Face aux reculs sur l’environnement, des livres pour faire avancer les idées
Simon Kabbaj - 2025-12-20 10:22
credit : lemorning.ca (image IA)
Une année de reculs et le besoin de sens

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Quand décembre arrive, on pense normalement aux bilans. Mais franchement, pour 2025, cet exercice est plutôt amer. On va se le dire, les douze derniers mois risquent de passer à l’histoire comme une période de reculs, de démantèlements et de décrochages en matière de climat et d’environnement. C’est un mouvement nourri par ce que j’appellerais, sans trop forcer le trait, l’ouragan Trump et qui entraîne, partout dans le monde industrialisé, un abandon décomplexé des politiques climatiques.
De Washington à Ottawa, de Bruxelles à Tokyo, en passant par Québec et Berlin, les incertitudes économiques semblent justifier ce basculement. Les priorités changent, et on laisse tomber les efforts pour décarboner nos activités. C’est décourageant, je sais.
Si je devais résumer en un mot les nombreux messages que vous m’avez envoyés cette année, ce serait : fatigue. Vous êtes fatigués. Fatigués de voir la question du climat quitter le terrain de la science pour devenir un champ de bataille idéologique. Fatigués de constater que les faits scientifiques, même incontestables, ne suffisent plus à convaincre. Et fatigués, surtout, qu’on vous demande des efforts individuels alors que les décideurs, souvent, agissent à l’inverse.
Vos messages résonnent fort en moi. À quoi sert un bilan de plus, sinon à alourdir cette fatigue collective ? C’est pourquoi, plutôt qu’un constat accablant, j’ai eu l’idée de vous proposer quelque chose de différent pour cette fin d’année : une sélection de lectures.
Prendre du recul, élargir le regard. Proposer des livres qui interrogent et, surtout, qui donnent du sens à notre relation avec la nature et le vivant. À en juger par la déferlante de plus de 300 suggestions que j’ai reçues en quelques jours après un simple appel sur les réseaux sociaux, votre désir de sens est immense, et particulièrement vif en ces temps moroses. Alors, parlons de ces œuvres qui peuvent nous éclairer, nous réconforter et nous inspirer.
Les fondateurs de la pensée écologique : observer, ressentir et protéger

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On commence par les classiques, les piliers. Ceux qui ont appris à regarder la nature autrement. En juillet 1845, Henry David Thoreau s’installe au bord de l’étang de Walden, au Massachusetts. Il écrit plus tard, dans Walden ou la vie dans les bois (1854) : « Je voulais vivre délibérément, affronter seulement les faits essentiels de la vie. » C’est un manifeste précoce sur la simplicité volontaire, et c’est beau à lire. Il est à deux kilomètres de chez sa mère, l’industrie commence à peine, mais il perçoit déjà le bruit du monde et cherche le silence. Il écrit quelque chose qui m’a toujours touché : « Ce que j’ai appris de la nature, c’est que je n’ai jamais été seul. Chaque arbre semblait respirer avec moi… ». C’est le premier cri d’une connexion qu’on a souvent perdue.
En 1962, Rachel Carson, biologiste marine, sort Le printemps silencieux. C’est un coup de tonnerre. Elle y dénonce les effets des pesticides avec cette phrase célèbre : « Le printemps se faisait silencieux là où le chant des oiseaux avait disparu. » Son livre est un best-seller, il change les lois et mène à la création de l’Agence américaine de protection de l’environnement (EPA). Sa conviction ? « Tout ce que nous faisons à la nature, nous le faisons à nous-mêmes. » Une leçon toujours criante d’actualité.
On ne peut pas oublier John Muir, le père des parcs nationaux américains. Dans Un été dans la Sierra (1894), il décrit la Californie avec une passion qui donne le vertige. « Dans chaque promenade avec la nature, on reçoit bien plus que ce que l’on cherche. » C’est exactement cette sensation que cherche Sylvain Tesson dans La panthère des neiges (2019). Parti au Tibet avec le photographe Vincent Munier, il ne chasse pas l’image, il attend, tapi dans la neige. Il apprend à voir l’invisible et nous rappelle que « Le monde ne mourra pas d’un manque de merveilles, mais d’un manque d’émerveillement. » Ces auteurs nous réapprennent à regarder. C’est le premier pas.
Les penseurs d’aujourd’hui : comprendre notre place dans le vivant

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Lors de mon appel, un nom est revenu sans cesse : Baptiste Morizot. Son essai Manière d’être vivant (2020) expose crûment notre ignorance. On connaît mieux les logos que le nom des arbres, dit-il. « Face à un écosystème, on n’y voit rien. » Pour lui, la crise écologique est une crise de sensibilité. Il écrit : « La crise écologique n’est pas seulement une crise des savoirs, mais une crise de sensibilité : nous devons réapprendre à percevoir et à écouter les autres formes de vie. » C’est profond et ça change la manière d’aborder le problème.
L’humilité, voilà ce que prône aussi Hubert Reeves. Dans L’espace prend la forme de mon regard (1999), l’astrophysicien québécois nous prescrit l’émerveillement comme remède. « La beauté naît du regard de l’homme. Mais le regard de l’homme naît de la nature. » Un cercle vertueux qu’on a oublié.
Le philosophe Bruno Latour, décédé en 2022, est un autre géant. Dans Face à Gaïa (2015) et Où atterrir (2017), il explique comment le nouveau régime climatique brouille toutes nos frontières – géographiques, politiques. Il nous incite à « faire société », mais ancré localement, conscient de notre habitat commun : la Terre. C’est une pensée complexe, mais essentielle pour comprendre le monde transformé qui vient.
Je dois mentionner aussi Robin Wall Kimmerer, une botaniste autochtone. Son Tresser les herbes sacrées (2013) est un bijou. Elle fusionne science moderne et savoirs autochtones avec une grâce incroyable. Elle nous enseigne à approcher la nature avec respect et humilité, pas en dominateurs. C’est une lecture qui change votre rapport au vivant, je vous le garantis.
Repenser l’économie et se réfugier dans la fiction

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Parfois, pour comprendre l’écologie, il faut penser l’économie autrement. E. F. Schumacher l’a fait il y a un demi-siècle. Son Small is Beautiful (1973) m’a marqué à l’adolescence. Il remet en question la croissance à tout prix et prône une économie centrée sur l’humain, respectueuse des limites planétaires. C’était en 1973, et c’est encore plus pertinent aujourd’hui.
Son héritier moderne est sans doute Timothée Parrique. Son essai Ralentir ou périr (2022) est un phénomène. Il défend la décroissance, et sa métaphore est frappante : « Nous sommes à bord d’un bus fonçant à pleine vitesse vers une falaise et nous acclamons chaque kilomètre‑heure en plus comme du progrès. » Pour lui, notre obsession pour la croissance du PIB est la racine de toutes nos crises – climat, inégalités, logement. Sa solution ? Planifier la décroissance pour le bien-être de tous. C’est provocant, mais sacrément bien argumenté.
Dans un registre plus dialogué, il y a Jane Jacobs et son La nature des économies (2000). Cette urbaniste canadienne de génie explique simplement, par des conversations, que les processus économiques fonctionnent comme des écosystèmes : ils évoluent, s’adaptent, se dégradent. Il faut les aménager avec les mêmes principes de diversité et de coopération. C’est lumineux.
Et puis, il y a les romans. Moi, les essais, j’adore, mais les romans… c’est mon refuge. Même quand ils parlent d’angoisse climatique, ils m’apaisent. Et je ne suis pas le seul, à voir vos suggestions.
Pour du réconfort pur, Jean Giono et son L’homme qui plantait des arbres (1953). On connaît le film de Frédéric Back, mais la prose de Giono… elle vous convainc qu’un geste simple et bienveillant peut changer le monde. C’est d’une beauté désarmante.
Et Romain Gary, avec Les racines du ciel (Goncourt 1956). L’histoire de Morel, qui défend les éléphants contre les braconniers, c’est un vibrant hommage à la beauté fragile du monde. Un engagement moral qui dépasse l’individu. Beaucoup d’entre vous me l’ont cité.
Vos coups de cœur et une conclusion qui invite à l’émerveillement

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Vos retours ont été extraordinaires. Plus de 300 titres ! Parmi les plus plébiscités, la BD Le monde sans fin de Jean-Marc Jancovici et Christophe Blain. Un best-seller vendu à plus d’un million d’exemplaires. La vulgarisation scientifique au top.
L’écrivain innu Michel Jean et son Kukum vous ont aussi beaucoup touchés. Moi, ce qui m’a frappé, c’est sa description de la vie rythmée par les saisons. C’est une leçon de connexion au territoire.
Vous avez aussi adoré Peter Wohlleben et son La vie secrète des arbres (2015). L’idée que les arbres communiquent et s’entraident a fait le tour du monde, même si certains scientifiques trouvent ça un peu léger. Peu importe, le livre a éveillé des consciences, et c’est l’essentiel.
Dans la « cli-fi » (fiction climatique), Kim Stanley Robinson et son Le ministère du futur (2020) ont marqué les esprits. Il imagine 2020-2040 et des solutions concrètes à la crise. C’est à la fois angoissant et inspirant.
Finalement, ce que tout ça nous dit, c’est que vous cherchez, comme moi, du sens. Ces livres nous rappellent que la nature n’est pas un décor. C’est un système vivant dont on fait partie. Ils nourrissent notre émerveillement, notre imagination, notre vision. Mais aussi, et c’est crucial, notre humilité et notre sens des responsabilités.
Lire, observer, tenter de comprendre. Dans un avenir nébuleux, porter attention au vivant est un premier pas. Un pas pour se convaincre qu’on peut, qu’on doit, faire mieux. Et ces livres, ils nous y aident. Ils sont des boussoles dans la brume.
Selon la source : ici.radio-canada.ca
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