle ne se fait aucune illusion sur le calendrier. Une usine à Sept-Îles ? Pas avant 2031 ou 2032, estime-t-elle. Pas avant qu’Hydro-Québec ne commence à augmenter sa capacité de production, ce qui est prévu vers 2028. En attendant, l’usine québécoise créerait 500 emplois directs et ne produirait pas d’acier à proprement parler, mais du « fer briqueté chaud » (hot bricketed iron), une matière première essentielle pour fabriquer de l’acier propre ensuite.
Les défis en Suède et la comparaison inévitable avec Northvolt
Et pendant ce temps, en Suède, l’usine-mère de Stegra, à Boden, traverse aussi des eaux troubles. Les yeux de l’Europe sont rivés sur ce qui doit devenir la première aciérie verte du continent. Sauf que, selon le Financial Times et d’autres médias internationaux, les besoins financiers du projet ont triplé récemment, forçant l’entreprise à chercher de nouveaux investisseurs. Forcément, les comparaisons avec les déboires de Northvolt refont surface.
Luisa Orre s’en défend bec et ongles. Elle argue que le modèle d’affaires de Stegra est bien plus solide. Pour elle, la compétition dans le secteur de l’acier est moins féroce que dans celui des batteries, où la Chine est devenue imbattable sur les prix. C’est un point de vue partagé par Chris Bataille, chercheur au Centre de politiques énergétiques globales de l’Université Columbia aux États-Unis.
Ce spécialiste, qui s’est intéressé au potentiel de la Côte-Nord lors d’un voyage en Suède, voit des parallèles frappants entre les deux régions : abondance de minerai de fer et accès à une électricité propre. Dans un rapport publié en 2025, il plaide carrément pour que le Québec fasse un virage vers l’acier vert. Le potentiel de réduction des émissions serait, selon ses calculs, absolument colossal : jusqu’à 95%.
Il donne un exemple concret qui fait réfléchir : « La plupart du fer de Sept-Îles est destinée à des fourneaux à travers le monde. Pour chaque tonne de fer transformé en acier de la sorte, on obtient 2,2 tonnes d’émissions, contre 50 kilos pour une approche qui utiliserait l’électricité renouvelable du Québec. » La différence est sidérante, si on peut dire.
Un allié improbable et l’impératif climatique

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Curieusement, cet objectif de décarbonation trouve un écho chez un acteur qu’on n’attendait peut-être pas là : la Coalition Québec meilleure mine. Son porte-parole, Rodrigue Turgeon, précise bien qu’il ne fait pas la promotion du projet Stegra en particulier. Son propos est plus large : il estime que les gouvernements doivent choisir avec soin les projets industriels qu’ils soutiennent, en priorisant ceux qui ont le plus d’impact sur la réduction des émissions.
Par exemple, il suggère que la production de terres rares au Québec devrait peut-être passer au second plan au profit de secteurs plus critiques, comme celui de l’acier. « On doit revenir à la priorité de l’humanité, qui devrait être de lutter contre la crise climatique », affirme-t-il. Un plaidoyer qui prend tout son sens quand on sait que l’industrie mondiale du fer et de l’acier est responsable de plus de 10% des émissions de gaz à effet de serre.
Pour lui, la Côte-Nord, avec ses ressources en minerai, ses infrastructures portuaires et ferroviaires, et son potentiel en énergie renouvelable, a une carte importante à jouer. Mais là encore, le nerf de la guerre, c’est l’énergie. Chris Bataille évoque la piste du développement éolien pour combler le déficit. Rodrigue Turgeon, lui, appelle à la vigilance pour que les projets soient vraiment vertueux.
En attendant, Stegra n’a pas vraiment le choix. Elle doit faire preuve de patience. Son projet phare en Suède absorbe presque toute son attention et ses ressources. Le rêve d’une usine à Sept-Îles reste donc suspendu, comme en dormance, à la fois porté par un immense potentiel écologique et économique, et freiné par la réalité énergétique québécoise et le souvenir encore frais de l’échec d’un autre géant suédois.
Selon la source : ici.radio-canada.ca
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