La science tisse des liens entre producteurs de sirop et forestiers
Adam David - 2025-12-20 10:16
credit : lemorning.ca (image IA)
Un érable, deux visions

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Une question simple, mais qui divise : un érable a-t-il plus de valeur vivant ou mort ? Pour les acériculteurs, la réponse est claire : ils ont besoin de l’arbre bien en vie pour en récolter la précieuse sève. Pour les forestiers, sa valeur réside souvent dans son bois, une fois abattu. Cette tension est au cœur de bien des conflits en forêt.
Mais voilà qu’un chercheur de l’Université Laval, Guillaume Moreau, propose une troisième voie. Il est convaincu qu’on peut satisfaire les deux camps grâce à une planification intelligente des coupes, une approche qu’il appelle le jardinage acérico-forestier. Son postulat ? « Il y a un potentiel pour une synergie. On peut probablement faire de l’acériculture et de la foresterie dans les mêmes peuplements. » Il insiste sur le « probablement », car scientifiquement, cela reste encore à prouver. C’est justement pour le démontrer qu’une toute nouvelle chaire de recherche en acériculture et aménagement des érablières vient de voir le jour à Québec.
L’enjeu est de taille, et les relations ont souvent été plutôt tendues ces dernières années. On a vu des acériculteurs en colère bloquer des routes en Chaudière-Appalaches pour empêcher des coupes forestières. En Estrie, d’autres ont dénoncé l’abattage d’érables matures. La cohabitation, visiblement, n’est pas toujours simple.
Une chaire pour éclairer et réconcilier
L’industrie acéricole, malgré son importance, est encore jeune et manque cruellement de données scientifiques solides. La création de cette chaire, avec des investissements de plus d’un million de dollars, vise justement à combler ce vide et, surtout, à bâtir des ponts entre deux mondes qui se regardent parfois en chiens de faïence.
Guillaume Moreau, professeur adjoint au département des sciences du bois et de la forêt, explique le paradoxe : couper des érables à sucre peut effectivement réduire la productivité d’une érablière sur le moment. Mais, et c’est un gros « mais », à plus long terme, des coupes bien pensées peuvent favoriser la croissance des arbres restants. En leur donnant plus d’espace et de lumière, on les aide à atteindre plus vite la taille idéale pour être entaillés, ce qui pourrait au final booster la production de sirop. C’est l’une des hypothèses que la chaire va tenter de vérifier.
« L’industrie a le vent dans les voiles, mais ça amène des enjeux d’harmonisation au niveau de l’aménagement », constate M. Moreau, pointant du doigt les questions fondamentales : « Qui on priorise ? Où ? Qu’est-ce qu’on fait dans nos interventions pour permettre à l’industrie de grandir, sans nuire à aucune autre industrie ni à tous les autres usagers ? »
Pour y répondre, des infrastructures de recherche sont en cours de déploiement. Une station acéricole d’enseignement et de recherche est mise sur pied à Saint-Augustin-de-Desmaures, près de Québec. Et les données ne viendront pas que du Québec : cinq sites expérimentaux, chacun comptant une centaine d’érables, seront également suivis en Ontario et au Nouveau-Brunswick. Un vrai travail de fourmi, mais à l’échelle d’un continent.
La puissance économique de l’érable et un modèle à suivre

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Il ne s’agit pas d’une simple querelle de clocher. L’érable est un pilier de l’économie canadienne. L’acériculture contribue pour un milliard de dollars au produit intérieur brut (PIB). L’industrie de la transformation du bois de feuillus durs, elle, génère un colossal 2,7 milliards de dollars. Et la tendance est à la hausse : la production de sirop d’érable au Canada a grimpé de plus de 300 % en 30 ans.
Cette croissance fulgurante devrait se poursuivre. Le gouvernement du Québec et les Producteurs et Productrices acéricoles du Québec (PPAQ) sont sur le point de signer une entente historique qui ouvrirait 50 000 hectares de terres publiques à l’entaillage. Selon les PPAQ, cela pourrait carrément doubler la production de sirop dans la province. On comprend mieux pourquoi il devient urgent de savoir gérer cette expansion.
André Gravel, président de la société de gestion forestière Solifor et partenaire de la chaire, voit d’un bon œil cette initiative scientifique. « La chaire arrive au bon moment pour rapprocher l’aménagement des forêts avec l’acériculture, pour que les deux se passent en harmonie », affirme-t-il. Solifor, filiale du Fonds de solidarité FTQ, gère plus de 209 000 hectares de forêt. C’est un véritable petit monde : avec deux pourvoiries, 600 000 entailles en location, des coupes de bois et même des villégiateurs, différentes activités doivent cohabiter. « Nos forêts sont deux fois plus productives que les terres publiques », souligne fièrement M. Gravel.
Sur le terrain, son expérience lui fait dire que le partage est possible. « C’est l’un et l’autre qu’il faut viser et pas l’un ou l’autre. » Son secret ? Une planification rigoureuse : bien aménager l’érablière avant d’y installer les tubulures et, surtout, maintenir un dialogue constant entre tous les utilisateurs. Mais il reste humble : « Si le modèle de Solifor semble bien fonctionner, il n’est certainement pas parfait. » Il espère que les travaux de la chaire permettront d’affiner encore les pratiques et d’augmenter la productivité.
L’avenir sous le signe des changements climatiques

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La mission de la chaire ne se limite pas à la gestion forestière. Elle doit aussi se pencher sur l’éléphant dans la pièce : les changements climatiques. Comment le réchauffement affectera-t-il la fameuse « coulée » de sève, ce phénomène si précis qui donne son or aux érablières ?
Pour le savoir, Guillaume Moreau compte sur un réseau de chercheurs au Canada et aux États-Unis. Ensemble, ils vont collecter une montagne de données. « L’objectif c’est d’arriver avec des observations, puis des modèles qui nous aident à prévoir les rendements à l’échelle de l’arbre et à l’échelle de la station et à comprendre l’impact du climat sur la coulée », détaille-t-il. En clair, il s’agit de développer des outils pour anticiper l’avenir de toute une industrie face au dérèglement du climat.
Financée en grande partie par les PPAQ, qui en sont à l’origine, cette chaire est la deuxième du genre au Québec. La première avait été fondée en 2000 à l’Université de Sherbrooke, au département de génie chimique et de génie biotechnologique. Près d’un quart de siècle plus tard, la nouvelle venue à Laval a donc un rôle crucial à jouer : utiliser la science pour faire de l’érable non pas un objet de conflit, mais un symbole de coexistence et de prospérité durable.
Selon la source : ici.radio-canada.ca
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